Mo Farah : un Champion d’exception (Partie 2)

Regards sur sa carrière, analyses et réflexions par notre Expert Jean-Claude Vollmer.

FBH

Farah versus Gebrselassie versus Bekele

On peut tenter de comparer ces trois grands champions qui à eux 3 ont quasiment « colonisé » la plus haute marche du podium sur 10000 mètres depuis 1993 (en dehors de 2001 avec le kenyan C. Kamathi et l’éthiopien Jeilan en 2011).

3 champions se partageant 17 victoires dans la même discipline en 25 années, c’est inédit !

 

 

A la lecture du tableau des médailles d’or gagnées lors des championnats du monde et des Jeux Olympiques, on voit qu’il est largement en faveur de Farah pour les épreuves sur piste (5000 m et 10000 mètres).

Les médailles en championnats de Gebrselassié, Bekele et Farah
Les médailles en championnats de Gebrselassié, Bekele et Farah

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On voit que Gebrselassie est particulièrement éclectique avec sa victoire aux championnats du monde indoor sur 1500 m en 2001 et celle obtenue sur semi-marathon à Bristol, la même année (en octobre) alors que Bekele (11 victoires consécutives lors des championnats du monde de cross avec 5 doublés cross court et long) qui une domination sans partage sur le monde du fond, a délaissé le 5000 m en 2005 et 2007. Ses seules défaites sur 5000 m l’ayant  été face à un grand Kipchoge en 2003 à Paris et à l’incroyable El Guerrouj en 2004.

Gebreselassié et Bekele ont gagné 6 médailles d’or d’affilée aux JO et aux Monde sur 10000 mètres (5 pour Farah). Il faut noter et c’est paradoxal alors qu’ils dominaient outrageusement le 5000 mètres que Bekele n’a réalisé qu’une seule fois le doublé qu’en 2009 à Berlin et que Gebrselassié n’a plus tenté après Stuttgart en 1993 (2ème sur 5000 m et vainqueur sur 10000 mètres) de réaliser le doublé, se préservant pour les courses d’après championnats.

Farah, homme de championnats plutôt que coureur de meetings, a systématiquement tenté le doublé avec une grande réussite.

Si son bilan en termes de médailles est impressionnant, qu’en est-il en termes de records et de performances ? Est-il là aussi souverain qu’en termes de titres ?

 

Les records du monde

Hailé a battu au cours de sa carrière 24 records du monde et 4 meilleures performances mondiales.

C’est le coureur qui a fait rentrer la course de fond dans une autre dimension avec ses 4 records du monde du 5000 mètres (le faisant progresser de 17 secondes), ses 3 records du monde sur 10000 mètres (un gain de 20 secondes). Ses records sur le 20 kilomètres piste et sur l’heure tiennent toujours et en fin de carrière, son 2ème record du monde du marathon sous la barrière des 2h04, a fait de lui une légende au même titre que Nurmi et Zatopek.

Les records du monde de Gebrselassie
Les records du monde de Gebrselassie

Bekele détient toujours les records du monde du 5000 mètres et du 10000  mètres, les ravissant à Gebrselassié. Il a amené ces records à un niveau probablement inaccessible pour plusieurs générations. Il n’aura pourtant pas marqué l’histoire du fond à l’instar de Gebrselassié tout d’abord parce qu’il a été  moins prolifique en records  durant sa carrière  mais aussi parce qu’elle a été plus brève et d’autre part parce qu’Haile a été le défricheur et Bekele le successeur. Mais peut être a-t-il tout simplement manqué à Bekele, ce charisme et ce sourire qui n’a jamais quitté Hailé.

Le domaine dans lequel Bekele surclasse Haile c’est en cross-country, le seul terrain sur lequel Gebrselassié n’a jamais réussi à s’exprimer avec sa technique de course et son style peu propices pour s’imposer dans les labours ou sur les pelouses des hippodromes.  

Le cross-country, la référence ultime au carrefour des distances, a connu de nombreux grands champions mais Bekele, déjà vainqueur des monde juniors en 2001 (et 2ème sur le cross court le lendemain) dans le bourbier d’Ostende en est l’incontestable empereur. Il aura régné sans partage sur le cross avec 5 doublés successifs cross court et long.

Les records du monde de Bekele et ses résultats en cross-country
Les records du monde de Bekele et ses résultats en cross-country

 

Mo Farah n’a à son palmarès en termes de record qu’un anecdotique record du monde sur 2 miles indoor en 8’03.40.  En termes de records du monde, la balance penche très nettement en faveur de Gebrselassie devant Bekele.

Records du monde
Gebrselassie 28
Bekele 6
Farah 1

 

record

Que dire en termes de performances ?

Les 3 tableaux présentent les meilleures performances annuelles des trois grands champions dans l’ensemble des disciplines abordées en compétition.

Meilleures performances annuelles de Gebrselassie
Meilleures performances annuelles de Gebrselassie
Les meilleures performances annuelles de Bekele
Les meilleures performances annuelles de Bekele
Les meilleures performances annuelles de Mo Farah
Les meilleures performances annuelles de Mo Farah

 

Analyse des performances 

Sur 5000 mètres : Bekele détient le record du monde, Gebrselassie est 2ème au bilan tous temps alors Farah ne pointe qu’à la 31ème performance tous temps sur 5000 mètres.

Sur 10000 mètres : Bekele est là aussi numéro 1 mondial devant Gebrselassie là aussi 2ème  alors que Mo Farah  détient la 16ème performance tous temps  sur 10000 mètres .

Gebrselassie possède 5 performances supérieures au meilleur temps de Farah sur 5000 mètres et 6 performances supérieures sur 10000 mètres.

Bekele possède 10 performances supérieures au meilleur temps de Farah sur 5000 m et 6 performances supérieures sur 10000 mètres.

D’autres coureurs ont également plusieurs performances d’un niveau plus élevé que les records de Farah.

Sur 5000 m : Kipchoge , Komen 6, Hissou 3, Sihine 2

Sur 10000 m : Tergat 2

 

Registre de course

Farah est incontestablement un coureur très éclectique avec un registre allant du 800 m (distance abordée dans ses premières années) au marathon (une seule tentative en 2014 en 2h08.21). Sa performance de pointe ne se trouve, de manière paradoxale, non pas dans ses disciplines de prédilection, mais sur 1500 mètres avec son record d’Europe établi en 2013 en 3’28″81 (10ème place mondiale tous temps).

Ce chrono a interpellé de nombreux observateurs qui l’ont jugé impossible pour un coureur de 5000 m/10000 m. Beaucoup de spécialistes avaient oublié que le plus polyvalent d’entre tous, Hailé Gebrselassie avait couru en 1998, cette distance  en 3’31″76 sur 1500… en indoor !  En 1997, il  avait particulièrement mené la vie dure à Hicham El Guerrouj lorsque celui-ci a battu à Stuttgart le record du monde indoor en 3’31″18 (Gebrselassie, 2ème en 3’32″39).

Ces 3’31″76 indoor valent largement les 3’28″81 de Farah.  

Les 3’28″93 qu’il réalise lors du « 1500 m »  du siècle à Monaco m’interpelle beaucoup plus car venant après une année 2014 centrée sur une préparation marathon et faisant suite à sa 3ème place aux championnats du monde de semi-marathon fin mars.

Farah comme Gebrselassie est donc un coureur avec un large registre tout comme Bekele ( 3’32″35 au 1500 mètres et 2h03.03 au marathon, 2ème performance mondiale de tous les temps et un excellent record du monde indoor sur 2000 mètres en 4’49″99 qui montre toute la dimension vitesse de Bekele.

Gebrselassie, Bekele, Farah possèdent tous les trois un registre de course avec une extraordinaire palette. Sur le plan des performances de pointe, Farah est nettement en retrait par rapport à Gebrselassie et Bekele mais lors de leurs années de domination, de grandes tentatives de records ont été mises en œuvre autour de ces coureurs en meetings avec comme objectif les records du monde.

 

Alors comment expliquer les succès de Farah dans les grandes compétitions ? 

Le tableau suivant présente les podiums de Mo Farah dans les grandes compétitions internationales depuis 2001

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Lorsque l’on regarde dans le détail les noms des adversaires que Farah a battu depuis 2011 dans les grands championnats internationaux, à part Lagat en 2011, qui les connaît en dehors des spécialistes ?

Ce n’est pas leur faire injure que de dire que les adversaires que Farah a trouvé sur son chemin sont loin d’être de la qualité et de la trempe de la pléiade de ces coureurs qui  ont dominé le fond et se sont affrontés dans des courses épiques durant la période 1993 – 2009. Ces coureurs ont pour noms :  Kirui, Skah , Gebrselassie, Tergat, Hissou ,  Kipchoge, El Guerrouj, Bekele, Sihine…

Ces adversaires étaient d’un bien autre calibre que ceux battus par Farah ces six dernières années.

Beaucoup d’observateurs et commentateurs ont été ébahis par ses fins de course extrêmement rapides. Certes, ses fins de course sont impressionnantes (lors de la finale de coupe d’Europe à Gateshead en 2013, il termine son 3000 mètres en 50″89 mais d’une course gagnée en 14’10 devant Bob Tahri en 14’12″91) mais c’est oublier que depuis des lustres, c’est dans les derniers 400 mètres des 5000 m et 10000 mètres que se détermine  le futur vainqueur.

Analysons les temps terminaux et les chronos des parties terminales des courses remportées par M. Farah et mettons-les en perspective avec ceux des autres grands champions de 5000 mètres et 10000 mètres 

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On voit que les fins de course rapides ne sont pas l’apanage de Farah car bien d’autres courses ont terminé plus vite ou ont été plus impressionnantes dans leur déroulement.

S’il a toujours actif en fin de course, Mo Farah a été régulièrement dominé au sprint lors de ses premiers championnats planétaires en 2007, 2008, 2009  car nettement inférieur dans ce domaine à Lagat, Kipchoge, Bekele.

En travaillant beaucoup sa vitesse et ses fins de course il a progressé dans ce domaine ce qui lui permis de s’imposer parfois de quelques dixièmes.

Lorsqu’on regarde les écarts avec ses poursuivants on peut constater que les écarts sont infimes. Farah ne domine pas ses adversaires mais démontre à l’instar d’autres grands champions comme Gebrselassié (Sydney 2000) ou encore El Guerrouj (Athènes) qu’il ne supporte pas la défaite. C’est la marque des grands champions.

tableau

La grande force de Farah aura été sa parfaite maîtrise tactique, sa confiance, son horreur de la défaite et l’ascendant psychologique qu’il a progressivement pris sur ses adversaires, incapables (jusqu’à sa dernière course  à Londres), de mettre en œuvre une stratégie (qui aurait pu être collective car souvent il y avait trois représentants kenyans ou éthiopiens) pour le mettre en difficulté (par un départ extrêmement rapide supérieure à son niveau de course ou  une fraction intermédiaire courue à allure élevée pour affaiblir sa vitesse terminale…). Non dans la plupart des courses, Mo Farah les a manipulé, les amenant sur son terrain de prédilection, son arme fatale : sa  fin de course en accélération progressive sur les derniers hectomètres. Ce n’est que dans le 5000 mètres des championnats du monde qu’on a assisté à une course où Mo Farah (déjà très « entamé » par un 10000 mètres couru quasiment au niveau de son record) , se fait piéger en se laissant enfermer à 400 mètres de l’arrivée. D’ailleurs sans la faute de Kejelcha qui lui ouvre la porte au couloir 1, Mo Farah aurait été sans médaille sur 5000 mètres.

Pas forcément supérieur intrinsèquement sur le plan physique, Mo Farah a toujours eu une bonne lecture des courses, pu faire jouer son sens tactique et sa capacité à faire douter ses adversaires.

 

Mo Farah et sa technique de course :

Mo Farah a une foulée souple, un peu rebondissante avec une flexion du genou importante, il a des appuis très dynamiques avec une parfaite utilisation des éléments élastiques du muscle. Il dispose d’une grosse force dans les cuisses mais est moins puissant et moins pousseur que Gebrselassie ou Bekele.

Extrêmement relâché et économique à « petite allure », il a un cycle arrière (la poulaine) important qui gêne ses adversaires et le gêne lorsqu’il court en peloton (d’où son habitude à traîner en fin de course ou à prendre des positions extérieures). Par son style de foulée, il souvent été impliqué dans des bousculades car touchant ou étant touché par les coureurs le suivant (exemple aux championnats du monde 2007,2015, 2017 etc..)

 

En résumé, Mo Farah c’est :

Un talent exceptionnel et des résultats brillants dès ses débuts.

Quelques années (2007 => 2009) difficiles puis la consécration à partir de 2011.

Un athlète qui ne supporte pas de perdre.

Un coureur qui s’entraîne très dur, tout  d’abord avec les kenyans à Londres puis sur leur terrain (stages) et passe beaucoup de temps en altitude.

Il a le courage de tout changer (coach) et d’aller aux US pour s’entraîner encore plus dur et pour apprendre à battre les meilleurs.

C’est un maître tacticien qui en impose mentalement à des adversaires qui sont moins forts que la génération précédente. Gebrselassié a eu affaire à des clients comme Kirui, Skah, Tergat (lui-même recordman du monde du 10000 mètres et cinq fois champion du monde de cross), Hissou recordman du monde sur 10000 mètres, Mezgebu et Bekele.

Bekele lui a eu en face de lui : Gebrselassie, Kipchoge, El Guerrouj, Sihine, Lagat tous des coureurs avec des pédigrés bien plus brillants que les adversaires que Farah a eu à affronter sur la piste.

Il n’a pas croisé non plus sur 5000 mètres des champions comme Baumann, Komen, Nyangabo qui allaient bien plus vite que lui dans les derniers hectomètres.

Farah est arrivé au bon moment quand Bekele et Kipchoge ont quitté la scène et que Lagat vieillissant avait déjà perdu de sa superbe.

Farah a néanmoins un palmarès énorme mais il lui manque pour dépasser dans l’histoire des coureurs de légende comme Hailé et Bekele :

  • Des records (il n’a battu qu’un seul record du monde)
  • Des performances de pointe,
  • Une (future) réussite sur marathon ?

Se pose maintenant cette question : sera-t-il capable de performer aussi bien sur route dans l’avenir ?

Quelques éléments de réponse :

  • La premier élément sera d’ordre motivationnel. Certes de beaux chèques vont l’attendre au départ de chaque course mais aura-t-il encore la motivation nécessaire pour s’infliger à lui-même, mais surtout à sa famille cette préparation spartiate, souvent loin de sa famille. J’en doute.
  • Le deuxième est relatif à son âge. Bekele et Gebrselassie sont les plus âgés parmi le top 10 mondial des marathoniens à avoir réalisé leur meilleure performance sur marathon à 34 ans et ce après quelques années de pratique du marathon. Farah lui, va quasi débuter à cet âge. Gebrselassié a fait son premier marathon à 29 ans, tout comme Kipchoge alors que Bekele a fait sa première apparition à 32 ans tout en ayant déjà basculé depuis 2 années sur une préparation marathon. Farah se lance donc tardivement. Et comme il faut (en principe) 2 à 3 ans pour maîtriser la distance !
  • Le troisième est d’ordre physiologique. Farah a encore réussi 3’28″93 sur 1500 m il y a deux ans. Pour réussir cette performance son système musculaire et son mode de production énergétique ont dû se mettre en mode « vitesse ». Pas évident de basculer avec efficacité dans le mode lent. Pour information, entre le chrono de Gebrselassie sur 1500 m et sa première vraie tentative sur marathon se sont écoulés 4 ans. Pour Bekele, 7 ans.
  • Le quatrième est relatif à l’entraînement. Farah a déjà un entraînement très important en termes de kilométrage. Il ne pourra probablement pas en rajouter beaucoup, sous peine de risque de blessure. Farah a maintenant une carrière de près de 20 ans, 20 ans d’entraînement, de compétitions, de charge émotionnelle. A force de puiser dans ses ressources physiques et mentales, le réservoir nécessairement se vide.
  • Le dernier est d’ordre bio-mécanique et technique : sa foulée souple, élastique, sur ressort n’est pas particulièrement économique et adaptée au marathon. Son style de course sera encore efficace sur semi-marathon, distance sur laquelle il reste néanmoins à distance des meilleurs avec ses 59.32, mais ne sera pas un atout (au contraire) pour la distance supérieure.

Tous ces éléments conjugués me font penser que Farah sera probablement performant sur semi-marathon mais n’atteindra pas les sommets sur marathon, ce qui n’exclura pas qu’il approche les 2h06-2h05.

Quoiqu’il en soit, avec sa retraite des compétitions sur piste, l’athlétisme va encore perdre un de ses plus brillants éléments.

Pour la suite de sa carrière sur route, à suivre ….

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