Et oui ! Vous ne rêvez pas , notre expert n’est pas devenu fou. Cette affirmation s’appuie sur des études de recherches très sérieuses sur le sujet. Notre expert nous aide à y voir plus clair.

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Il y a plusieurs années,  une série d’études menées par l’éminent Samuele Marcora de l’Université du Kent, très connu pour ces travaux mêlant psychologie et physiologie s’emparait du sujet. Il montrait que l’on pouvait réaliser une estimation raisonnable de la force appliquée lors d’un exercice en laboratoire, en mesurant l’activation des muscles du sourire et ceux faisant apparaitre des marques de tension, par exemple lorsque l’on fronce les sourcils et le front. Ces travaux n’étaient pas si novateurs puisqu’ils étaient basés sur « l’hypothèse de la réaction faciale », qui remonte à Charles DARWIN. Il est ressorti des travaux de Marcora qu’une relation existait entre ces aspects : un effort intense provoquera le plus souvent un froncement des sourcils, mais qu’une action de sourire pourrait rendre celui-ci plus facile.

 

Les plus grands sourires dans la difficulté !

 

Ce constat est bien connu du monde sportif : « relâches- toi, tu seras plus efficace !». Dans les courses mythiques et épiques, ne remarque-t-on pas que le sportif lâchant prise sera souvent celui qui se crispera lorsque le vainqueur montrera un relâchement total. Les dernières courses d’Eliud Kipchoge (si l’on enlève une grande partie du dernier marathon de Berlin où il a souffert comme chaque concurrent des conditions), nous montrent un athlète souriant, presque désarmant, comme si quelqu’un venait de lui raconter une bonne blague. Lors du projet Breaking 2 où Nike a permis un face caméra pendant 2h00min25secondes que très bon documentaire de National Geographic nous  retrace: https://www.youtube.com/watch?v=FWUJmIN3zkw&feature=share, les commentateurs en direct allaient même jusqu’à se demander s’il appréciait ce qu’il était en train de réaliser. Pourtant, nous revoyions dans ce documentaire, que la souffrance et la difficulté font à nouveau apparaitre de la crispation sur son visage dans le dernier tour où le record lui échappe et où il se trouve en difficulté physiologique. Physiologie, psychologie, biomécanique et attitudes seraient donc liés ! L’équipe qui l’entourait lâchait d’ailleurs quelques jours plus tard que les sourires d’Eliud étaient une tactique délibérée dans l’objectif de se relaxer malgré la difficulté d’effort ressentie croissante.

 

Sourire rendrait plus efficace ?

 

Une équipe de recherche de l’Université de l’Ulster sous l’égide de Noel Brick vient justement de mener une recherche sur le sujet. 24 coureurs à pied entraînés, d’un niveau modeste (VO2max : 40-50 ml/kg/min ; VMA 16 km/h pour les hommes Vs 13km/h pour les femmes) étaient recrutés. Dans un premier temps, ils devaient réaliser un test d’effort sur tapis afin de standardiser la suite du protocole. Cette seconde partie consistant à réaliser 4 efforts de 6 minutes à la vitesse associée à 70% de VO2max, soit une intensité très facile, située sous le seuil aérobie pour chaque sportif. Ces 4 efforts étaient entrecoupés de 2 minutes de repos passif. Jusque-là rien d’exceptionnel…si ce n’est que ces 4 conditions devaient être réalisées avec une consigne bien précise, il fallait courir soit : en souriant, en fronçant, en se relaxant (par exemple en se relâchant les bras, le haut du corps, etc.) ou de façon normale. Evidemment, ces conditions étaient réalisées au hasard, afin que les consignes ne soient pas données dans le même ordre à chaque fois. Etaient mesurées pendant ces 4 courses les échanges gazeux (VO2, économie de course) et la fréquence cardiaque afin de quantifier les besoins énergétiques nécessaires à la réalisation de ces efforts, auxquels il fallait ajouter des mesures perceptives (notamment la difficulté d’effort ressentie).

Les résultats furent pour le moins surprenanst puisqu’ils montrèrent une économie de course améliorée en moyenne de 2% pour la condition « sourire ». Cela n’était pas significatif d’un point de vue statistique, mais il faut relever qu’une économie de 2% dans un sport d’endurance aura un réel impact sur la performance sportive et que ces résultats sont similaires à ceux pouvant être relevés lors d’études portant par exemples sur l’apport de l’entraînement en force ou en pliométrie.

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Consommation d’oxygène durant un effort de 6min à 70% de VO2max suivant 4 conditions : sourire (smile), froncée (frown), relâchée (relax), normale (control).

Une autre donnée importante était que la condition « froncée » était vécue de façon globale comme plus difficile (sur une échelle RPE allant de 6 « très très facile » à 20 « très très difficile »), passant de 11 « léger » à 12 entre « léger » et « ni léger ni dur ». Les conditions « relâchée » et « normale » ne montrant aucune différence avec celle du sourire.

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Echelle de perception de la difficulté de l’exercice (RPE).

 

La perception de l’effort, une donnée essentielle dans les sports d’endurance !

 

Ces résultats ne montrent donc pas une consommation d’oxygène majorée dans la condition crispée, mais à l’inverse une augmentation de la perception de la difficulté. Seulement dans les sports d’endurance, Samule Marcora avance que le ressenti aura une très grande importance, l’effort étant librement géré par le sportif. Il avait par exemple montré par le passé que lors d’efforts suivants une fatigue mentale, un même effort était ressenti comme plus difficile et que dans ces conditions les athlètes réalisaient de moindres performances, soit en tenant moins longtemps pour une même intensité, soit en n’atteignant pas leurs chronos habituels. La perception de l’effort et la projection sur la suite de l’épreuve étant finalement ce qui dictera les stratégies de course de l’athlète (maintien de la vitesse ? Accélération ? Décélération ? etc), la perception aura donc au moins autant d’importance que les valeurs physiologiques brutes de consommation d’oxygène.

Lorsque l’on regarde les résultats dans le détail, on découvre que 10 des 13 hommes testés avaient amélioré leur économie de course lorsqu’ils souriaient, contre seulement 4 des 11 femmes. Brick cite des recherches antérieures qui ont montré que le sexe et la perception que l’on a de l’expérimentateur pourront modifier notre perception d’effort et même notre performance ! En effet une étude passée avait pris le parti d’utiliser deux types d’expérimentateurs : une jolie femme bien habillée ou un scientifique homme, blouse blanche, cheveux grisonnants. De façon commune, les sportifs hommes annonçaient ressentir l’effort comme plus facile lors de la présence féminine et même mieux, duraient plus longtemps dans l’effort ! Ici, Brick et son équipe avancent « qu’un expérimentateur qui demande aux participants de sourire dans un contexte social inconnu, pourra potentiellement provoquer des inquiétudes concernant sa propre image et pourra se sentir moins à l’aise ». Ici, les femmes devaient sourire, sous les ordres de scientifiques de la gente masculine, qui plus est, inconnus.

Par ailleurs, qui n’a jamais eu mal aux mâchoires en réaction aux nombreuses blagues d’un boute en train. Ici, il était demandé aux volontaires de sourire avec la bouche, les joues et les yeux, mais il n’est pas impossible que certain(e)s aient trouvé cela plus crispant que d’autres.

 

La science au crash test du terrain

 

Pour discuter ses résultats, Brick relève que c’est effectivement plus facile à dire qu’à faire, surtout sur 6 minutes ! Lorsque l’on visionne le dernier marathon de Berlin où Kipchoge a été en souffrance (pluie, vent, froid, abandonné rapidement par les lièvres donc plus dans les temps du world record), on constate qu’il n’a vraiment souri que dans le final de course où il jouait la victoire face à Adola, en gardant cette position faciale sur des périodes d’environ 30 secondes à chaque 1000 m des 5 derniers kilomètres. Brick ajoute que cette idée d’un sourire « périodique » serait sans doute plus réaliste, mais ajoute qu’il ne sait pas si cela serait suffisant et/ou pertinent, qu’il faudra le mettre à l’épreuve du terrain. En tous les cas, Kipchoge semble avoir adapté les consignes « scientifiques » qui lui avaient été données en amont au regard de sa grande connaissance d’expert. Comme toujours, la science ne doit être qu’une base théorique sur laquelle s’appuyer, des boites à idées qu’il faudra mettre au péril de l’essai et erreur de terrain.

Une autre problématique est évidemment la capacité du sportif à pouvoir produire cette action lors d’une période de souffrance. Est-on capable de souffrir lorsque l’on prend le mur du marathon ? Est-il si facile de sourire lorsque notre adversaire nous met en difficulté ? Sourire dans la difficulté ne demanderait-il pas une énergie supplémentaire ? Autant de question à mettre à l’épreuve de sa propre pratique.

Il ne faut pas oublier que l’économie de course, notion trop souvent occultée est l’un des facteurs de la performance les plus importants pour les courses sur piste ou sur route (athlétisme et triathlon), mais également en natation. En effet, à niveau physiologique proche, la différence se fera le plus souvent sur celle-ci. Il n’est pas rare par exemple de voir des sportifs amateurs bien entraînés présenter des valeurs de VO2max semblables à celles d’athlètes élites. Seulement, les experts présenteront presque toujours (pour ne pas dire toujours), une très grande économie du geste. Moins de carburant consommé pour une même vitesse, la réflexion est vite intégrée. Pourtant, cela ne sera pas si simple. Il y aura d’abord la « classe » de l’athlète. Un nageur qui glisse. Un coureur qui court comme une gazelle…on l’a ou on ne l’a pas. Des axes d’amélioration ? Sans ordre de priorité mais plutôt à décider suivant vos points faibles : le travail technique, de force, pliométrique, de vitesse, à basse intensité… Toutes ces techniques prendront du temps mais ont fait leurs preuves ! Mais cette étude est intéressante de par le fait de voir des sportifs être plus économes dans des proportions intéressantes, sans qu’il n’y ait eu de changement des contenus d’entraînement ou de la technique de course. L’explication la plus probable est que le sourire amène un état émotionnel plus détendu qui pourra avoir un rôle positif sur le système nerveux sympathique (la pédale d’accélérateur) et donc potentiellement abaissée la fréquence cardiaque et la VO2 qui sont donc des reflets physiologiques de l’intensité d’exercice. Il faudra évidemment aller plus loin que des hypothèses pour confirmer tout cela, mais ce travail a le mérite de donner des idées et de renforcer la notion de relâchement dans l’effort.

« Restez curieux  et prenez du recul sur votre pratique »

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1 réaction à cet article

  1. Super intéressant ! Je vais essayer de garder le smile sur ma prochaine course on verra bien^^

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