Yuki Kawauchi : un cas d’école !

Faut-il s’entraîner beaucoup… et faire peu de compétitions ou alors s’entraîner moins… et faire plus de compétitions à l’image du Yuki Kawauchi

yuki boston 2018

L’actualité a encore été récemment marquée par le phénomène Yuki Kawauchi, vainqueur du marathon de Boston, un des plus grands marathons au monde. L’emporter à Boston est l’apanage des meilleurs marathoniens au monde.

Dans une météo apocalyptique le coureur japonais, 368ème mondial tous temps avec une meilleure performance sur marathon de 2h08.14 a damé le pion à un plateau de coureurs prestigieux.

Quels qualificatifs faut-il utiliser pour définir ce coureur japonais qui participe chaque année (avec succès) à un nombre incroyable de compétitions sur route : 10 km, semi-marathon entre autres, mais surtout à un nombre impressionnant de courses de marathons ? Au choix : fou, original, révolutionnaire, visionnaire, suicidaire, dangereux, incroyable, remarquable, étonnant…

Rendez-vous compte qu’à la date du 18 avril 2018, il en est déjà à 4 semi-marathons et 4 marathons victorieux !

Ce qui est encore plus impressionnant chez Yuki Kawauchi, c’est le nombre cumulé de marathons auxquels il a participé depuis ses débuts sur la distance en 2009 à l’âge de 22 ans : 3 en 2009, 2 en 2010, 5 en 2011, 9 en 2012, 11 en 2013, 13 en 2014, 13 en 2015, 9 en 2016, 12 en 2017 et déjà 4 en 2018 qui plus est, à un niveau de performance remarquable.

Dans le monde du marathon de haut niveau c’est du jamais vu !

 

Age Nombre de marathons Meilleure performance annuelle Moyenne des marathons Place en Championnat Sous les 2h10 Sous les 2h12 Sous les 2h15 Sous les 2h18 Sous les 2h20
22 2009 3 2h17.33 2h18.36 1 3
23 2010 2 2h12.36 2h15.16 1 2 2
24 2011 5 2h08.37 2h12.22 18ème Chpts monde 2 2 4 5 5
25 2012 9 2h10.29 2h14.36 3 6 7 8
26 2013 11 2h08.14 2h11.48 18ème Chpts monde 4 6 9 10 11
27 2014 13 2h09.36 2h12.41 3ème jeux asiatiques 2 5 10 13 13
28 2015 13 2h12.12 2h14.57 9ème Chpts monde 6 12 12
29 2016 9 2h09.01 2h12.12 2 4 8 9 9
30 2017 12 2h09.18 2h12.32 2 5 9 12 12
31 2018 4 2h11.46 1 2 3 4
Total 81 12 26 55 74 79
Moy.       Par saison 8,6 Moyenne ensemble marathons 2h 13.53

Tableau 1 :  récapitulatif des marathons de Yuki Kawauchi

 

Comment est-ce possible ?

Ce type de fonctionnement interroge nécessairement les méthodologies et les pratiques de l’entraînement en termes de planification et de programmation, sujets centraux sur lesquels tous les entraîneurs se sont, à un moment ou un autre, interrogés ou s’interrogent.

Quel modèle est dominant dans la sphère marathon ? Se poser la question du nombre de compétitions par saison va être l’occasion d’étudier cette problématique dans la planification annuelle au regard de l’analyse de la pratique des meilleurs mondiaux, c’est-à-dire en observant le nombre et la nature (distances) des courses auxquelles ils participent ?

 

Quelles sont les stratégies actuelles en termes de programmation sur marathon

L’analyse va porter sur les 10 meilleurs performers au bilan mondial 2017 sur le marathon (références – site IAAF -)

 

Cross 5000 m 10000 m piste 10 km route Semi – marathon Marathon Autres distances route TOTAL % rapport marathon sur total
Kipchoge 2 2 100%
Adola 1 1 1 3 33%
Kiprotich 1 1 3 5 60%
Tola 1 2 3 67%
Cherono 3 3 100%
Kitwara 3 3 100%
Kigen 1 2 3 67%
Kiptum 1 1 1 3 6 50%
Chebet 2 1 3 67%
Wasihun 1 1 2 4 50%

Tableau 2 : compétitions des Top 10 marathons en 2017

Sur marathon, la norme moyenne pour les coureurs de haut niveau est en 2017 de 2 à 3 marathons par année.

On constate par ailleurs que ces athlètes participent à un nombre très réduit de compétitions, avec un maximum de 6 compétitions pour le coureur qui s’aligne le plus souvent.

La tendance dominante est donc un nombre réduit d’objectifs particulièrement ciblés

 

 

Comment expliquer cette situation ?

Plusieurs facteurs sont susceptibles d’amener ce choix :

  • L’extrême densité des coureurs au niveau mondial qui les oblige à se concentrer sur une seule distance
  • L’importance des gains lors des grands marathons (il y en a quasiment tous les dimanches dans toutes les grandes villes à travers la monde). Cette manne financière potentielle pour des coureurs de l’est de l’Afrique, kenyans, éthiopiens, érythréens (pour rappel : le salaire moyen mensuel au Kenya est de 71 € et 38 € en Ethiopie (sources 2012 banque mondiale) inciterait ces coureurs à ne se préparer spécifiquement et de manière ciblée que pour ces seuls grands marathons qui peuvent rapporter gros financièrement. On comprend dès lors leur motivation extrême lors de ces compétitions au détriment des courses de championnats peu rémunératrices. Ainsi parmi les 10 meilleurs performers mondiaux de l’année, un seul, Tamirat Tola a participé, avec succès (2ème place) aux championnats du monde de marathon à Londres.

 

Et Yuki Kawauchi ? A combien de compétitions participe-t-il par saison ?

Les sources sont celles des résultats répertoriés sur le site de l’IAAF, mais il ne fait aucun doute qu’un certain nombre de compétitions mineures, de nature locale ne soient pas enregistrées dans ce fichier. Pour exemple en 2014, année pour laquelle un post paru sur le site Courseapied.net répertorie 41 compétitions.

 

Total 1500 m/5000 m 10000 m /10 kil r /10 miles 20 kil r       /30 kil r Semi (+ et -) Marathon (+et -)
2007 20 3 1 2
2008 21 4 2 2 (63.22-63.38)
2009 22 5 1 1 (64.45) 3 (2h17.33-2h19.26)
2010 23 9 3 2 2 (63.48-65.08) 2 (2h12.36-2h17.54)
2011 24 9 4 (62.40- 67.12) 5 (2h08.37- 2h16.11)
2012 25 19 4 8 (62.18-66.19) 7 (2h10.29-2h18.38)
2013 26 26 1 1 3 10 (63.12-65.52) 11 (2h08.14 -2h15.35)
2014 27 29 (41) 2 3 12 (62.55 – 66.21) 13 (2h09.36-2h16.41)
2015 28 25 1 1 1 10 (63.11-67.23) 13 (2h12.24- 2h24.10)
2016 29 22 1 1/3 9 (63.39-66.26) 9 (2h09.01 -2h15.14)
2017 30 20 1 7 (63.19-66.35) 12 (2h09.18-2h15.57)
2018 31 8 4 (63.28- 64.49) 4 (2h11.46 – 2h18.59)

Tableau 3 : récapitulatif des compétitions de Yuki Kawauchi.

En 2017, Yuki Kawauchi a ainsi participé à 20 compétitions dont 1 x 20 kilomètres, 7 x semi-marathons et 12 marathons dont le championnat du monde à Londres, qui était son 6ème marathon de l’année, terminé à une très honorable 9ème place.

Son meilleur chrono de la saison est de 2h09.18.

On est donc très loin des standards du moment !

A la lecture de ces chiffres on voit clairement que Yuki Kawauchi est un cas unique dans sa manière d’aborder cette discipline.

 

Et avant ?

La question qu’on peut se poser est la suivante :

Yuki Kawauchi est-il vraiment un précurseur dans le monde du marathon à courir autant de marathons ou a-t-on déjà assisté par le passé à ce type d’approche ?

Les grands coureurs de marathon ont-ils toujours été, par le passé, si parcimonieux dans la gestion de leurs compétitions ou y a-t-il déjà eu par le passé de grands marathoniens qui ont géré leur saison à la manière de Yuki Kawauchi.

 

Analyse des bilans tous temps depuis 1945

En se plongeant dans les bilans tous temps annuels sur marathon depuis 1945 (source Association Road Runners Statisticians -ARRS-) on ne trouve que quelques rares coureurs ayant participé à plusieurs marathons de haut niveau par année.

Notes méthodologiques :  

Les bilans de l’ARRS présentent les 200 meilleurs résultats mondiaux annuels obtenus lors des marathons. Il est donc fort probable que certains coureurs aient participé à d’autres marathons (dans des temps inférieurs au dernier temps répertorié) sans qu’on en trouve trace. Ces données sont néanmoins une base très intéressante pour appuyer notre analyse.

Il est par ailleurs difficile de comparer des époques différentes, ainsi la pratique du marathon dans les années 50-60 était quasi confidentielle et le nombre de marathons potentiels pouvant être disputés très largement inférieur à l’offre actuellement disponible avec en plus des moyens de transport pour les déplacements nettement moins rapides.

Mais ces bilans restent une source d’analyse très riche.

 

Nb Best time Moins bon temps Nb Best time Moins bon temps
1946
  1. Cote  Can.)
4 2h44.15 3h 04.33 1963
  1. Matsubara (Jap.)
4 2h25.15 2h27.57 1989
1947
  1. Cote  Can.)
4 2h43.30 2h 49.46
  1. Hiroshima (Jap.)
4 2h20.46 2h25.46 1990
  1. Holden (Ang.)
4 2h33.20 2h 53.26
  1. Julian (NZ)
4 2h18.06 2h22.52 1991
  1. Koga (Jap.)
4 2h36.33 2h 48.06 1964 T.Nakao (Jap.) 5 2h15.42 2h24.59 1993
  1. Szucs (Hon.)
4 2h12.34 2h14.12
R.Vesterlund (Fin.) 4 2h34.52 2h 55.31
  1. Terasawa (Jap.)
5 2h14.48 2h23.09 1995
1948
  1. Cote  Can.)
4 2h42.30 3h 03.58
  1. Tsuburuya (Jap.)
4 2h16.23 2H23.31 1994
1949 J.Falia ( Tch.) 5 2h35.14 2h37.30
  1. Karawasa II (Jap.)
4 2h22.05 2h25.33 1992
  1. Paterson ( Eco.)
5 2h45.02 2h 57.07 1965 K.Okabe (Jap.) 4 2h16.47 2h25.47 1996
  1. Partanen (Fin.)
4 2h31.04 2h39.59
  1. Funasako (Jap.)
4 2h16.25 2h23.05 1997
  1. Taye (Eth.)
4 2h09.21 2h12.51
R.Prentice (Aus.) 4 2h 43.46 2h 44.21
  1. Shishido (Jap.)
4 2h16.08 2H22.32 1998
1950
  1. Holden (Ang.)
5 2h31.03 2h38.24 1966
  1. Terasawa (Jap.)
5 2h14.35 2h21.15 1999
  1. Jackson
4 2h38.39 2h49.25
  1. Kimihira
4 2h15.28 2h20.29 2000
  1. Barbi (Ita.)
4 2h10.12 2h12.04
1951
  1. Lafferty (USA)
4 2h32.17 2h45.20 G.Toth  (Hon.) 4 2h16.36 2h22.09 2001
R.Prentice (Aus.) 4 2h 31.52 2h 45.24
  1. Aoki (Jap.)
4 2h17.06 2h22.45 2002
1952
  1. Yamada (Jap.)
5 2h29.27 2h38.11 1967
  1. Mc Kenzie (NZ)
4 2h12.25 2h21.50 2003
1953
  1. Peters (GBR)
4 2h18.34 2h22.29 1968 2004
  1. Kipkoech (Ken.)
4 2h09.54 2h11.30
1954
  1. L.Smith (GBR)
7 2h27.04 2h35.22
  1. Unetani (Jap.)
4 2h12.40 2h18.46 2005
  1. Meckler  (A. Sud)
5 2h28.58 2h43.57 1969
  1. Unetani (Jap.)
4 2h13.49 2h22.28 2006
  1. Karvonen (Fin.)
4 2h24.51 2h 28.37
  1. Akcay (Tur.)
4 2h15.07 2h22.16 2007
  1. Puolakka (Fin)
4 2h26.45 2h30.57
  1. Julian (NZ)
4 2h14.38 2h20.16 2008
A.Lawton (GBR) 4 2h31.42 2h36.07 1970
  1. Foster (GBR)
4 2h12.17 2h22. 21 2009
  1. Pechanek (Tch.)
4 2h30.01 2h39.24
  1. Kimihara ( Jap.)
4 2h17.12 2h22.14 2010
  1. Takahashi (Jap.)
4 2h36.23 2h40.26
  1. Wood (Eco.)
4 2h17.59 2h22.12 2011
  1. Agather ( All.)
4 2h36.08 2h40.47 1971 G.Toth  (Hon.) 5 2h16.36 2h21.45 2012
1955
  1. L.Smith (GBR)
7 2h27.03 2h38.25
  1. Farrington (Aus.)
4 2h12.14 2h21.56 2013
  1. Kawauchi (Jap.)
4 2h08.14 2h09.15
  1. Mc Minnis
4 2h26.22 2h39.35
  1. Rummakko (Fin.)
4 2h16.34 2h21.34
  1. Gebre Girma (Eth)
4 2h06.06 2h09.48
K.Hartung (All.) 4 2h31.24 2H36.08 1972 2014
  1. Meyer (All.)
4 2h28.24 2H35.41 1973 H.J. Truppel (All.) 4 2h16.07 2h20.45 2015
  1. Gebre Girma (Eth)
4 2h07.26 2h10.07
  1. Karvonen (Fin.)
4 2h21.21 2H30.44
  1. Lesse (All.)
4 2h12.24 2h17.52 2016
1956
  1. L.Smith (GBR)
6 2h25.11 2h33.19 1974
  1. Arnhold (All.)
4 2h16.13 2h19.12 2017
  1. Keily (GBR)
4 2h22.37 2h34.01
  1. Wayne (USA)
4 2h16.06 2h18.52
K.Yamada (Jap.) 4 2h25.15 2h33.11 H.J. Truppel (All.) 4 2h16.09 2h17.51
K.Hartung (All.) 4 2h23.06 2h32.39 1975 H.J. Truppel (All.) 5 2h13.17 2h18.50
  1. Kantorek (Tch.)
4 2h23.15 2h30.19
  1. Jensen (Dan.)
4 2h16.51 2h18.45
O.Manninnen(Fin.) 4 2h21.18 2h27.35
  1. Hill (GBR)
4 2h12.34 2h17.06
1957
  1. L.Smith (GBR)
6 2h25.11 2h35.08 1976
  1. Rodgers (USA)
5 2h11.58 2H25.14
  1. Keily (GBR)
5 2h20.05 2h29.54
  1. Cierpinski (RDA)
4 2h09.55 2h14.56
S.Honiruchi (Jap.) 5 2h24.31 2 h33.30 1977
  1. Rodgers (USA)
5 + 1 ab 2h10.55 2h25.12
  1. Bartholome
4 2h29.33 2h36.03 1978
L.Beckert (All.) 4 2h26.30 2h30.29 1979
  1. Sato (Jap.)
4 2h14.16 2h15.43
  1. Kotila (Fin.)
4 2h22.29 1980 G.Henry (Aus.) 4 2h10.09 2H13.14
  1. Hiroshima (Jap.)
4 2h21.40 2h31.26 1981
  1. Rodgers (USA)
5 2h10.34 2h17.34
1958
  1. Keily (GBR)
4 2h23.32 2h34.59
  1. East (GBR)
4 2h11.36 2h14.41
T.Hashiguchi (Jap.) 4 2h30.09 2h34.49 1982
  1. Rodgers (USA)
4+1ab 2H11.08 2h24.0
  1. Pape (GBR)
4 2h27.09 2h34.40 K.E. Stahl (Sue.) 4 2h12.47 2h15.02
  1. Wedeking (All.)
4 2h26.08 2h32.33
  1. Gomez (Mex.)
4 2h09.33 2h11.57
  1. Kantorek (Tch.)
4 2h24.56 2h29.37 1983 K.E. Stahl (Sue.) 5 2h12.47 2h13.48
P.Wilkinson  (GBR) 4 2h21.40 2h26.42
  1. Marczak (Pol.)
4 2h13.20 2h14.15
1959
  1. Oksanen
6 2h22.42 2h34.19
  1. Dahl
4 2h12.43 2h13.53
  1. Kantorek (Tch.)
5 2h19.06 2h30.48
  1. Ikangaa (Tan.)
4 2h 08.55 2h13.50
  1. Green (USA)
4 2h29.51 2h32.17
  1. Tabb (USA)
4 2h09.32 2h13.38
  1. Julian (NZ)
4 2h20.37 2h32.23
  1. Masong ( USA)
4 2h10.42 2h13.07
  1. Pawson (GBR)
4 2h26.45 2h28.40
  1. Balcha (Eth.)
4 2h10.03 2h21.40
1960
  1. Kemball
4 2h21.22 2H30.54
  1. Rodgers (USA)
3+1ab 2H11.58 2h24.0
  1. Maggee (NZ)
4 2h17.18 2h30.17 1984 K.E. Stahl (Sue.) 4 2h12.00 2h14.16
P.Kantorek (Tch.) 4 2h20.41 2h29.01
  1. Robleh
4 2h11.25 2h14.10
1961
  1. Grüber (Aut.)
4 2h26.41 2h33.13 1985
J.F . Kelley (USA) 4 2h23.54 2H31.50 1986
  1. Howe (GBR)
4 2h 26.25 2h 30.04 1987
1962 J.F . Kelley (USA) 4 2h27.40 2H29.55 1988

Tableau 4 : les multi-participants de haut niveau depuis 1945

Le plus grand nombre de marathons courus par année répertorié dans les bilans est celui de E.L. Smith avec 7 marathons de haut niveau (pour l’époque) en 1954, 1955 et 6 en 1956 et 1957. Quelques rares coureurs sont également répertoriés à 6 marathons par année. Si le nombre de coureurs à 5 marathons est légèrement plus élevé, les multi participants le sont généralement avec 4 marathons dans l’année. On retrouve d’ailleurs très souvent les mêmes athlètes d’une année sur l’autre. Ce sont donc des spécialistes du genre.

On constate que depuis le milieu des années 80, la participation à 4 marathons est devenue quasi inexistante, les derniers grands coureurs à avoir eu cette approche sont : D. Robleh, K. Balcha, J. Ikangaa, R. Hill et le célèbre B. Rodgers dans les années 1970.

Autre observation, parmi tous ces boulimiques du bitume on trouve très souvent des coureurs japonais. En effet, le Japon est une terre de marathon.

 

Les pays dominants

L’hégémonie actuelle des coureurs du Kenya et de l’Ethiopie ne doit pas faire oublier qu’avant l’arrivée des coureurs des hauts plateaux cette discipline était dominée tout d’abord par le Japon dans les années 19201940 qui a cédé dans la période post-guerre le leadership à la Finlande et à la GBR dans la période jusque dans les années 1960, avant d’assister à une nouvelle domination incontestée du Japon dans la décennie 60-70.

La vogue du jogging amènera les USA sur le devant de la scène durant la période 70-90 avec le Japon toujours bien présent et l’Australie. Ce n’est qu’à partir des années 80 qu’éthiopiens et kenyans apparaissent progressivement dans les bilans. Cette prédominance kényane et éthiopienne dans les années 90 va devenir quasi hégémonique à partir du nouveau millénaire, ces pays ne laissant que des miettes aux coureurs de pays pourtant traditionnellement présents dans les bilans sur marathon : USA, Japon, Maroc, Espagne.

Sur le plan historique, nous sommes donc loin du nombre hallucinant de marathons de Yuki Kawauchi qui en est à 13 en 2014 et 2015 !

Le reportage de N. Herbelot dans le magazine L’Equipe a bien montré combien le marathon au Japon est une religion. Yuki Kawauchi, sans être le meilleur au niveau chronométrique est pourtant le coureur de marathon japonais le plus connu, une véritable star internationale qui a vu son aura démultiplié par son succès à Boston.

 

Stratégie des top mondiaux sur le plan historique

Si on trouve donc quelques coureurs de haut niveau avec un nombre relativement important de marathons (entre 4 à 7) à leur actif, qu’en a-t-il été de la pratique des champions olympiques dans cette discipline depuis les jeux de Londres de 1948.

En 1948 à Londres, le vainqueur l’argentin Delfo Cabrera n’a participé qu’au seul marathon olympique.

En 1952 à Helsinki, le tchèque Emil Zatopek s’imposera pour sa première participation à un marathon.

Le français Alain Mimoun en fera de même à Melbourne en 1956.

En 1960 à Rome, le double champion olympique (1960 -1964) éthiopien, Bikila Abebe a participé à 2 marathons et en 1964 l’année des JO de Tokyo à 3 marathons, le marathon olympique – fin octobre – étant le 3ème. A noter sa remarquable performance réalisée 8 semaines avant le marathon olympique à Addis Abbeba avec un chrono 2h16.18 et ce à 2500 mètres d’altitude.

En 1968, son compatriote, le champion olympique à Mexico, Mamou Wolde en a couru 2.

Frank Shorter, la première grande star de la course sur route américaine a couru 3 marathons l’année de son titre olympique en 1972 à Munich et 3 en 1976 (2ème place) à Montréal, le marathon olympique étant le 2ème.

Le double champion olympique de 1976 (Montréal) et 1980 (Moscou) l’allemand de l’Est, Waldemar Cierpinski a participé à 4 marathons en 1976 (le marathon olympique sera son 3ème), 4 en 1978 (4ème au marathon des championnats d’Europe) et 4 (avec 1 abandon) en 1980 (le marathon olympique étant son 2ème de la saison).

Le vainqueur des JO de 1984, le portugais Carlos Lopes en a couru 3 en 1984 (le marathon olympique est son 2ème et abandon au premier).

Le vainqueur à Séoul, l’italien Gelindo Bordin en a fait 2 en 1988 mais a tourné à 3 en 1985 (année sans championnat), 2 en 1986 dont celui des championnats d’Europe qu’il remporte, 3 en 87 (il terminera 3ème aux championnats du monde) et encore 3 en 1990 (champion d’Europe). Le marathon cible étant toujours le 2ème de la saison.

Les surprenant vainqueur du terrible marathon de Barcelone en 1992, le coréen Hwang Young-Cho n’en a fait que 2 en 91, 92 (le marathon olympique étant le 2ème) et 94.

Le vainqueur d’Atlanta en 1996, l’africain du sud Josiah Thugwane en a 3 à son compteur l’année de son titre olympique (le marathon olympique étant son 2ème) et 4 en 1995 (avec 1 abandon)

Le vainqueur du marathon olympique de Sydney, l’éthiopien Gezahegn Abera en a couru 3 en 2000 (le marathon olympique étant son 2ème marathon de la saison)

L’italien Stefano Baldini vainqueur en 2004 à Athènes en a couru 2, (dont le marathon de Londres) avant son sacre olympique.

Le kenyan Samuel Wanjiru, vainqueur à 22 ans du marathon des JO 2008 à Pékin a utilisé le même schéma que Baldini tout comme l’ougandais Kiprotich vainqueur à Londres en 2012 ou encore Eliud Kipchoge le vainqueur des Jeux Olympiques de Rio qui est le leader incontesté de la discipline depuis quelques années.

 

 

Qu’en est -il au niveau des marathoniennes

L’année de son sacre à Los Angeles, Joan Benoit Samuelson a participé à 2 marathons, tout comme Rosa Mota en 1988 à Séoul. Ces deux grandes coureuses tournant tout au long de leur longue carrière entre 1 à 3 marathons par année.

Ainsi pour Joan benoit (3 en 1979, 2 en 1980, 3 en 1981, 1 en 1982, 1 en 1983, 2 en 1984, 1 en 1985) et pour Rosa Mota (3 en 1983, 2 en 1984, 1en 1985, 2 en 1986, 2 en 1987, 2 en 1988, 2 en 1989, 3 en 1990, 2 en 1991).

L’année de son sacre à Barcelone en 1992, Yoga Yegorova a couru 4 marathons l’année de sa victoire avec le marathon olympique comme 3ème marathon (son premier marathon est le 1 er mars (2h29.41 puis elle participe à celui de Paris 4 semaines plus tard avec une place 13ème et un chrono quelconque en 2h43.49). Elle est ainsi la seule championne olympique qui enchaîne 2 marathons en 1 mois.

Fatima Roba, vainqueur à Atlanta a couru elle, 4 marathons enchaînant Rabat le 14 janvier et Rome le 24 mars (10 semaines) avant Atlanta (17 semaines plus tard) qui sera son troisième de l’année.

Les jeux de 2000 à Sydney et d’Athènes en 2004 verront les victoires des japonaises Naoko Takahashi et de Mizuki Noguchi.

Takahashi a participé à 2 marathons alors que pour Noguchi le marathon olympique sera son seul marathon de la saison (elle participe à un semi et un 10000 mètre comme compétitions préparatoires)

En 2008, la roumaine Constantina Dita-Tomescu en a réalisé 4, enchaînant Osaka en janvier, Londres en avril (sans toutefois y briller particulièrement) avant de l’emporter à Pékin puis pour terminer 8 semaines plus tard par le marathon de Chicago.

En 2012, l’éthiopienne Erba tiki Gelana participe à 2 marathons dans la saison (le marathon olympique) sera son 2ème.

A Rio c’est la kenyane Jemina Jelagat Sumgong (suspendue en 2017 pour dopage) qui va l’emporter pour son 2ème marathon de la saison après une victoire à Londres en avril.

 

Hommes Femmes
1964 3
1968 2
1972 3
1976 4
1980 4
1984 3 2
1988 2 2
1992 2 4
1996 3 4
2000 3 2
2004 2 1
2008 2 4
2012 2 2
2016 2 2

Tableau récapitulatif du nombre de marathons par année pour les vainqueurs olympiques

 

Nombre « idéal » de marathons

On observe que la participation à 3 marathons par année semble être le chiffre maximal de marathons auxquels un athlète, supérieurement préparé, peut participer avec efficience au cours d’une saison. On peut dire que ce schéma est valable depuis les années 1945.

On peut également observer que depuis la fin des années 1990, la tendance générale de ces grands champion(ne)s serait plutôt de faire 2 marathons par année.

Il faut noter que le marathon le plus important (celui des jeux olympiques) est quasi systématiquement le 2ème de la saison.

La stratégie de la plupart des grands marathoniens de niveau mondial est de courir un 1er marathon durant la période allant de fin février à mi-avril, de bien récupérer puis repartir sur un cycle de travail spécifique de 16 semaines pour préparer l’échéance principale qui se déroule généralement fin août.

 

Nombre total de compétitions par année

On constate également (tableau 1) que les coureurs au top mondial ne participent actuellement qu’à un nombre très faible de compétitions alors que dans les années 70-80, la plupart des coureurs participaient à la fois à des compétitions sur piste et sur route.

Ainsi en 1976 Frank Shorter a participé à 14 compétitions (1 x 2 miles indoor, 1 x 3000 m, 1 x 3 miles, 2 x 6 miles, 5 x 10000 m – il sera 5ème en finale du 10000 m – 1 x 12 miles sur route et 3 marathons)

En 1976, en dehors de ses 3 marathons, Shorter participe à 1 x 10000 m, 1 x 2 miles, 1 x 3 miles, 1 x 7 miles sur route, 1 x 11 miles sur route, 1 x 25 kilomètres alors que les années sans enjeu majeur sur marathon comme en 1971 ou 1975, il participait à de nombreuses courses sur piste et route (16 en 1971 avec 3 marathons et 18 en 1971 avec 1 marathon).

Plus près de notre époque, the « Greatest »  Hailé Gebrselassie a participé en 2006 à 3 marathons, 1 semi et 2 x 10 kilomètres, alors qu’en 2008, il a couru 2 x 10000 m sur piste, 1 x 15 kil route, 1 semi et 2 x marathons (avec un record du monde) et en 2010, il a couru 3 x 10 kilomètres, 2 x semi marathons et 2 x marathons.

Entre le programme de Frank Shorter et celui de Gebrselassié, il y a déjà une nette différence dans le nombre de compétitions auxquels ils ont participé.  Cette tendance : moins de compétitions, est en train de s’accentuer au fil des années, la plupart des top coureurs ne se préparant plus que spécifiquement pour un ou au mieux 2 marathons par année et ne prenant plus que « très » rarement le départ de cross en hiver, de 10 kilomètres ou même de semi-marathons en cours de saison.

On assiste donc à une hyperspécialisation sur la route.

 

 

Le phénomène de l’hyper spécialisation

L’analyse des listes des 100 meilleurs mondiaux sur 10 kilomètres route, sur semi-marathon, marathon (source IAAF) va nous permettre de vérifier cette tendance.

Avant d’aborder ce sujet, il semble intéressant de jeter un regard sur la représentation par pays des coureurs représentés.

10 kil. Semi Marathon
Kenya 53 60 62
Ethiopie 12 19 26
Maroc 11 4 1
USA 5 1
A du sud 3 1
Bahrein 3 3
Espagne 2
Ouganda 2 3 1
Gbr 2 1
France 1
Allemagne 1
Australie 1
NZ 1 1
Suisse 1
Norvège 1 1 1
Erythrée 1 3 2
Japon 2 4
Tanzanie 1 1
Turquie 1
Pays bas 1

Tableau : pays représentés dans les bilans des 100 meilleurs mondiaux 2017

 

A la lecture de ce tableau on constate une véritable hégémonie du Kenya et de l’Ethiopie qui raflent 88 % des places sur la distance du marathon, alors qu’elle n’est que (c’est un euphémisme) de 79 % et 65 % respectivement sur semi-marathon et 10 kilomètres.

En utilisant un terme « halieutique « on pourrait dire qu’éthiopiens et kenyans pêchent le gros (les marathons) et laissent le menu fretin (semi et surtout 10 kilomètres) aux autres.

Ainsi les marocains très présents sur 10 kilomètres et encore présents sur semi n’ont plus qu’un seul représentant sur marathon. Devant le niveau de performance nécessaire pour remporter un grand marathon on pourrait presque dire qu’ils se rabattent sur la plus courte des distances, là où ils peuvent courir plus souvent.

 

 

Bilans mondiaux sur route en 2017

1O kilomètres route : en termes de performances, sur les 100 meilleurs mondiaux sur 10 kilomètres, seulement 21 coureurs sont également présents dans les 100 premiers sur semi, nous avons donc 10,5 % de coureurs « multi-distances » performants à très haut niveau sur les deux distances parmi les 200 coureurs présents dans les listes 10 kilomètres et semi.

Semi-marathon : sur les 100 meilleurs sur semi -marathon seulement 15 coureurs sont également présents dans les 100 premiers sur marathon, nous avons donc 7,5 % de coureurs « multi-distances » performants à très haut niveau sur les deux distances parmi les 200 coureurs présents dans les listes semi et marathon.

Sur les 100 meilleurs sur 10 kilomètres seulement 6 coureurs sont présents dans les 100 premiers sur marathon nous avons donc 3 % de coureurs « multi-distances » performants à très haut niveau sur les deux distances que sont le 10 kilomètre et le marathon parmi les 200 coureurs présents dans les listes semi et marathon.

 

Combien de « très polyvalents » présents à la fois sur 10 kilomètres, semi-marathon et marathon ?

Seuls 2 coureurs sur les 300 au total sont présents dans les 100 premiers sur 10 kilomètres, semi et marathon. Ils ont pour nom Birech Jarius (Kenya) qui est classé 45ème sur 10 kilomètres, 82ème sur marathon et 98ème sur semi-marathon mais surtout et, une véritable surprise dans ces bilans dominés par kenyans et éthiopiens, le norvégien Sondre Norstad Moen qui est : 14ème sur 10 kilomètres, 20ème sur semi-marathon 12ème sur marathon.

 

 

Le « cas » Sondre Norstad Moen

Moen a défrayé la chronique avec son chrono de 2h05.48 le 3 décembre 2017 alors que son meilleur chrono n’était que de 2h10.07 en début d’année 2017, il présente donc une progression de 3,3 %.

Cette progression n’est pas le seul élément d’interrogation car au-delà de cette progression de 3,3 % en quelques mois sur marathon, il a également réalisé le grand chelem en étant dans les 20 premiers mondiaux sur 10 kilomètres, semi et marathon, ce qui à ma connaissance n’a été réalisé que par quelques coureurs dans toute l’histoire dont Gebrselassié en 2002 !

Le tableau suivant qui met en perspective son classement mondial, 158ème mondial avec son chrono de 2h10.07 et son gain en % avec la correspondance dans d’autres disciplines, donne une idée plus générale de ce que signifie d’une part, passer de la 158ème place à la 12ème place et d’autre part progresser de 3,3 %.

Performance de base sur marathon début 2017 : 2h10.07 Classement mondial avec cette performance : 158ème Meilleure performance ultérieure : 2h05.48 Classement mondial avec cette performance : 12 -ème Gain entre 2h10.07 et 2h05.48 en % : 3,3 %
100 m 10.22 9.97 9.88
200 m 20.61 20.04 19.93
400 m 45.96 44.51 44.44
800 m 1 :47.15 1 :44.61 1 :43.61
1500 m 3 :39.54 3 :32.97 3 :32.30
5000 m 13 :34.34 13 :09.93 1307.7
10000 m 28 :28.49 27 :11.08 27 :32.1
3000 m st. 8 :37.22 8 :12.28 8 :20.15
Correspondance Correspondance Correspondance
Au niveau de la 158 -ème place Au niveau de la 12 -ème place Gain 3,3 %

Tableau d’équivalence performances Moen dans d’autres disciplines

 

On peut légitimement au vu de ce tableau s’interroger car 3,3 % de gain en si peu de temps ne correspond pas à une petite progression mais à un véritable bond de niveau.

Par ailleurs en 2017, Moen a battu ses records sur toutes les distances du 3000 m au marathon, situation là aussi inédite chez un athlète de haut niveau sur un registre aussi large.  

Il a également, à l’opposé de toute la pratique de haut niveau actuelle, participé à de nombreuses compétitions à la fois sur piste et sur route : 1 x 1500 m, 1 x 3000 m, 6 x 5000 m, 1 x 10000 m, 3 x 10 kilomètres sur route, 2 semis et 2 marathons.

Ce qui est particulièrement étonnant c’est la construction de sa saison. Le 9 avril, il court son 1er marathon en 2h10.07 puis il s’amuse tout l’été avec des compétitions sur piste et une peu glorieuse élimination en séries du 5000 m des championnats du monde à Londres (14ème en 13.31) début août puis viennent les énormes sauts qualitatifs avec un 27.55 sur 10 kilomètres route le 9 septembre (mi-mars il en est à 28.40), le 22 octobre un remarquable 59.48 sur semi et en décembre son énorme performance sur marathon.

Ce garçon réussit donc en quelques mois une transition que les plus grands coureurs comme Tergat, Gebrselassié, Bekele, Kipchoge ou encore Mo Farah ont mis plusieurs années à mettre en œuvre ?

Fermons cette parenthèse Moen.

 

Eléments sur l’hyperspécialisation et la stratégie de compétitions des meilleurs mondiaux actuels

C’est probablement l’énorme densité de coureurs de très bon niveau surtout kenyans et éthiopiens, essaimant tous les dimanches sur les courses de prestige mais aussi locales à travers le monde qui oblige d’une certaine manière les coureurs à une spécialisation sur piste, en cross, ou sur route. Un des rares coureurs amené à conjuguer avec succès en même temps cross, piste et route ces dernières années est le kenyan Kamworor.

La route étant beaucoup plus rémunératrice que la piste, la plupart des coureurs africains se lancent directement sur la route, d’abord sur 10 kilomètres et sur semi, sans passer par la case piste. Ces distances (leur Curriculum Vitae) constituent une porte d’entrée pour aller sur marathon, d’abord comme lièvres puis comme véritables candidats sur la plus longue distance. Mais tous n’arrivent pas à performer sur la distance supérieure et restent sur 10 kilomètres et semi.

Dans les stratégies de programmation au haut niveau on le schéma suivant :

  • Très peu de compétitions sur l’ensemble de la saison (nombre inférieur à 10).
  • Quasiment plus de compétitions sur piste et en cross
  • Un registre de course très peu étendu  
  • Un entraînement sur une longue période, quantitatif avec peu d’objectifs ciblés
  • Une hyperspécialisation sur le marathon avec en moyenne 2 à 3(maximale) courses par année

yuki kawauchi

Et Kawauchi ?

Kawauchi est l’antithèse de ces stratégies

Yuki Kawauchi est clairement un cas unique, exceptionnel.

D’autres coureurs présentent des statistiques impressionnantes sur le nombre de marathons courus en dessous d’un certain seuil de performance.  On peut notamment citer :

Eliud Kipchoge (Ken.) avec 7 marathons sous les 2h04.42

Wilson Kipsang Kiprotich (Ken.) avec 8 marathons sous les 2h06.13

Haile Gebrselassie (Eth.) avec 10 marathons sous les 2h06.52,

Tsegay Kebede Tadesse (Eth.) avec 20 marathons sous les 2h10.56

Abebe Mekonnen (Eth.) avec 25 marathons sous les 2h12.13,

Tous ces athlètes ont une carrière qui impressionne par la qualité de leurs performances mais aucun n’arrive à conjuguer qualité et quantité dans la dimension de celle de Kawauchi.

 

 

Sa capacité à enchaîner et réitérer des performances de haut niveau est unique

En effet, si la plupart des marathoniens, même de haut niveau, sont contraints de lever le pied pendant une quinzaine de jours au minimum après un marathon, Kawauchi, lui enchaîne semaine après semaine semis et marathons comme on enfile des perles sur un collier.  

Son menu : marathon, semi, marathon, semi, avec de petits intermèdes sur 10 kilomètres ou autres distances voilà le régime de Kawauchi lors d’une saison.

Ainsi en 2014, sa saison la plus prolifique en termes de course (41) d’après le site Courseapied.net on peut noter :

  • 4 mai : marathon de Hambourg : 9ème en 2 h09.36
  • 11 mai : semi de Sendai : 4ème en 1h03.23
  • 18 mai : semi de Gifu : 11ème en 1h03.48
  • 25 mai : 1er aux 30 kilomètres de Iwate en 1h 34.01
  • 1er juin : Marathon de Hokkaido 1er en 2h15.57
  • 8 juin : 10 kilomètres de Saitama en 32 :29
  • 15 juin : ultramarathon de Shimane (50 kilomètres) en 2h47.27 (1er)

Tout simplement hallucinant !

S’il est rare que Kawauchi s’aligne sur marathon d’un dimanche à l’autre, cette configuration est déjà arrivée. Ainsi en 2017, il a enchaîné le marathon des Alpes Maritimes le 5/11 en 2h15.02 suivi du marathon de Saitami le 12/11 en 2h15.54.

On a beau chercher dans les résultats d’autres athlètes de renom, on ne trouve pas de coureur ayant tenté et réussi à courir deux marathons de haut niveau en 1 semaine.

Comme exemples, les plus proches, on a Gelindo Bordin (champion olympique en 1988)

Après sa 12ème place en 2h11.29 le 14/04/1985 lors de la coupe du monde à Hiroshima, il terminera en vainqueur le marathon de Boscochi en 2h34.19 (probablement une course alimentaire) le 28 avril. Soit 15 jours mais c’est un cas unique.

En 1990 après sa victoire aux championnats d’Europe à Split en 2h14.02, il recourt un marathon dans un délai très proche (5 semaines) avec une victoire au marathon de Venise en 2h13.42 le 7 octobre.

Avec un délai de 5 semaines, on est loin de la semaine ou des 15 jours qu’on peut voir chez Kawauchi.

Dans l’histoire des jeux olympiques, on a vu que Waldemar Cierpinski est le seul à avoir eu la stratégie de 4 marathons par année et celui d’avoir un écart temporel réduit entre les marathons. En 1976, il a enchaîné 2 marathons à 6 semaines d’intervalle avec tout d’abord celui de Karl Marx Stadt le 17 avril (victoire en 2h13.57) puis il a enchainé celui de Wittenberg six semaines plus tard (victoire en 2h12.21) avant de s’imposer à Montréal 8 semaines plus trad (2h09.55).  

Mais l’histoire nous aura appris que la RDA savait préparer ses champions à l’époque.

 

Quels sont les ingrédients de la réussite chez Yuki Kawauchi ?

Sa technique de course ?

Yuki (1m75, 63 kg) court un peu comme la quasi-totalité des japonais et japonaises avec une foulée peu ample, rasante. Sa pose de pieds est du type 11h05 donc légèrement ouverte et se fait sur plante de pied. Kawauchi n’utilise pas le renvoi élastique du cycle étirement-raccourcissement mais compense avec une fréquence gestuelle élevée. Son mouvement de bras n’est pas non à montrer dans les écoles d’athlétisme avec une rotation importante autour du tronc.

Yuki court donc en cuisse, en force, mais son style est particulièrement économique et semble parfaitement adapté à son profil musculaire puisque chez lui la « casse » musculaire post-marathon semble quasi-inexistante.

 

Son entraînement ?

Yuki Kawauchi étant fonctionnaire, il travaillait jusque-là, 40 heures semaine. Il ne peut donc, à la différence des autres coureurs de son niveau (quasiment tous professionnels ou semi-professionnels) ne s’entrainer qu’une fois par jour. En tant que fonctionnaire il ne peut avoir de ressources extérieures (sponsoring, primes d’engagement) mais peut toucher les prix – primes d’arrivée (Est-ce une des raisons qui le poussent à courir souvent ?)

Le site Running Science donne un aperçu de son entraînement qui est confirmé par les journalistes français qui sont allés le voir au Japon (François Rabiller et Clément Chauveau pour beINSports et Nicolas herbelot pour le magazine L’Equipe).

Kilométrage hebdomadaire entre 130 à 140 kilomètres, avec une sortie unique d’environ 1h10 à 1h30 en moyenne.

L’intensité de ses entraînements en semaine est basse et il utilise les courses pour s’entraîner avec intensité. Quand il ne court pas le week end il effectue des sorties intensives plus longues de type trail.

Il fait des exercices de gymnastique – musculation 3 x par semaine dans un espace chez lui. Qu’il a équipé.

Kawauchi n’a pas de coach et écoute ses sensations post course pour récupérer s’il le juge nécessaire.

 

Le schéma d’une semaine est le suivant :

  • Lundi : 70’ à 1h40 de jogging ou une sortie habituelle de 20 kilomètres en moyenne à une allure d’environ 5’ au kilomètre
  • Mardi : 70’ à 1h40 de jogging ou une sortie habituelle de 20 kilomètres en moyenne à une allure d’environ 5’ au kilomètre
  • Mercredi : travail de rythme sur des 10 x 1000 m allure autour de 3’ou une séance de 20 x400 m à une allure plus rapide ou une course de tempo plus longue.
  • Jeudi : 70’ à 1h40 de jogging ou une sortie habituelle de 20 kilomètres en moyenne à une allure d’environ 5’ au kilomètre
  • Vendredi : 70’ à 1h40 de jogging ou une sortie habituelle de 20 kilomètres en moyenne à une allure d’environ 5’ au kilomètre
  • Samedi : sortie trail en montagne, ou compétition (selon programme du dimanche)
  • Dimanche : compétition ou course longue de tempo (selon programme du samedi)

 

On trouve une forme de polarisation (avec 4 jours à allure lente) et 2 jours de rythme (séance d’intervalles et course de tempo ou compétition).

Ses sorties trail qui peuvent d’après certaines informations aller jusqu’à 7 heures en période de préparation lui permettent probablement de travailler l’aspect mental et musculaire.

Commentaire : en travaillant 40 heures par semaine, il est difficile, voir impossible, de faire plus qu’une séance par jour.  Son alternance travail à faible intensité et travail de tempo est un compromis qui lui a permis d’éviter jusqu’à présent une blessure sérieuse.

Changer cet ordonnancement constitue un risque.

Augmenter la charge soit en termes de volume ou/et de qualité peut s’avérer préjudiciable.

En passant professionnel, Yuki Kawauchi va-t-il changer son approche et cibler mieux des objectifs. L’avenir nous le dira.

 

Où faut-il dès lors chercher son secret ?

  • Yuki a probablement un seuil de résistance à la douleur particulièrement élevé, il est capable de chercher des ressources physiques très loin au fond de lui-même. En témoignent son état lors à l’arrivée du marathon Nice–Cannes mais plus encore lors de sa victoire en mars (2h14.12) lors du marathon de Tapei qu’il finit dans un état d’épuisement conséquent, incapable de marcher après l’arrivée et contraint, vu son niveau de fatigue, de se faire emmener sur un fauteuil roulant.
  • Une capacité de récupération au niveau musculaire exceptionnelle, à force de répéter ses efforts longs sur route, ses fibres musculaires ne présentent plus cette « casse » bien connue. Son organisme s’est adapté à la contrainte par la multiplication des chocs répétés sur sol dur.
  • Une capacité à gérer une charge mentale probablement exceptionnelle.  Un marathon nécessite un fort engagement, une concentration extrême pour repousser les informations négatives, bref un marathon est aussi épuisant mentalement que physiquement. Cette capacité à se transcender pendant l’épreuve, régénérer et repartir quelques jours plus tard pour une nouvelle épreuve est inouïe

 

Quel avenir pour Yuki Kawauchi ?

En passant professionnel va t-il pouvoir rivaliser en termes de chronos de pointe avec les meilleurs mondiaux ?

Analysons ses performances

1500 m 3 : 50.51 2012
5000 m 13 : 58.62 2012
10000 m 29 : 02.33 2010
10 kil. Route 29.54 2013
20 kil. Route 59.17 2013
Semi 62.18 2012
30 kil. Route 1h29.31 2013
Marathon 2h08.14 2013

Tableau récapitulatif des meilleures performances absolues dans toutes les disciplines avec l’année de réalisation.

 

On constate que son record sur marathon date déjà de 2013, qui est par ailleurs sa meilleure année avec 4 performances sous les 2h09.15. Cela fait donc 5 années qu’il ne progresse plus sur le plan chronométrique.

On voit que ses performances sur les distances inférieures sont très modestes avec un record à 29’03 sur 10000 mètres piste et que son record sur semi-marathon est lui aussi plutôt modeste avec 62’18.

Yuki Kawauchi ne possède pas la vitesse de base dont bénéficiaient les coureurs de marathon qui ont réalisé des chronos équivalents ou inférieurs au sien. Yuki Kawauchi réalise son temps sur marathon grâce à un facteur « endurance » particulièrement développé.

Si l’on fait le rapport de sa vitesse sur semi-marathon (VitSem) sur sa vitesse sur 10 000 m (Vit10kil) on trouve un rapport 98,3 %, rapport extrêmement élevé alors que le rapport des 10 meilleurs mondiaux tous temps n’est que de 97,7 %.

Si l’on fait le rapport de sa vitesse sur marathon (VitMar) sur sa vitesse sur semi (VitSem) on trouve un rapport 97,2 %, rapport supérieur à celui des 10 meilleurs mondiaux tous temps qui n’est que de 96,7 %.

En multipliant son record sur semi-marathon qui est de 62’18 par 2 on obtient 2h04.36. Le différentiel avec son record sur marathon 2h08.14 n’est que de 3’38 ce qui est exceptionnel.

Cette différence est avec les meilleurs mondiaux est encore plus nette si l’on fait le rapport de sa vitesse sur marathon (VitMar) sur sa vitesse sur 10 kilomètres (Vit10kil) on trouve un rapport 95,5 % alors que le rapport des 10 meilleurs mondiaux tous temps n’est que de 94,4 %.

Yuki Kawauchi joue avec son arme, l’endurance spécifique qu’il a maximalisée. Il me semble qu’il lui sera extrêmement difficile de l’amener à un niveau supérieur tant il l’a déjà développé.

Que peut-il améliorer ? Son maillon faible est son facteur « vitesse «, facteur qu’il ne peut probablement plus améliorer ou alors s’il y arrivait (hypothèse peu probable) cela se fera forcément au détriment de son point fort. On a pu voir par le passé que tous les grands coureurs de demi-fond et de fond qui sont montés sur marathon ont perdu leur vitesse de base et qu’aucun n’a pu refaire ses performances initiales sur 5000 et 10000 m lorsqu’il est revenu sur ses distances premières.

On peut donc dire qu’après tout l’entraînement réalisé et le temps passé à développer son secteur endurance que Yuki Kawauchi ne pourra pas améliorer ses records sur ces distances, condition pourtant indispensable pour pouvoir aller plus vite sur marathon.

Son profil ne lui permettra probablement pas de faire mieux en termes de performance de pointe mais ce qu’il (a) fait et réalise(é) en termes d’endurance humaine dépasse déjà l’entendement.

S’il ne se blesse pas gravement, nul doute que les 100 marathons sous les 2h20 ou mieux encore les 100 marathons sous les 2h18 sont réalisables ce qui en soit est déjà phénoménal mais le voir par exemple rivaliser avec les tous meilleurs lors des prochains marathons ou le voir briller lors du marathon des JO de Tokyo me paraît très peu probable.

 

 

Mais Monsieur Kawauchi est déjà un véritable phénomène dans le domaine de la physiologie humaine et son approche disruptive de la planification marquera l’histoire du marathon.

1 réaction à cet article

  1. Merci beaucoup pour ce très long article superbement documenté !!! L’article est clair, fouillé et passionnant.

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