Kimetto, Kipkoche, Bekele…ou la preuve par 3 de l’impossible record !

Le récent exploit de Kenenisa Bekele au marathon de Berlin, échouant de 6 secondes en 2h03mn03s contre le record du monde de Dennis Kimetto (2h02mn57s) établi en 2014 à Berlin relance une nouvelle fois le débat autour de la performance limite de l’homme sur la distance mythique du marathon.

Dennis Kimetto marathon de Berlin 2014
Dennis Kimetto a battu le record du monde sur le marathon de Berlin 2014

Depuis le passage au 3ème millénaire, le record du monde du marathon a été battu à de nombreuses reprises et tout particulièrement lors des deux dernières olympiades :

  • Khalid Khannouchi,  le 14  avril  2002 en 2h05mn38s à Londres
  • Paul Tergat, le 28 septembre 2003 en 2h04mn55s à Berlin
  • Haile Gebrselassie, le 30  septembre 2007 en 2h04mn26s à Berlin
  • Hailé Gebrselassie,  le 28 septembre 2008 en 2h03mn59s à Berlin
  • Patrick Makau Musyoki, le 25 septembre 2011 en 2h03mn38s à Berlin puis
  • Wilson  Kipsang Kiprotich,  le 29 septembre 2013 en 2h03mn23s à Berlin
  •  Dennis Kipruto Kimetto,  le 28 septembre  2014 en 2h02mn57s à Berlin

Observateurs de l’athlétisme, journalistes, scientifiques (tout particulièrement),   organisateurs de courses, entraîneurs  mais également les principaux concernés,  les coureurs, se sont mis à spéculer sur la chute prochaine  de la barrière des 2 heures au marathon. Ces interrogations sur le « Jusqu’où ira-t-on ? » reviennent de manière récurrente à la une des journaux lorsque des records sont battus mais surtout lorsque  des barrières  mythiques  sont brisées.

Ainsi, lorsqu’en 2008, le plus grand coureur de toute l’histoire du demi -fond et fond, Haile Gebrselassie a couru le marathon en moins de 2h04mn, les mêmes  questionnements étaient déjà de mise. Il est vrai que le gain de plus d’une minute sur la distance (0,81  %) en moins de 10 ans  a de quoi enthousiasmer le public et alimenter  tous les fantasmes. Certains, parmi ces observateurs avertis, envisagent d’ailleurs cette chute  dans un délai très court (5 ans) comme les promoteurs du projet «Sub 2 Hours» lancé  par le professeur Yannis Pitsiladis fin 2014.

D’autres  pensent que cette performance sera réalisée à l’aune d’une génération (25 ans),  c’est le cas d’Haile Gebrselassie. Questionné sur le sujet lors d’une interview en 2011, il répond : «Pas de doute. Le premier marathon sous les 2 heures prendra 20 à 25 ans mais cela arrivera forcément …». Paula Radcliffe, la recordwoman du marathon féminin est d’accord avec cette affirmation, tout comme le directeur de la course du marathon de Londres, Dave Bedford, ancien recordman du monde du 10 000 mètres.

Samuel Wanjiru (KEN), le champion olympique (à l’âge de 22 ans) du marathon des JO de 2008 en 2h06mn32s, un temps phénoménal qui avait marqué les esprits car réalisé dans les conditions extrêmement difficiles de Pékin, ne se voyait pas capable, lui, de réaliser 2 heures mais envisageait plutôt les 2h02mn00s. Décédé en mai 2011, dans des circonstances dramatiques qui défrayèrent la chronique (accident, suicide, meurtre ?) on ne saura jamais quel était son véritable potentiel (avec un record à 26 ‘41.75 sur 10 000 mètres, 58’33 sur semi-marathon et  de 2h05mn10s sur marathon à Londres en 2009). Mais pour lui,  les 2 heures ne pourraient pas être le fait de cette génération mais peut-être d’une génération future

Dans son petit livre très documenté paru en 1986 «Marathon» (supplément du magazine courir N°109 d’avril 1986), le grand spécialiste du marathon Alain Lunzenfichter donne la plume à un des plus grands marathoniens européens de tous les temps, le britannique Steve Jones (recordman du monde en  2h08mn05s en 1984 à  Chicago, meilleure performance 2h07mn13 sà Chicago en 1985). Le titre de son article  «  Bientôt 2 04’..».

Je cite : « L’évolution des méthodes de préparation, l’attrait de la discipline pour les médias et les nouveaux coureurs de talent qui tentent ou tenteront prochainement leur chance sur les 42,195 km expliquent pourquoi un temps final de 2h04’ est réalisable à brève échéance. Il suffit de s’en convaincre et de partir d’emblée sur les bases nécessaires, comme je l’ai d’ailleurs tenté à Chicago en octobre 1985 » (ndlr : Steve Jones est passé en 1h01.42 en menant la course depuis le 3ème kilomètre). Pour mémoire, la barrière des 2h04 a été brisée par Haile Gebrselassié en …2008 soit…23 ans après ce  « prochainement »!!! Il poursuit néanmoins : « …En revanche, prétendre qu’on courra un jour le marathon en moins de 2 heures paraît relever de l’utopie. Courir deux fois consécutivement vingt et un kilomètres dans l’heure n’est pas à mon sens réalisable. »

Que valent ces spéculations sur les limites de la performance humaine sur la distance mythique du marathon ?

Les excellentes performances enregistrées en 2016, par Eliud Kipchoge en avril à  Londres en 2h03mn05s (il sera champion olympique en Août à Rio) puis par Kenenisa Bekele en Septembre à Berlin en 2h03mn03s, performances proches du record du monde, semblent pourtant démontrer toute la difficulté de battre et infirment à ce jour les prédictions de nos scientifiques qui semblent ignorer la réalité du terrain et du…marathon.

Si ces  deux immenses coureurs, Kenenisa  Bekele, recordman du monde sur 5000 mètres et 10 000 mètres  et Eliud  Kipchoge, champion du monde sur 5000 mètres et médaillé olympique sur 5000 mètres (et probablement le meilleur marathonien actuel avec des performances d’une densité  exceptionnelle – 2h04mn05s pour ses débuts en 2013 et une moyenne de 2h04mn04s pour ses 5 meilleurs marathons – , échouent  sur la barrière des 2 h03’00, c’est bien la preuve que la perspective des moins de 2 heures reste du domaine du rêve.

La vitesse, oui mais…

D’autres « monstres sacrés » venus de la piste, Paul Tergat (2h04mn55s en 2003) puis Haile Gebrselassié (2h03mn59s en 2008) ont certes permis, en exportant sur le marathon leur vitesse acquise dans la préparation des compétitions sur piste, au  marathon mondial de progresser.
Mais il faut bien constater que les meilleurs sur piste ne font guère mieux que les « purs marathoniens » à l’exemple de Dennis Kimetto, Wilson Kipsang Kiprotich ou Emmanuel Mutai, démontrant  que l’apport  de l’élément vitesse n’est pas le seul facteur déterminant du gain de performance sur marathon auquel on assiste depuis quelques années.

L’arrivée des « pistards» a engendré un déroulement de courses plus rapides qui est maintenant  le lot commun de tous les grands marathons avec leur armada de lièvres et des objectifs de records à chaque course.

Pour rappel, les chronos sur piste et sur semi de :

  • Tergat : 26’27.85 (ancien record du monde) – 59’17 au semi-marathon
  • Gebrselassié : 12‘39.36 (ancien record du monde) – 26’22 .75 (ancien record du monde) – 58’55 au semi-marathon
  • Kipchoge : 12’46.93 – 26’49.02
  • Bekele : 12’37.36 (record du monde actuel) – 26’17.53 (record du monde actuel)

On peut noter que parmi les 50 meilleurs performers de tous les temps sur marathon, en plus de ces 4 spécialistes on trouve seulement une demi-douzaine de coureurs possédant des chronos de grande valeur (inférieurs ou proches de 27 minutes) sur 10000 mètres : Wanjiru 26’41.45, Mosop 26’49.55, Goumri 27’02.63, Tola 27.04.98, Kitware 27’11, Derisa 27’11 .93, Regassa 27’18.90.
A contrario, parmi ces 50 meilleurs performers sur marathon, une dizaine ne présentent pas de performance sur 10000 mètres (piste et route confondus). La moyenne de l’ensemble des 50 meilleurs mondiaux tous temps sur marathon se situe aux alentours de 27’40 sur 10000 mètres. Des temps de cet ordre étaient déjà réalisés par les Shorter (27’45.91), Jones (27’39 .14), Salazar (27’25 .59), Lopes (27’17.48)  dans les années 80es

Même si des performances de 28’sur 10000 mètres à l’altitude de Nairobi ou d’Addis Abeba sont loin d’être anecdotiques et valent bien 27’30 au niveau de la mer, il n’en reste  pas moins que le 10 000 mètres et le marathon sont deux distances aux profils physiologiques  bien différents. Si un bon temps sur 10 000 mètres est une condition nécessaire pour performer sur marathon, elle est loin d’être suffisante pour réussir sur marathon.

L’arrivée des pistards n’a pas été le facteur essentiel de la révolution chronométrique, non, le facteur nouveau est cette capacité à tenir très longtemps ces allures initiales élevées qu’ont amené cette nouvelle génération de coureurs spécialisés sur route et c’est cela  qui différencie ces coureurs de ceux d’il y a 20 ou 30 ans. Cette approche offensive, cette prise de risque, cette émancipation des barrières sont des faits nouveaux dans l’approche du marathon. Cette stratégie est le produit de méthodes d’entraînement conjuguant intensité et volume.

Jusqu’où ira le record du marathon ?

Une analyse des temps de passage des 3 meilleurs chronos tous temps  réalisés par Bekelé, KimeTto, Kipchoge devrait  apporter des éléments de réponse à cette question.

Tableau 1 : les temps par  fraction de 5 kilomètres (en gras le meilleur temps par fraction)
BEKELE KIMETTO KIPCHOGE

(Berlin

2016)

(Berlin 2014) (Londres 2016)
1ère fraction de 5 kilomètres  14’20 14″42 14’16
2ème fraction de 5 kilomètres  14’40 14’42 14’21
3ème fraction de 5 kilomètres  14’37 14’45 14’40
4ème fraction de 5 kilomètres 14’24 14″26 14’53
5ème fraction de 5 kilomètres 14’46 14″33 14’29
6ème fraction de 5 kilomètres 14’39 14″20 14’34
7ème fraction de 5 kilomètres 14’30 14″10 14’54
8ème fraction de 5 kilomètres 14’59 14’42 14’42
Temps sur les 2, 195 kilomètres restants  6’09 6’28 6’16

 

Sans entrer dans le détail (kilomètre par kilomètre) on note que le déroulement de course pour chacun des coureurs a été différent dans sa structure :

  • Kipchoge (2h03mn05s) est parti sur des bases de folie passant en 14’16 aux 5 kilomètres et en poursuivant sur la même allure lors du 2ème cinq kilomètres. Il sera obligé de ralentir sur le deuxième 10 000 mètres avec un 5 kilomètres du 15ème au 20ème en 14’53. Il passera en 61’24, temps de passage le plus rapide, à cette date, au passage à mi parcours d’un marathon puis réalisera un 3ème 10 kilomètres en 29’03. Le train va ensuite ralentir dans les 10 kilomètres suivants (il est à la lutte avec Biwott) pour des raisons tactiques avant de déposer son dernier adversaire dans les deux derniers kilomètres et de terminer avec 46 secondes d’avance.
  • Kimeto (2h02mn57s) est parti relativement lentement mais sur une base régulière (écart type de 3,2 secondes par kilomètre) pour passer en 61’45. Il va entamer une accélération à partir du 15ème kilomètre et abattre le 10 kilomètres du 15ème  au 25ème  en 28’59 mais il va surtout enchainer un 10 kilomètres en 28’30 entre le 25ème et le 35ème kilomètre. Incroyable ! Il ne pourra pas garder ce rythme faiblissant sur les derniers kilomètres mais battra le record du monde en courant en « negative split» (61’12 pour la deuxième moitié de course) comme l’avait fait Gebrselassié lors de ses 2 records du monde  62’29 + 61’57 pour un temps final de 2h04’26 en 2007 et 62’05 + 61’54 pour 2h03’59 en 2008.
  • Bekele est parti un peu moins vite que Kipchoge, avec tout de même un premier kilomètre en 2’40 ! Il ralentira du 5ème au 10ème kilomètre mais c’est lui qui ira le plus vite du 10ème au 20ème kilomètre (28’51) pour passer à mi –parcours en 1h01mn11s un temps de passage équivalent à un temps final de 2h02mn22s. Cette allure initiale va l’obliger à baisser de rythme pendant 10 kilomètres. Il sera même  parfois décramponné lors des derniers kilomètres avant de retrouver son instinct de pistard pour terminer en boulet de canon les deux derniers kilomètres (5’37) et les derniers 195 mètres en 32 secondes.

A partir de ces 3 exemples on voit globalement trois stratégies différentes :

  • Partir vite (Kipchoge)
  • Accélérer et courir en négative split (Kimeto)
  • Tenter de maintenir un train élevé régulier dans la première partie et finir vite (Bekele)

Quelque soit la stratégie employée, on constate que les trois coureurs baissent nettement d’allure dans  les  derniers kilomètres. Les coureurs de marathon de la dernière décennie sont capables de partir plus vite que leurs prédécesseurs puis de maintenir plus longtemps ces allures élevées.

On observe néanmoins de manière constante :

  • que le rythme ralentit toujours entre le 10ème et le 20ème.
  • qu’ils doivent irrémédiablement baisser le rythme sur les derniers kilomètres.

Les coureurs, quelque soient leur motivation, stratégie ou schéma de course se heurtent (à un moment donné) à d’incontournables lois de la physiologie dont ils ne peuvent faire abstraction. Si l’on observe les meilleurs temps réalisés (par fraction de 5 kilomètres et 10 kilomètres) par les trois coureurs on obtient les temps suivants :

  • Par fraction de 5 kilomètres :

1er 5 kilomètres :14’16 (par Kipchoge)

2ème 5 kilomètres : 14’21 (par Kipchoge)

3ème 5 kilomètres : 14’37 (par Bekele)

4ème 5 kilomètres : 14’24 (par Bekele)

5ème 5 kilomètres : 14’29 (par  Kimeto)

6ème 5 kilomètres : 14’20 (par Kimeto)

7ème 5  kilomètres : 14’10 (par Kimeto)

8ème 5 kilomètres : 14’42 (Kipchoge et Kimeto)

2,195 kilomètres restants : 6’09  (par Bekele)

  • Par fractions de 10 kilomètres :

1 er 10 kilomètres : 28’37  (par Kipchoge )

2ème 10 kilomètres : 29’01 (par Bekele)

3 ème 10 kilomètres : 28’49 (par Kimeto)

4ème 10 kilomètres : 28’52 (par Kimeto)

2,195 kilomètres restants : 6’09 (par Bekele)

Le coureur (du futur)  qui sera capable de réunir (en partie) les qualités de ces 3 coureurs, c’est-à-dire la vitesse de Bekele et de Kipchoge ainsi que cette extraordinaire capacité de maintenir une allure élevée sur la deuxième partie (à l’image de Kimetto) sera en mesure de faire bien mieux que le record du monde actuel.

Mais dans quelle dimension ce record peut –il être amélioré ?

Si l’on additionne le meilleur premier semi–marathon, celui  de Bekele avec un chrono de 1h01mn11s avec le meilleur deuxième semi-marathon, celui de Kimeto : 1h01mn12s,  on arrive à un temps de 2h02mn23s.
Les prochains records, mais personne n’est en mesure de répondre à quelle échéance ils tomberont, se situeront dans cette zone de performances (entre 2h02mn57s et 2h02mn20s). Quelqu’un parmi les leaders actuels de la discipline est-t-il en mesure de le battre ? Je suis, pour ma part, persuadé que la performance d’Eliud Kipchoge à Londres en avril 2016 est, en valeur absolue, très largement supérieure au record du monde actuel.

Pour s’en persuader,  il suffit de regarder les meilleurs temps réalisés dans les grands marathons (Berlin, Chicago, Londres, Dubaï, Francfort, Rotterdam) marathons où  sont régulièrement enregistrés les meilleurs chronos.

Tableau 2 : 10 meilleures performances réalisées dans chacun des grands marathons leaders en termes de performances (en souligné les performances sous les 2h 04’)
Berlin Chicago Dubaï Londres Rotterdam Francfort
02:02:57 02:03:45 02:04:23 02:03:05 02:04:27 02:03:42
02:03:03 02:03:52 02:04:24 02:03:51 02:04:27 02:04:57
02:03:13 02:04:11 02:04:32 02:04:29 02:04:48 02:05:25
02:03:13 02:04:28 02:04:33 02:04:40 02:04:48 02:06:07
02:03:23 02:04:32 02:04:45 02:04:42 02:04:50 02:06:08
Moyenne 5 02:03:10 02:04:10 02:04:31 02:04:09 02:04:40 02:05:16
           
02:03:38 02:04:38 02:04:46 02:04:44 02:04:55 02:06:14
02:03:52 02:04:52 02:04:48 02:04:47 02:05:00 02:06:15
02:04:00 02:04:53 02:04:49 02:04:55 02:05:03 02:06:16
02:04:05 02:04:53 02:04:50 02:05:10 02:05:04 02:06:23
02:04:15 02:04:54 02:04:56 02:05:15 02:05:13 02:06:26
Moyenne 10 02:03:34 02:04:30 02:04:41 02:04:34 02:04:52 02:05:47

 

Le marathon de Berlin peut possède 8 chronos inférieurs ou égal  à 2h04’ alors que Chicago et Londres  n’en ont que deux et Francfort un seul. Il faut aussi se rappeler que les six derniers records du monde masculins ont été battus à Berlin !

Pourquoi le parcours de Berlin est-il si rapide ?

Le parcours est quasi plat avec un dénivelé entre le point le plus haut et le bas de 25 mètres (il est de 53 mètres à Londres). A Londres  le premier mile  est en légère montée mais descend du 2ème mile jusqu’au 8ème mile (ce qui explique les départs rapide), il y a à nouveau une montée du 14ème mile, une descente du 15ème au 16ème  pour aborder un nouveau dénivelé assez conséquent du 18ème mile au 19ème, une nouvelle descente du 19ème au 20ème et un dernier mile en légère montée. A Berlin  le parcours est quasi plat (dénivelé positif de 12 mètres les 28 premiers kilomètres) puis négatif jusqu’à l’arrivée, ce qui explique les chronos en negative split à Berlin.

Un parcours  particulièrement plat,  très  peu de virages et donc de relances, un revêtement en bitume de très bonne qualité, un vent quasi inexistant et fin septembre, des conditions météorologiques (températures entre 10°C et 14 °C) idéales. Si on y rajoute cette culture du record qui plane depuis 10 ans à Berlin, on a tous les ingrédients pour faire de Berlin, le marathon des records. Mieux encore, la moyenne des 5 meilleurs chronos à Berlin est de 2h03mn10s contre 2h04mn10s à Chicago et 2h04mn09s pour Londres, soit près d’une minute de mieux !

Ce qu’a réalisé Kipchoge (2h03mn05s) à Londres est très, très largement supérieur au record de Kimetto. Pour preuve, dans la  course de Londres, il relègue Bekele (2h06mn36s) et Kiprotich (2h07mn52s), qui vont réaliser 2h03mn03s et 2h03mn13s à Berlin en Septembre,  à plus de 3’30 et 4’50.

Par ailleurs, sa performance au marathon de Berlin (2h04mn)  en 2015, en courant la quasi-totalité du parcours avec ses semelles intérieures décollées et sortant de ses chaussures, était déjà intrinsèquement au niveau du record du monde.

Eliud Kipchoge me semble actuellement le mieux placé, en termes de potentiel,  pour descendre le chrono de Dennis Kimetto. Sa domination sur la distance depuis son premier marathon et deuxième place à Berlin en 2013 en 2h04mn05s, sa constance, sa maîtrise, sa détermination (magnifiquement démontrée avec l’incident de ses chaussures à Berlin en 2015) fait de lui le numéro 1 sur la planète marathon.

Dennis Kimetto (32 ans) le recordman du monde, semble, après un chrono moyen de 2h05mn50s en 2015, marquer sérieusement le pas en 2016 (2h11mn44s lors du marathon de Londres en avril). Va-t-il pouvoir rebondir ? Kenenisa Bekele (le porte drapeau et produit phare du projet « Sub 2 hours ») a été étonnant à Berlin en démontrant toute l’étendue de ses ressources sur la distance améliorant son précédent record de 2 minutes.

Mais Kipchoge (32 ans), Bekele (34 ans), tout comme Kipsang  (34 ans), qui possède la meilleure moyenne sur les cinq meilleurs marathons avec 2h03mn54s approchent d’un d’âge qui invariablement va impacter la performance. Gebrselassié est le plus âgé parmi les 30 meilleurs performers tous temps au marathon avec ses 35 ans en 2008, l’année de son 2ème record du monde.

Autre facteur à prendre en considération, Bekele et Kipchoge qui sont maintenant au top depuis presque 15 ans (2001 pour Bekele et 2003 pour Kipchoge) accumulent chaque année des milliers de kilomètres à haute intensité et des compétitions au plus haut niveau qui exigent beaucoup d’engagement. Et un marathon, quel que soit le niveau du coureur et son degré d’entraînement, laisse toujours des traces. Il est nécessaire de récupérer physiquement et mais surtout mentalement.

Qui sait si Kipchoge (qui a atteint  à Rio son objectif : la médaille d’or olympique qui manquait à son palmarès)  retrouvera  un jour cette forme exceptionnelle et de pareilles occasions ? Qui sait si Bekele n’a pas été à son maximum  à Berlin ?

Parmi les autres successeurs possibles, le second de Kipchoge à Londres Stanley Biwott (30 ans) régulier sous les 2h05mn est à suivre mais c’est surtout la génération des  jeunes coureurs éthiopiens Abera (2h04mn24s à 24 ans), Berhanu (2h04mn33s à 22 ans) ou Mekkonnen (2h04mn46s à 21 ans) qui devraient occuper le devant de la scène ces prochaines années. Si leur talent est réel, leur marge de progression est toujours difficile à cerner car bien souvent, ils performent très jeunes et atteignent très vite leur apogée.

A la différence des Tergat, Gebrselassié, Kipchoge, Bekele, cette nouvelle génération monte d’emblée sur le marathon et ne passe pas plus par la case piste et le 10 000 mètres. A tort ou à raison ? Il y a donc quelques prétendants susceptibles d’approcher et/ou de battre le record du monde. Les 2h02mn23s seront un objectif réalisable dans un futur proche (quelques années tout au plus).

Mais encore plus vite !

Si l’on additionne les meilleures fractions de 5 kilomètres de  ces 3 coureurs on aboutit à un temps final de 2h01mn28s.

Pour arriver à ce chrono, il faut un coureur qui soit la parfaite synthèse de Kipchoge, Bekele et Kimeto, c’est-à-dire quelqu’un capable de  «  sublimer »  en mieux les qualités des uns et des autres,  plus rapide que Bekele, plus endurant que Kimeto, encore meilleur en termes de relâchement, de mental, de maîtrise que Kipchoge !

Réaliser un  chrono de 2h01mn28s signifie tout simplement aligner 2 semis d’affilée  en 1h00mn44s ! Ce coureur de demain n’est probablement pas encore né.

Et les moins de 2 heures ?

Alors parler de descendre à court terme sous les 2 heures me semble totalement incongru.

Faut-il rappeler que courir en 1h59mn59s veut dire aligner successivement  2 semis (21,1 kilomètres) sans interruption  en moins d’une heure alors que le record du monde actuel sur semi–marathon est de 58’23 par Tadese (Erythrée) et que le record du monde de l’heure sur piste est détenu par Haile Gebrselasssié avec  21,185 kilomètres  ! Impossible !

Car pour que le record du monde du marathon descende (dans les strictes conditions règlementaires actuelles) sous les 2 heures,  il faudrait  un coureur capable de faire 57’/57’30 au semi–marathon et donc par nécessité un coureur capable de faire nettement moins de 26’ au 10 000 mètres.  Il devra conjuguer cette vitesse avec un facteur d’endurance hors norme et une grande capacité à « endurer» sur le plan musculaire.

Comment ce coureur pourrait-il exister un jour alors que toutes les études, en particulier de l’IRMES, montrent que l’homme est maintenant très proche (à moins de 1 %)  de ses limites physiques ! Passer de 2h02mn57s à 1h59mn59s (ce qui signifie passer d’une moyenne de 20,59  kilomètres par heure à 21,09  kilomètres /heure) implique une amélioration de 2,43%.

Si on applique ce % à quelques disciplines de l’athlétisme masculin cela donnerait les performances suivantes :

  • En sprint :

100 mètres : 9,35s  pour un record actuel à 9,58s (Bolt)
200 mètres : 18,72s pour un record actuel à 19,19s (Bolt)
400 mètres : 42,08s pour un  record actuel de 43,05s (Van Niekerk)

  • Dans les sauts :

Perche : 6,31m pour un record actuel de 6,16m (Lavillenie)
Saut en longueur : 9,14m pour un record actuel de 8,91m (Powell)
Saut en hauteur : 2,51m pour un record actuel de 2,45m (Sotomayor)

  • Et dans le domaine du demi fond, ces 2,43 % d’amélioration donneraient des performances équivalentes à :

1’38.1 pour le 800 mètres avec un record du monde à 1’40.91 sachant qu’il a fallu 31 années pour l’amener de 1’41.73 à 1’40.91
3’21s pour le 1500 mètres avec un record du monde à 3’26 qui date de 1998  (El Guerrouj)
25’39.6  sur 10 000  mètres pour un record du monde qui se situe à 26’17.35 depuis 2005 (Bekele)

Est-ce que quelqu’un pourrait penser que David Rudisha ou un autre coureur de 800 mètres soit capable de passer en 47 secondes aux 400 mètres pour  boucler son 800 mètres en 1’38?
Bien sûr que non ! Et c’est pourtant ce que représente un chrono de 2 heures au marathon !

Non, le record du monde du marathon ne pourra  pas passer sous les 2 heures dans les prochaines décennies et il est plus que probable que jamais un homme n’y arrivera. Le projet «  Sub 2 hours » est une belle opération marketing  et je partage l’avis du Professeur Ross Tucker sur le sujet. Que le record soit vers les 2h02mn30s prochainement, oui sûrement car le marathon était une discipline en retard par rapport aux autres disciplines de courses de distance. Qu’on descende sous les 2h02mn, nul doute qu’un coureur y arrivera ! Qu’on approche un jour dans un avenir lointain les 2h01s, peut –être ! Que la limite absolue se situe entre 2h00mn30s et 2h01mn00s me semble envisageable

Les moins de deux heures ?  Impossible.

4 réaction à cet article

  1. Article passionnant! Merci pour ça!

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  2. Superbe article, très complet et bien expliqué!

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  3. Enorme travail et excellente analyse. Et pourtant, d’un point de vue purement mathématique, si on associe le meilleur VO2max à la meilleure fraction de VO2 max (l’endurance) et au meilleut coût énergétique, on passe sous les 2 heures !! Mais l’être humain ne rentre pas si facilement en équation :)

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  4. Je suis persuadé qu’on ne mettra pas 25 ans pour passer sous les 2 heures car un facteur semble négligé dans cette étude : les progrès des laboratoires pharmaceutiques !

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