Analyse du record du monde du 10 000 mètres d’Almaz Ayana (1ère Partie)

À l’heure où chaque grande performance en athlétisme suscite interrogations et suspicions, la performance d’Almaz Ayana lors de la finale des Jeux olympiques de Rio n’échappe pas à la règle. Jean-Claude Vollmer, entraineur, analyse et détaille ce record.

Almaz Ayana

Pourquoi peut-on (pour ne pas dire faut-il) croire au record du monde d’Ayana Almaz ? Le retour à quelques éléments d’histoire est nécessaire pour comprendre la place du 10 000 mètres féminins dans l’athlétisme.

Le 10 000 mètres féminin n’est couru en compétition internationale que depuis 1986 (1ère compétition internationale aux championnats d’Europe de Stuttgart, avec une victoire d’Ingrid Kristiansen en 30:23.25). Sur le plan mondial le 10 000 mètres a fait son entrée aux championnats du monde à Rome (nouvelle victoire de Kristiansen en 31:05.85) et enfin aux JO de Séoul en 1988 (victoire de Bondarenko en 31:05.21).

Jusqu’à ces dates, la distance la plus longue courue sur piste en compétition par les féminines était le 3 000 mètres (depuis les championnats du monde d’Helsinki en 1983). Il faut rappeler que les femmes n’ont été autorisées à courir les distances de demi-fond et de fond que très tardivement avec le 800 m à Tokyo en 1964 puis le 1 500 m à Münich.

Ces épreuves ont été dominées dans leurs débuts par les pays de l’Est et donc été fortement impactées et marquées par le sceau du dopage qui a fait que les performances ont rapidement été amenées à un très haut niveau. On peut ainsi constater que le 800 m féminin n’a non seulement pas progressé depuis la période des années 1976-1980 mais a, au contraire, régressé !

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Figure : évolution de la moyenne des 10 performances annuelles depuis 1985 (temps en secondes en abscisse).

 

On constate que depuis les premiers championnats du monde où le 10 000 mètres était présent, le gain au niveau des performances (pour la moyenne des 10 meilleures performances par année) n’a été que de 1:13.86 soit un gain de 3,9 %, en 30 ans, ce qui est très faible pour une nouvelle discipline mais qui montre bien le poids du dopage dès la création de la distance.

L’entrée du 5 000 mètres dans le programme des championnats du monde ne se fera qu’en 1995 à Göteborg puis aux Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996. Ce décalage entre l’arrivée du 10 000 m et celle du 5000 m, aura, on le verra plus tard, son importance dans l’analyse des facteurs de l’évolution de la performance sur 10 000 mètres.

  • Évolution du record du monde du 10 000 mètres

Le premier record du monde officiellement reconnu par l’IAAF sera celui établi par Yelena Sipatova (URSS) le 13 septembre 1981 en 32:17.20. Mary Decker (USA) le portera à 31:35.3, le 16 juillet 1982 à Eugène. Raisa Sadreydinova (URSS), le 7 septembre 1983 à Odessa, l’amènera à 31:27.58 en l’emportant devant ses compatriotes Olga Krenter-Bondarenko (31:38.64) et Tatyana Pozdnyakova (31:48.94).

Le 24 juin 1984 à Kiev, Olga Krenter-Bondarenko abaissa ce record à 31:13.78 devançant Galina Zakharova (31:15.0). Ingrid Kristiansen, le 27 juillet à Oslo battra ce record avec une performance de 30:59.42. Le 5 juillet 1986, toujours à Oslo, Ingrid Kristiansen (Norvège) va amener ce record à un niveau très élevé en 30:17.34 (qui constitue toujours la 19ème performance mondiale de tous les temps).

Puis ce record va passer, le 8 septembre 1993 à Pékin, dans une nouvelle dimension avec un temps de 29:31.78 par la grâce d’une chinoise de l’armée de Ma : Wang Junxia. Cette armée avait déjà, fin août, jeté trouble et consternation en raflant quasiment tous les podiums de demi-fond des championnats du monde en 1993 à Stuttgart et cela sans émouvoir le moins du monde les instances de l’IAAF.

Que ce record, dont il est maintenant acquis qu’il était loin d’être propre, ait été battu largement lors des Jeux Olympiques de Rio amène donc forcément son lot d’interrogations… Argument supplémentaire pour les détracteurs, en demi-fond et fond, battre un record du monde lors d’une finale aux Jeux olympiques où l’aspect tactique est prédominant relève de l’exploit. Seuls Lasse Viren (autre coureur suspecté de dopage) sur 10 000 mètres en 1972 (27:38.35) et David Rudsiha (recordman du monde en finale sur le 800 mètres à Londres) ont réussi cet exploit chez les masculins.

  • Alors que penser de la performance d’Ayana lors de ce 10 000 mètres de Rio ?

Ayana n’a pas été la seule à être très performante lors de cette finale olympique. Dix huit records personnels et 6 filles se retrouvent dans le top 10 de tous les temps. Que le record du monde ait été battu en finale olympique et que de nombreuses meilleures performances sur le 10 000 mètres aient été réussies dans la foulée d’Ayana n’a pourtant rien d’étonnant.

En effet, comme il y a très peu de 10 000 mètres de haut niveau proposés en meeting pendant la saison c’est donc lors des courses de championnats, seuls moments où les meilleurs peuvent (ou veulent) s’affronter, que sont réalisées les meilleures performances annuelles.

C’était le cas :

  • en 1986 – 6 performances dans le top 10 mondial grâce à la finale des championnats d’Europe à Stuttgart
  • en 1987 – 7 performances dans le top 10 mondial grâce à la finale des championnats du monde à Rome
  • en 1988 – 5 performances dans le top 10 grâce à la finale des JO à Séoul
  • en 1991 – 4 performances dans le top 10 grâce à la finale des championnats du monde à Tokyo
  • en 1992 – 6 performances dans le top 10 grâce à la finale des JO à Séoul
  • en 1995 – 5 performances dans le top 10 grâce à la finale des championnats du monde à Göteborg
  • en 1996 – 6 performances dans le top 10 grâce à la finale des JO d’Atlanta
  • en 1999 – 7 performances dans le top 10 grâce à la finale des championnats du monde à Séville
  • en 2000 – 6 performances dans le top 10 grâce à la finale des JO de Sydney
  • en 2002 – 5 performances grâce à la finale des championnats d’Europe à Münich
  • en 2003 – 8 performances dans le top 10 grâce à la finale des championnats du monde à Paris
  • en 2004 – 6 performances dans le top 10 grâce à la finale des JO à Athènes
  • en 2005 – 6 performances dans le top 10 grâce à la finale des championnats du monde à Helsinki
  • en 2006 – 6 performances dans le top 10 grâce à la finale des championnats du monde à Göteborg
  • en 2008 – 6 performances dans le top 10 grâce à la finale des JO à Pékin
  • en 2012 – 8 performances dans le top 10 grâce à la finale des JO à Londres

On voit donc que la plupart des grandes performances sont réalisées lors des finales des grands championnats. Quand ce n’est pas le cas, elles sont réalisées dans les rares 10 000 mètres courus en meeting, comme par exemple en 2009 à Utrecht avec 6 filles dans le top 10 annuel,  6 à Ostrava en 2013,  6 à Palo Alto en 2014 ou encore 7 à Hengelo en 2015.

Que les records tombent lors d’une finale de JO n’a donc rien de surprenant car enjeu et concurrence sont nécessaires pour courir vite sur 10 000 mètres. Les occasions pour établir de grandes performances sur 10 000 mètres sont beaucoup plus rares que pour les autres distances.

Comme on ne peut pas courir cinq 10 000 mètres dans l’année, il n’y a donc rien d’étonnant qu’il y ait eu un lot impressionnant de performances de haut niveau et de records personnels de la part des participantes à la finale de Rio. Il faudrait dès lors suspecter toutes les filles qui ont battu leur record ? J’avoue avoir été étonné de la réaction de Paula Radcliffe face à ce record. Petit retour en arrière.

Championnats d’Europe 2002 à Münich : soir de la finale du 10 000 mètres féminins. Ceux qui ont la chance d’être présents ce soir à Münich s’en souviennent sûrement. Un temps pourri avec une pluie battante, une température froide, une piste mouillée et pourtant… Paula Radcliffe s’impose avec un nouveau record d’Europe en 30:01.09 (performance qui était encore avant Rio la 6ème meilleure performance de tous les temps et reste même après Rio la 9ème performance mondiale de tous les temps).

Ce soir là, Paula Radcliffe a réalisé une performance exceptionnelle dans ces conditions dantesques, sans lièvre, et avec beaucoup de concurrentes à doubler. En effet, Paula Radcliffe a mené toute la course du début à la fin en laissant sa dauphine à 45 secondes (Sonia O’Sullivan en 30:47.59).

J’ai, personnellement, toujours considéré cette performance comme étant supérieure dans l’absolu au record du monde de la chinoise Junxia Wang. Qu’Ayana fasse 29:17.4 dans de très bonnes conditions, avec une concurrence de très haut niveau et avec l’aide d’un lièvre (certes non programmé) de luxe ne me paraît pas sujet à caution.

  • Le déroulement de la course peut-il donner des indications sur la nature du record ?

Étudions les temps de passage des records du monde de Kristiansen (1986) , de Wang (1993) et celui d’Ayana

Ingrid Kristiansen
Par fraction 1 000 m
1 000 m 3:01.15 3:01.15
2 000 m 6:05.23 3:04.08
3 000 m 9:10.01 3:04.78
4 000 m 12:11.24 3:01.23
5 000 m 15:11.33 3:00.09
6 000 m 18:11.47 3:00.14
7 000 m 21:12.40 3:00.93
8 000 m 24:16.01 3:03.61
9 000 m 27:18.30 3:02.29
10 000 m 30:13.74 2:55.44
2 ème 5000 m 15:02.27
Dernier 3000 m 9:01.34
Wang Junxia
Par fraction 1000 m
1 000 m 2:54.70 2:54.70
2 000 m 5:56.52 3:01.82
3 000 m 8:59.14 3:02.62
4 000 m 12:02.73 3:03.59
5000 m 15:05.69 3:02.96
6000 m 18:10.03 3:04.34
7000 m 21:14.31 3:04.28
8000 m 23:59.88 2:45.57
9000 m 26:44.80 2:44.92
10000 m 29:31.78 2:46.98
 2 ème 5000 m 14:26.1
Dernier 3000 m 8:17.7

Source des temps de passage : A World istory of long distance running ( Roberto L. Quercetani)

Almaz Ayana
Par fraction 1 000 m
1 000 m 3:01.53 3:01.53
2 000 m 5:55.79 2:54.26
3 000 m 8:52.70 2:56.91
4 000 m 11:49.79 2:57.09
5 000 m 14:46.81 2:57.02
6 000 m 17:36.74 2:49.93
7 000 m 20:29.98 2:53.24
8 000 m 23:25.37 2:55.39
9 000 m 26:22.88 2:57.51
10 000 m 29:17.45 2:54.57
2 ème 5 000 m 14:30.64
Dernier 3 000 m 8:47.47

 

Source : IAAF

Lors de son record du monde en 30:13.7, Ingrid Kristiansen a été aidée pendant 2 800 mètres avant de prendre la course en main. Lors de son célèbre record polémique, Wang Junxia a été aidée jusqu’aux 7 000 mètres par Zhong Wuandi. Mais quand on regarde ses temps de passage, on peut se demander, au vu de la fin de course de Wang, si cette aide n’a pas été plutôt préjudiciable et improductive.

À Rio, Ayana a bénéficié d’un lièvre extraordinaire jusqu’au 5 kilomètres avec des temps de passage réguliers et d’une allure suffisamment rapide sans la mettre dans le rouge ce qui lui a permis de monter l’allure sur la deuxième partie et de terminer comme l’avaient fait avant elle, Kristiansen et Wang, en négative split.

Le deuxième 5 000 mètres de Wang Junxia et d’Almaz Ayana ne sont pas comparables : à Rio, les allures des 5 derniers kilomètres ont été régulières sur les 5 fractions de 1 000 mètres (mis à part le 6ème où elle place son accélération) alors que Wang ne réalise son négative split que sur les 3 derniers kilomètres.

Pour Junxia Wang, cela donne les temps hallucinants de 14:26.1 pour les 5 000 derniers mètres alors que le record du monde à cette époque était de 14:37.33 par Kristiansen en 1986 et un dernier 3 000 mètres en 8:17.7, mieux que le record du monde de l’époque (8:22.62 par Kazankina en 1984) !

Stupéfiant est vraiment le mot approprié. Les chinoises utilisaient probablement déjà de l’EPO qui agit comme une véritable chaudière diesel : longue à se mettre en route mais une fois lancée ça dépote ! Le déroulé de la course de Rio n’est en rien comparable avec celui de Wang qui est totalement révélateur d’une physiologie délirante.

  • Autre élément en faveur d’Ayana, la densité des concurrentes présentes lors de cette course

Kristiansen a couru seule, la deuxième de la course (Aurore Cunha, Portugal) terminant à plus d’une minute (1:15). La deuxième lors de la course record de Junxia, Zhang Huandi est à 46 secondes tout en faisant également mieux que l’ancien record de Kristiansen (30:13.37) tout en ayant fait office de lièvre pendant 7 kilomètres. Derrière, les autres concurrentes étaient loin.

À Rio, dans la finale olympique, la concurrence au départ était particulièrement forte avec entre autres :

  • Tirunesh Dibaba : recordwoman du monde au 5 000 m (14 :11.15), déjà autour d’un chrono de 29:42.50 (3ème performance mondiale de tous les temps avant la course de Rio) et un palmarès énorme.
  • Vivian Cheruyot : 14:22.55 sur 5 000 mètres et de nombreuses place sur les podiums mondiaux sur 10 000 mètres et 5 000 mètres.

Il faut noter également qu’Ayana avait déjà couru très vite en début de saison lors du meeting d’Utrecht avec un chrono de 30:07.30, ce qui constituait alors la 7ème performance mondiale de tous les temps avant sa course record. En résumé,  la course record  d’Almaz Ayana ne prête pas à suspicion :

  • Il n’y a pas d’incohérence au niveau du déroulement de la course et des temps de passage. Elle passe aux 5 000 mètres avec une marge suffisante entre sa meilleure performance sur 5 000 mètres et le temps de passage lors de la course (+ 34 secondes par rapport à sa meilleure performance sur 5 000 mètres) et sa partie terminale sur les derniers kilomètres est bonne, sans être exceptionnelle.
  • La finale des JO 10 000 mètres est la compétition la plus importante avec une densité exceptionnelle. Les meilleures étaient au départ.
  • Elle a bénéficié d’un lièvre de luxe inattendu qui aura été parfait dans son rôle.
  • Elle présente un niveau de performance sur les distances inférieures particulièrement élevé, en particulier sur 5 000 mètres ( 2ème performance mondiale), distance clef pour la réussite sur 10 000 mètres.
  • Elle a déjà montré son haut niveau de performance en début de saison sur 5 000 mètres et 10 000 mètres.
  • Sa progression, après des débuts sur 3 000 m steeple, sur 5 000 mètres est régulière. Elle progresse sur 5 000 mètres en progressant sur 3 000 mètres.
  • Elle a abordé ses premiers 10 000 mètres comme une coureuse de 3 000 / 5 000 mètres avec un engagement de vitesse.
  • Elle a bénéficié de conditions climatiques particulièrement favorables pour le demi-fond long.
  • La piste semble être de grande qualité
3 000 m 5 000 m 10 000 m 3 000 m steeple
2016 8:23.11 14:12.59 29:17.45
2015 8:22.22 14:14.32
2014 8:24.58 14:29.19
2013 8:44.30 14:25.84 9:27.49
2012 8:49.44 14:57.97 9:38.62
2011 8:53.49 15:12.24 9:30.23
2010 9:22.51
2009 10:03.75

 

La suite de la réflexion sur le record du monde d’Almaz Ayana est à retrouver dans la seconde partie.

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