Dans les années 1980 des chercheurs avaient demandé à des volontaires de tenir un mur jusqu'à ce qu'ils s'effondrent de fatigue avec la récompense d’être payé en fonction de leur capacité à tenir dans le temps.
Le constat : plus la grille de prix était importante, plus les volontaires tenaient longtemps. Les limites de l'endurance musculaire seraient donc apparemment négociables !
Allons creuser cette question qui pourrait encore mettre en lumière le fait que le dépassement physique pourrait être maximisé par des dimensions mentales.

cyclisme

Des études comme celle-ci semblent intuitivement évidentes et il est tentant de les généraliser à toutes les activités d’endurance.

Plus la récompense est grande, plus nous serions prêts à nous dépasser et aller plus loin qu’on ne l’imagine dans la souffrance.

Mais il y a une énorme différence entre la simplicité comparative d’un mur à retenir ou une expérience en laboratoire et la psychologie complexe d’une compétition ou encore entre une course de courte distance comme le 800 m et du très long comme un Ironman ou un ultra trail (même si les contextes ne seront pas les mêmes).

Différents épisodes internes ou externes impliqueront des décisions à prendre et des révisions de celles-ci pour comment pousser la « machine » dans l’objectif de maximiser sa performance sans exploser avant d’atteindre l’arrivée.

Une récente étude menée par des chercheurs en Australie, tendrait à montrer que les prix en argent (et vraisemblablement d’autres types de récompenses) peuvent être une arme à double tranchant dans le dépassement de soi.

 

L’étude, publiée dans la revue de référence Frontiers in Physiology, a impliqué 23 cyclistes réalisant quatre épreuves dont deux contre la montre et deux épreuves de type  temps limite dans une fourchette de distance allant de 4 km à 20 km.

Ce sont des cyclistes assez impliqués, avec un volume d’entraînement allant de 13 000 à 16 000 kilomètres par an. La moitié des cyclistes ont simplement roulé pour l’amour de faire du mieux possible sans récompense comme en temps normal, tandis que l’autre moitié a concouru pour une prime basée sur la puissance moyenne rapportée au poids de corps la plus élevée dans chacune des quatre épreuves, allant d’un premier prix de 350 $ à 7 $ pour le 11e.

 

 

Des résultats surprenants

Les chercheurs ne s’attendaient pas à ce que cette incitation relativement modeste incite les cyclistes à rouler plus vite, explique Sabrina Skorski, une scientifique du sport de l’Université de la Sarre en Allemagne et de l’Université de Canberra qui faisait partie de l’équipe de recherche et qui est reconnue comme l’une des chercheuses actuellement les plus influentes dans les sciences du sport.

En amont de l’étude elle ne s’attendait pas à ce que ces gains aient un impact sur leur motivation, ceux-ci étant compétiteurs avec beaucoup d’expérience, sa prédiction étant qu’ils viseraient la meilleure performance possible avec ou sans gain.

À l’issue des différents tests, les performances moyennes en contre-la-montre étaient statistiquement indiscernables entre les groupes avec et sans gain d’argent potentiel.

Mais il y avait une surprise en dehors des résultats bruts. Les stratégies d’allure étaient étonnamment différentes dans les deux groupes.

Les athlètes d’endurance dans des sports comme le cyclisme et la course à pied adoptent généralement une stratégie d’allure caractéristique en forme de U aplati, c’est-à-dire qu’ ils commencent plus rapidement que l’allure moyenne, s’installent ensuite dans un rythme stable et légèrement plus lent sur la majorité de l’épreuve, puis accélèrent à la fin en mettant toutes les forces restantes dans la bataille. C’est ce que le groupe sans récompense en argent a fait.

 

Le groupe argent a eu une stratégie moins offensive en début d’épreuve puis s’est installé dans un schéma « plat ». Visiblement cette stratégie lui a permis d’être légèrement plus efficace sur la suite de l’épreuve mais sans rattraper les watts gardées en réserve en début d’épreuve.

 

Voici les gestions d’allure sur les contre-la-montre de 4 km et 20 km (no reward = sans récompense; reward = avec récompense) :

 

Pour le CLM de 4 km :

 

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Pour le CLM de 20 km :

 

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Les graphiques montrent donc la puissance moyenne produite dans les deux groupes. C’est à peu près le contraire de ce que nous aurions pu attendre.

Alors que l’on aurait pu imaginer un état d’euphorie en début d’épreuve à la recherche du meilleur gain, les cyclistes semblaient se retenir pour maximiser leur gestion d’effort à la recherche du meilleur classement. Skorski et ses collègues offrent quelques potentielles explications.

 

 

Quelles explications ?

L’une d’elle serait que la récompense monétaire pousserait les cyclistes à trop se soucier de leur performance, ce qui les amène, par essence, à trop réfléchir.

Il y a une littérature abondante sur la surcharge mentale et la trop grande conscientisation de sa gestion d’effort qui suggère qu’essayer de contrôler consciemment les actions que vous feriez normalement en pilotage automatique sur la base de vos expériences passées et la connaissance de vous-même pourra vous faire forcer le trait et moins vous libérer.

Ce sont des problématiques plus centrales aux sports techniques comme le golf, le tennis ou le tir au panier en basket par exemple, où tout le monde sait qu’à trop réfléchir à comment bien réaliser notre geste la balle ne suivra pas la trajectoire idéale que nous pouvons réaliser habituellement  « sans réfléchir » car automatisée par la répétition et l’adaptation au contexte.

Parce que les cyclistes étaient tellement motivés à se battre pour gagner de l’argent, ils se sont éloignés du système de pilotage automatique bien rodé jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que leur effort était plus facile qu’il ne le devrait et ont alors repris leur pacing naturel… calé sur leur propre écoute.

Une possibilité connexe mais légèrement différente est qu’ils pensaient tellement à la récompense et comment la gagner qu’ils avaient moins de bande passante mentale pour surveiller les signaux provenant de leurs muscles.

Skorski cite le travail de Noel Brick, psychologue du sport à l’université d’Ulster, sur le focus attentionnel, arguant que de telles distractions mentales pourraient rendre un effort plus facile, mais, finalement se traduire par un rythme plus lent. C’est la même raison que l’écoute de la musique Antique ou la rêverie qui peuvent rendre une course plus agréable, mais finalement plus lente.

Skorski explique que lorsqu’ils ont informé les participants de la conception de l’étude et de la récompense, ils ne semblaient pas vraiment se soucier des gains potentiels, car ils étaient surtout enthousiastes à l’idée de tester leur performance dans un environnement aussi « professionnel ».

 

 

Et l’amour du dépassement ?

Malgré tout, la grille de gains semble avoir eu suffisamment d’influence pour affecter leur pacing en début d’épreuve.

Comme dernier phénomène explicatif nous pourrions avancer la théorie de l’autodétermination, un cadre que les psychologues utilisent pour comprendre le rôle de la motivation.

L’une des conclusions constantes de la théorie de l’autodétermination est que les gens ont tendance à mieux performer lorsqu’ils sont motivés par des objectifs intrinsèques plutôt qu’extrinsèques. Dans une étude influente de 1973, des enfants passaient moins de temps à dessiner dans un livre de coloriage quand on leur offrait une récompense pour leur travail de coloration que lorsqu’ils le faisaient simplement pour le plaisir.

Des cyclistes amateurs bien impliqués dans leur pratique et passionnés ne manque pas de motivation intrinsèque pour monter sur un vélo et donner le meilleur sur un contre la montre. Alors peut-être qu’ajouter une motivation externe pourrait se retourner contre eux.

Tout cela n’est donc qu’hypothèses et suppositions. En revanche on peut relever qu’il existe très peu de travaux de recherche sur les récompenses extrinsèques, la motivation et la performance en endurance.

Il y a donc sans doute beaucoup à creuser lorsque l’on sait que dans nos disciplines les aspects mentaux et de gestion d’effort pourront avoir un très fort impact sur le niveau de performance physique.

Malgré tout, nous pouvons déjà vous livrer quelques conseils. Le meilleur moyen d’être prêt pour une épreuve ciblée, au-delà de bien la préparer, sera de s’habituer à l’effort demandé en fonction de ses capacités.

 

Ensuite, malgré toute votre préparation et vos différents moyens de contrôles (vitesse, puissance, cardio, etc.), le meilleur moyen de réaliser une performance optimale sera de vous écouter, enfin plus précisément d’écouter votre instinct (caler vos prises de décisions sur votre ressenti et non un plan établi potentiellement faussé par des facteurs extérieurs ou internes) et non en écouter les autres ou votre égo !  

Essayer de se concentrer plus intensément pourra donc se retourner contre vous et abaisser votre performance.

Deuxièmement, ne poursuivez pas les objets brillants. Ou plutôt, ne laissez pas les objets brillants – que ce soit de l’argent, des prix, Strava ou la gloire des réseaux sociaux – déplacer les raisons plus profondes et plus personnelles de votre participation à une compétition.

 

Vos propres raisons peuvent être obscures et difficiles à articuler, encore moins à se conscientiser en plein effort. « Je ne suis pas sûr qu’il serait possible de se concentrer consciemment sur la motivation intrinsèque », a déclaré Skorski.

Mais elles sont là quelque part. Faites leur confiance.

Frontiers in Physiology laisse ses articles en accès libre ce qui est très rare, profitez-en donc pour aller le lire et vous faire votre propre idée et progresser en anglais sport si cela vous intéresse : https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fphys.2017.00741/full

 

 

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@AUBRYANAEL
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Anaël Aubry
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Anaël Aubry Sport Scientist

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 réaction à cet article

  1. Merci pour cet article très intéressant qui montre bien l’influence du mental dans le dépassement physique. Bien maîtriser la composante psychologique permet d’atteindre des niveaux de performance que l’on pense inaccessibles.

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