Corinne Herbreteau-Cante et Jean-Damascene Habarurema, des esprits sains dans des corps sains

Par Emilie JOUBERT (Rédaction) 

Lui est licencié à l'ENA Angers Athlétisme. Elle à l'AS Saint Sylvain d'Anjou. En plus d'être des figures incontournables de la course à pied, Jean-Damascène Habarurema et Corinne Herbreteau-Cante sont des amis proches. Qui partagent les mêmes valeurs en respectant leurs différences.

Jean Damascene Habarurema et Corinne Herbreteau Cante

C’est un temps d’automne. Un peu frais. Humide. « Un temps à tomber malade », grimace Jean. « Un temps comme je les aime pour courir », sourit Corinne. Lui affectionne les terrains secs. Elle répond : « Je te ferai aimer la boue ». Dans la grisaille angevine de ce mardi matin, les deux compères se sont fixé rendez-vous autour du lac du Maine. Nous sommes deux jours après le marathon de New York 2013. « T’as vu Christelle (Daunay, ndlr) ? 2h28 ! C’est du solide ! Un autre monde ! ». Jean-Damascène Habarurema, 34 ans, et Corinne Herbreteau-Cante, 37 ans, font pourtant partie de l’élite actuelle du marathon tricolore. Le premier a réalisé 2h12mn40s le 29 septembre à Berlin pour ses débuts sur la distance. La seconde a remporté le marathon de Toulouse et le titre de championne de France le 27 octobre, en 2h37mn50s, nouveau record personnel en prime.

Quelques foulées plus loin, c’est le Parc de la Garenne. Un terrain d’entraînement « parfait » pour eux. « Ça nous permet de préparer les cross, la route, de travailler sur plat, en côtes… ». Une sorte d’oasis en ville, où en ce début de novembre 2013, ils enjambent les flaques d’eau, et frôlent le bitume avec l’aisance de ceux qui ont apprivoisé leur environnement. « Je considère que je ne suis jamais seul quand je cours. Il y a toujours des oiseaux, la nature… ». « On se ressemble beaucoup de ce point de vue avec Jean, complète Corinne. On aime sentir cette nature, profiter des couleurs des feuilles, etc ».

Jean Damascene Habarurema et Corinne Herbreteau CanteLes teintes sont belles, ce matin-là. Du vert, du jaune, du rouge. Un tableau harmonieux dans lequel les deux artistes ont programmé une séance de côtes. Douze allers et retours pour voir comment répondent les jambes, et notamment les mollets un peu douloureux. La réponse est rassurante.

Sur le chemin du retour, la pluie a cessé. Juste le temps pour Jean de saluer deux connaissances du coin qui en profitent pour féliciter Corinne pour sa performance toulousaine, et les deux amis repartent vers leur point de départ. « T’es la star angevine », plaisante celle qui est maman d’un infatigable garçon de 10 ans. « Oh non, c’est toi ! », embraye pudiquement celui qui fréquente les bancs de la fac et devrait bientôt soutenir sa thèse (« penser la reconnaissance au miroir de l’identité »). Pas de rivalité entre eux. Au contraire, une amitié qu’ils l’entretiennent depuis un an et demi. Une complicité bâtie sur des conceptions de vie communes malgré des origines différentes. Pour l’un courir « faisait partie du quotidien pour aller à l’école au Rwanda ». Pour l’autre c’était la « course dans la nature », aux côtés de parents agriculteurs. Des deux adultes qu’ils sont devenus, on devine une simplicité sincère, mais aussi une constante envie de repousser leurs propres limites. « Me mettre à l’épreuve de la souffrance, j’aime ça. C’est un défi », explique Jean, que Corinne aime appeler son « frère spirituel ». « J’ai vu une déclaration de Geoffrey Mutai après sa victoire à New York. J’ai retenu trois mots : sacrifices, patience et détermination. Cela symbolise bien ce que nous vivons ».

2014 pourrait être une « année équipe de France ». Corinne devrait être sélectionnée pour les Europe de marathon en août à Zurich. Jean y pense aussi, tout comme aux Mondiaux de semi-marathon à Copenhague en mars. Et pour celui qui vit à Angers depuis dix ans, a obtenu sa nationalité française l’an dernier, et parle couramment sept langues, les mots ont des sens qu’il ne faut pas détourner. Il n’aime pas entendre l’expression « représenter son pays ». « On représente une marque, pas la France. La France, on l’honore ».

Jean Damascene Habarurema et Corinne Herbreteau CanteLui qui a vécu l’horreur du génocide rwandais, qui a appris à composer avec les différences culturelles entre l’Afrique et la France, qui a dû passer d’un pays où « tout le monde se dit bonjour » à une « société où il faut compter sur soi », est un homme qui se nourrit quotidiennement de ses rencontres et des échanges qui en découlent. Pour « renforcer ses muscles spirituels » qui, dit-il, participent à faire avancer ses jambes. Pour plonger dans l’inconnue des 42.195 kilomètres, il a évidemment pu compter sur l’expérience de Corinne. « J’ai couru mon premier marathon à Reims, je devais avoir 22 ou 23 ans. Je me souviens des trois derniers kilomètres vraiment durs. Et j’étais partie à jeun. Avec le recul, je ne le referais plus ». Alors les deux amis ont « pas mal discuté. Pour savoir comment se ravitailler, comment gérer la course, ne pas partir trop vite, mais ne pas rester trop derrière ». Et Jean-Damascène Habarurema a donc pris la treizième place à Berlin, en 2h12mn40s. « C’est une aventure à refaire. Est-ce que je ferai mieux ? Je ne sais pas. Mais je sais que j’ai commis des erreurs. Je suis arrivé trop tard sur place, la veille au soir. J’avais fait une intoxication alimentaire une semaine avant. Et je n’ai pas assez dormi cette semaine là ».

Les minutes défilent. Un coup d’œil de « Coco » à la pendule. Il est midi, l’heure de rentrer déjeuner avec son fils. Avant de rejoindre le salon de coiffure où elle travaille 31 heures par semaine. Puis de s’entraîner une nouvelle fois dans la soirée. Pour Jean, le programme de l’après-midi est plus libre. Mais ce soir-là, il a rendez-vous sur la piste, « 7 X 1000 m ». Pas de quoi l’impressionner. Dans le centre-ville d’Angers, sa silhouette fine et élancée s’éloigne. Sa veste fluo disparaît au fond de la rue. Jean rentre chez lui… en courant. 

Corinne Herbreteau-Cante et Jean-Damascene Habarurema, des esprits sains dans des corps sains

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