Il y a quelques jours un phénomène norvégien de 17 ans (né le 25 septembre 2000) remportait coup sur coup le 1500m et le 5000m des championnats d’Europe d’athlétisme à Berlin. La planète athlétisme est partagé entre admiration et scepticisme, d’autant que ses deux frères Henrik et Felip sont tout aussi impressionnants. Notre expert Anaël AUBRY tente de décrypter le phénomène.

Que penser du phénomène Jakob Ingebrigtsen ?

L’objectif lorsque nous nous sommes lancés dans la rédaction cet article a été d’aller plus loin que les commentaires de journalistes admiratifs devant un tel phénomène car jamais un athlète junior européen et en plus 1ère année n’avait remporté un titre européen senior et couru en 3 :31.18 sur 1500.

Pour documenter l’article nous avons simplement pris plusieurs jours pour regarder la série de TV réalité norvégienne qui suit la famille, fait le tour de leurs comptes Instagram, épluché les résultats de course, effectué une recherche bibliographique scientifique et échangé avec des experts. Cet article n’a pas vocation à prendre position, mais pourra (nous l’espérons) affiner l’opinion de chacun. Bonne lecture.

 

Une famille à part

 

Même si le grand public a découvert en mondovision ce jeune loup emmenant sa fratrie, les Ingebrigtsen ne sortent pas de n’importe où.

Le plus âgé, Henrik look de rocker et lunettes de soleil, a déjà remporté le 1500m des Europe 2012 et obtenu la 5ème place des Jeux de Londres la même année. Pour les connaisseurs, le classement olympique : Makhloufi, Manzano, Iguider, Centrowitz, Ingebritsen, Gebremedhin, Kiplagat…Willis 9ème…Chepseba 11ème, Kiprop 12ème.

Il était également très précoce pour la discipline puisqu’il n’avait que 21 ans à l’époque. Depuis son palmarès comprend 6 médailles européennes. Puis vient Philip, favori de la course mais qui finira dans l’anonymat 12ème de la finale du 1500m à Berlin, alors qu’il est encore 2 ème à 200m de la ligne d’arrivée (marqué par sa chute et une superbe remontée en série, il semble abandonner la course lorsque Charlie Da’Vall Grice le Britannique et Jakob le passent à l’entrée du dernier virage alors qu’il présentait le meilleur chrono européen : 3 :30.01).

En 2016, il remporte le titre européen à 23 ans mais surtout se classe 3ème aux mondiaux de 2017 derrière les Kényans Manangoi (record en 3 :28.80) et Cheruiyot (record en 3 :28.41).

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Bref, la recette pour gagner semble être connue chez les Ingebrigtsen. Comment pénétrer leur quotidien de champions ? Simple : ils sont les Kardashian Norvégiens ! Non ce n’est pas une blague ! Ils sont suivis dans leur quotidien et leurs compatriotes les regardent en prime time.

Improbable en France…

 

Mais qu’est-ce qui intéresse tant les Norvégiens ? Une famille qui sort de l’ordinaire. Un père qui dit qu’il prépare ses fils (bientôt sa fille ?) seulement à la victoire. Des frères qui disent n’avoir qu’un objectif, être le plus fort pour battre l’autre en compétition. Un père qui n’y va pas avec le dos de la cuillère dans ses débriefings de courses ou entraînements. Un Henrik qui emmène les caméras pour filmer ses nouveaux tatouages. Un passage à la maternité. Un Jakob s’entraînant à 11 ans avec une force intérieure, avec déjà l’envie de titiller son frère tout frais finaliste olympique. Bref, tout l’inverse de l’idée que l’on se fait des vikings modernes, visant le partage, l’égalité des chances et des droits, la discrétion, etc. Ces jeunes garçons sont donc comme des rock stars dans leur pays.

Le papa est donc leur entraîneur exclusif et cela depuis le début de leur formation. Ancien pêcheur et agriculteur, il avoue ne rien y connaitre lors des débuts d’Henrik et avoir énormément testé…mais il semble tester de moins en moins. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Depuis la razzia de Jakob « le Justin Bieber norvégien » Ingebrigtsen, beaucoup d’articles lui ont été consacré soulevant différentes interrogations. L’une des ces interrogations porte évidemment sur d’éventuelles potentielles aides à leurs performances. Soupçons renforcés par cet enchaînement 1500-5000 victorieux en 24h, difficilement compréhensible pour beaucoup d’entraîneurs et/ou athlètes.

Pourtant Jakob Il n’en était pas à sa première tentative du genre.

 

Historique

 

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Né le 19 septembre 2000, il réalise la plupart de ses performances avant sa date anniversaire d’où une certaine confusion au niveau des bilans

Dans l’année de ses 12 ans il court déjà le 1500 m en 4 :21.98, en 2014, à 14 ans (minime 1) il boucle le 1500m en 4 :05.49.  L’année de ses 15 ans, il réalise 3 :48.37 et 8 :25.90 (pour rappel le record de France minimes du 3000m est détenu par Florian Carvalho en 8 : 44.25 en 2004), alors que le 1500m n’est pas couru en France en minimes mais le 1000 m.  Pour se donner une petite idée, le record de France cadets est détenu par Samir Dahmani (3 : 43.85) à 17 ans alors que le record de Mehdi Baala en cadets 2 est de 3 : 48.74.

 

Année AGE 800 m 1500 m Mile 2000 m 3000m 5000 M 3000 ST
MP     3 :31.18 3 :52.28     13 :17.06 8 :26.81
2012 12 4 :21.98
2013 13 4 :15.87
2014 14 4 :05.49 5 :42.07
2015 15 1 :52.60 3 :48.37 5 :24.41 8 :25.90
2016 16 1 :51.07 3 :42.44 8 :22.25 14 :38.67
2017 17 1 :49.4 3 :39.92 3 :56.29 8 :00.01 13 :35.84 8 :26.81
2018 18 3 :31.18 3 :52.28   7 :56.74 13 :17.06

 

Si ces chronos en minimes et cadets sont tout simplement incroyables pour un européen (son temps de 3 :39.92 ne le classe pas dans les 20 meilleurs mondiaux cadets avec un record du monde détenu par Nicholas Kembsois en 3 :33.72, c’est sa performance de 3 :31.18 en juniors 1ère année (nouveau record d’Europe junior) qui mérite qu’on s’y attarde. Certes il est à distance du record du monde détenu par Ronald KW émoi en 3 :28.81 en 2014 à Monaco, c’est lui qui détient la meilleure performance pour un junior 1 ère année (anciennement Alex Kipchirchir en 3 :32.95). Quand on connait la précocité des coureurs de l’est africain c’est tout simplement exceptionnel ! Jakob Ingebritsen est à ce jour …unique.

Beaucoup d’experts  avancent souvent que les grosses performances réalisées chez les jeunes sont souvent sans lendemain, c’est vrai pour la grande majorité mais il n’est pas inintéressant de noter que de nombreux talents jeunes se retrouvent sur les plus hautes marches des podiums des grandes compétitions internationales ( on peut citer Amos , Kitum Aman sur 800 m , Kiprop sur 1500 m , Gebrehiwet, Koech, Kipchoge,Bekele sur les longues distances )mais que très souvent leurs meilleures performances ne progressent plus que très peu par le suite. Au-delà du doute existant parfois sur l’âge des jeunes africains cette précocité dans les performances des jeunes coureurs africains est réelle et liée à leur environnement avec des débuts fans le processus d’entraînement de haut niveau dès leurs années d’adolescnece.

Mais un européen en 3 :31.38 et un gain de 8 secondes en une année !

3 :31.18 c’est la classe mondiale. Cela correspond tout simplement à la 3ème performance française tout temps derrière Mehdi Baala (3 :28.98) et Fouad Chouki (3 :30.83) quinze jours avant son contrôle positif à l’EPO aux mondiaux de Paris en 2003 et devant des coureurs comme Driss Mazzouzi, Nadir Bosch.

Alors comment fait-il ? Quel est l’entraînement qu’il a suivi au-delà de son talent.

 

Une certitude, il s’entraîne sérieusement depuis très jeune et que même s’il fait des bouts de séances avec ses frères depuis son plus jeune âge, il ne les affronte les yeux dans les yeux et quotidiennement que depuis cet hiver. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’un adolescent courant en 3 :39 confronté à un entraînement toujours plus dur, se transforme  aussi tout simplement un homme. Il ne serait donc pas illogique qu’il ait fait un saut qualitatif entre 2017 et 2018, mais 3 :31.18 tout de même. Depuis Mehdi Baala en 2009 (3 :30.96), personne hormis Mo Farah (3 :28.81) et son frère Felip (3 :30.01) n’a couru plus vite en Europe !

Au-delà du chrono brut, regardons la manière la façon dont il a été réalisé car son déroulement est tout simplement marquant.

Lors de son record 2017 (3 :39 .92) il termine 11ème et bon dernier de la Diamond League de Stockholm. A Monaco, cette saison sur le plus gros meeting de 1500 de la saison il termine cette fois-ci 4ème.

Il est en dernière position de la course jusqu’au 1000m (14ème sans compter les 2 lièvres) pour dépasser 2 coureurs les 200m suivants (12ème). Puis sur les 300 derniers m, il va tout simplement gagner 9 places ! (Parmi les vaincus nous pourrions citer Souleiman recordman du monde du 1000m en salle en 2’14’’20, Centrowitz champion olympique en titre ou encore Chris O’hare meilleur performeur européen 2018 avant cette course…). Le petit Jakob semble donc maintenant jouer dans la cour des grands.

 

L’analyse de ces deux courses est Instructive.

 

En 2017, il passe en 43.4 au 300m, 1 :42.9 au 700m et 2 :42.8 au 1100m.

En 2018 : 42.9, 1 :39.9 et 2 :36.5.

Il semble avoir une base de vitesse plus importante en 2018 lui permettant de partir plus rapidement dès le départ, mais également une caisse supérieure pour supporter le premier 1000m réglé en 2’22’’6 (1 :11.8 & 1: 10.8) et sortir un dernier 500m en 1 :08.58 !! Tout en négatif split ce qui n’est pas du tout la règle du déroulement d’un 1500 m en meeting. Tout le sens du dicton d’Arthur Lydiard, cher à Jean-Claude Vollmer « l’aérobie libère la vitesse ».

Par ailleurs, le gap semble clairement avoir été franchi cet hiver puisque le 3 mai en plein stage aux Etats-Unis, il signait un 3 :39.06 mais en sortant d’un peloton très compact aux 1300m lâchant de façon conséquente le champion olympique Centrowitz, mais également le second du 5000 m à Rio Paul Chelimo ! La course !

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Jakob décrochant Paul Chelimo et Mattthew Centrowitz (2 athlètes à droite sur la photo)

 

Puis son chrono passe à 3 :37.25 lors de son passage au 1500 m du mile (3 :52.28 -4ème du Préfontaine Classico à Eugène puis 3 :36.06 à Oslo (3ème) puis une victoire à Stockholm en 3 :37.42. Le chrono baisse dans des courses pas spécialement emmenées sur des bases élevées.

Puis, viennent les mondiaux des moins de 20 ans (juniors). Il y décroche l’argent sur 1500 et le bronze deux jours plus tard sur 5000 m (nouveau record à la clef, 13 :20.78 contre 13 :35.83). 2 podiums alors que les seuls européens à être montés sur le podium aux monde juniors sont l’Allemand Wolfram Muller avec la 3ème place sur 1500m en 2000 et l’Italien Guliano Battocletti 3 ème sur le 5000 m en 1996.

Après ces 3 courses (avec la série du 1500 m), 6 jours plus tard il est au départ de sa course stratosphérique de Monaco. Incroyable !

 

Tentons de nous plonger dans l’entraînement

 

Pas grand-chose à nous mettre directement sous la dent, mais nous savons par la téléréalité « Team Ingebrigtsen » ou encore par les photos postées sur les réseaux sociaux, que tout est fait en famille.

Comme nous l’avons déjà présenté dans nos autres articles, les sportifs de haut niveau norvégiens sont souvent suivis par des scientifiques et acceptent de livrer leurs contenus d’entraînement. C’est comme ça que l’on peut se retrouver par exemple avec une étude descriptive portant sur plusieurs saisons de ski de fond et biathlon où les critères d’appartenance sont une médaille olympique ou mondiale. Un peu comme si vous aviez accès aux carnets d’entraînement de Martin Fourcade, Marie Dorin, Maurice Manificat, etc.

Le plus grand frère Henrik, accepta cette intrusion qui porta sur l’olympiade 2008-2012. Soit de 17 à 21 ans. Pour rappel, l’année 2012 correspondant à sa 5ème place olympique et son titre européen.

Pour que nous ayons tous la même grille de lecture, voici celle décidée arbitrairement par le chercheur Leif Inge Tjelta :

Zones d’entraînement Taux de lactatémie (mmol.L-1) % de FC par rapport à FCmax Niveau physiologique
1 Entraînement continu facile à modéré 0.7-2.0 62-82% Récupération, travail d’économie, footings longs
2 Intervalles au seuil 2.0-4.0 82-92% Allures au seuil, travail anaérobie stable
3 Intervalles intenses 4.0-6.0 92-97% VO2max / capacité aérobie
4 Répétitions rapides sur courtes distances. Entraînements en côte ou sur la piste aux allures entourant les spé 800-1500m >6.0 >97% Capacité anaérobie (anaérobie lactique intense)
5 Sprints et gammes athlétiques Travail de vitesse (anaérobie alactique)

 

Ici est présenté le kilométrage moyen par semaine sur la période dite de présaison (janvier-mars) pour Henrik de 17 à 21 ans, ainsi que leurs répartitions suivant les zones préétablies par Tjelta :

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A noter qu’en 2008, Henrik remporte les championnats norvégiens de ski de fond de sa catégorie d’âge, une sacrée référence dans le pays du ski de fond ! A cette époque Il ne choisit pas entre les deux sports, puisqu’il fait partie de l’équipe junior qui termine seconde des Europe de cross-country (podium : Florian Carvalho, Sondre Mon autre Norvégien actuellement recordman d’Europe du marathon et Hassan Chahdi). Son cœur balance donc encore entre les deux sports. Malgré cette double pratique, le kilométrage à pied est déjà important, par exemple sur la dernière semaine de février il boucle 111km.

Sur cette période, il s’entraîne 8 à 10 fois par semaine. Une grande part des séances d’intensité se déroule autour du seuil anaérobie, comme un 10×1000m, récup 1’, à 85-90% de FCmax et entre 2.5 et 4.0 mmol.L-1 de lactacte. En période compétitive, la part de ce type de séance diminue au profit de séances  spécifiques 800m-1500m, la part de travail en Zone1 augmentant en conséquence.

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Ici, nous retrouvons la dernière semaine d’entraînement avant un 1500 m important qui va déboucher sur un nouveau record réalisé en 2008. Henrik court 113,7 km. 99km (87%) en Zone 1. 8km (7%) en Zone 2. 4,3km (3,8%) en Zone 4. 2,4km (2%) en Zone 5.  Bien qu’elle laisse plus de place à « l’aérobie » qu’en période de préparation, elle vient confirmer cette tendance d’entraînement imposant une forte part de travail à basse intensité physiologique. Malgré tout, il semble se dessiner qu’en période de préparation la seconde part (une quarantaine de km) va à un travail de « soutien » autour des seuils. L’objectif estival est sur la piste et le 1500, mais dans leur construction il devra donc passer par un certain renforcement des bases aérobies.

A 18 ans il décide de se concentrer uniquement sur la course à pied. Entre 2009 et 2010, il augmente graduellement le kilométrage de 100-110km/semaine pour aller à 140km/sem. Cela passe notamment au travers de l’augmentation du nombre de séances réalisées autour du seuil anaérobie, de 2 à 3 pendant l’hiver 2008, à 4 en 2010. Lors de cette dernière saison, il décrochera un nouveau record national du 1500m en 3 :38.61 à l’âge de 19 ans.

En janvier 2010, il réalise un test maximal aérobie au Centre Olympique Norvégien. Sa VO2max est enregistré à 84.4 ml.kg-1.min-1 et il présente un seuil d’accumulation du lactate (ou seuil anaérobie ou SV2 à 18.4 km/h. En soit un gros moteur, somme toute logique et un seuil commun et normal à ce niveau et à cet âge.

Plus intéressant est la mesure de l’économie de course. Henrik est placé à 16km/h sur un tapis de course (pente de 1,7%) pour mesurer la VO2.  L’objectif est simple : mesurer la consommation d’oxygène à une allure sous-maximale. A titre d’exemple, c’est comme si vous mesuriez la consommation d’essence de votre voiture à 70 km/h. La VO2 mesurée a été de 0.190 ml.kg-1.km-1. Ça ne parlera pas à grand monde. Par contre, plutôt que de l’interpréter par rapport aux données de nos triathlètes de l’équipe de France, elle correspondait tout simplement à la meilleure mesure enregistrée sur les 34 coureurs à pied ayant fait partie les 25 dernières années du plan de supervision de la fédération Norvégienne. Il est par exemple devant Sondre Norstad Moen qui est de la même génération, et qui aujourd’hui réalise 59.48 au semi et 2h05.48 au marathon.

 

En 2011, il contracte une fracture de stress (fatigue), basculant vite vers la préparation de la saison 2012.

Ce modèle vaut ce qu’il vaut car réalisé il y a plusieurs années, mais Henrik ayant été champion d’Europe et 5ème aux JO cette même année, leur paternel entraîneur n’a pas dû, fondamentalement, modifier sa façon d’entraîner.

En novembre-décembre il parcourt 146km/sem. De janvier à mars : 156km/sem. Et, de mars à mai : 150km/sem.

La semaine précédant les championnats d’Europe, il réalise 145,5km. 27,9% (40,2km) ont été couru à des intensités égales ou supérieures à la vitesse associée au seuil anaérobie (30km en Zone 2, 8km en Zone 3, 1,2km en Zone 4 et 1km en Zone 5).

Lors de la semaine des championnats d’Europe, il diminue la part du travail au-dessus du seuil anaérobie.

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Cette semaine va donc aboutir sur sa victoire continentale sur 1500m devant Florian Carvalho et David Bustos (également 2ème à Amsterdam en 2016 et 7ème à Rio).

Il court 100km pendant la semaine compétitive. Les 4×6min (7,8km = 7,8% du kilométrage hebdomadaire) du mercredi sont réalisés en Zone 2 et les 10×400m (4%) du lundi en Zone 3. Les deux 1500m (série & finale), le 5×200m du mercredi, le 150m + 2×120m du vendredi (4,6%) en Zone 4. 1,8km (1,8%) ont été courus en Zone 5. Le kilométrage total des différentes intensités (Zone 2 à Zone 5) a donc été de 18,2km (18,2%), soit un volume à basse intensité (Zone 1) de 81,8%.

Il a participé à 25 courses (dont 4 cross) lors de cette saison 2012, il n’est donc pas nouveau que les Ingebrigtsen courent beaucoup.

Premier constat, pour un coureur de 1500m, c’est un volume kilométrique moyen élevé. Mais il n’est pas illogique lorsqu’on analyse les demandes énergétiques de cette distance. Bien que ne durant que 3 :30-3 :40 à haut niveau, donc à une allure supérieure à VMA (3 :31 = 25,59km/h), soit à des niveaux lactiques et de résistance assez importants, les études scientifiques montrent que ce type d’effort sollicite une fourniture énergétique estimée qui est apportée à 70 à 80% par le système aérobie. Cette fourniture évoluera continuellement suivant le moment T de la course. Pour une course à allure régulière, type meeting, dès 30sec d’effort est au- dessus de 50 % aérobie pour dépasser les 80% après la première minute. En somme, dès le premier tour de piste l’aérobie devient prépondérante. On comprend mieux alors pourquoi des profils 1500m-5000m soient capables d’étouffer des courses et sembler bien meilleurs au sprint que des profils 800 m-1500m lors de courses rapides. L’expression « l’aérobie libère la vitesse » prend alors tout son sens. Un athlète même plus rapide aura peu de chances s’il ne possède pas un registre de course assez complet.

Or, pour développer le système aérobie il n’y a pas 36 000 façons, il va falloir le travailler régulièrement, pour ne pas dire tout le temps. Cela passera par un important travail foncier et au-dessus du seuil anaérobie.

Pour l’économie de course les bases sont assez simples : la musculation (toute l’année avec des blocs plus conséquents en période de préparation), le travail de vitesse, de gammes athlétiques et de répétitions (volume). L’économie de course ? Et oui, vous aurez beau être capable de faire des 200 enchaînés en 25-26secondes en séance, lors d’une course si votre économie de course est mauvaise, vos systèmes énergétiques vont très vite dériver dans le rouge et vous obliger à ralentir. L’économie de course n’est donc pas utile qu’aux marathoniens.

Par ailleurs, le volume de travail sous le seuil aérobie apporte également des choses intéressantes pour le 1500 m.

Il permet de mieux récupérer et de mieux encaisser les charges d’entraînement. Pour ceux qui ont déjà réalisé des séances spécifiques 800-1500 m, du travail de vitesse ou de musculation spécifique, vous comprendrez parfaitement de quoi nous parlons. Ils ne sont évidemment pas les seuls, pour rappel l’infographie que nous avions réalisé cet hiver sur Nick Willis lors de sa reprise de l’entraînement pos-mondiaux 2017 :

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Attention, courir 200km/semaine ne fera pas de vous un bon coureur de 1500 m. Il faudra présenter les caractéristiques non exhaustives propres à cette distance : vitesse de base élevée (on ne court pas pendant 3 :31 à 25,59km/h sans être capable de courir mécaniquement bien plus vite), importante VO2max, économie de course, capacité à changer de rythme, capacité et puissance lactique, système aérobie efficace (également pour tamponner le lactate).

Par contre, englober ce travail spécifique d’un certain volume aérobie permettra de magnifier ces qualités tout en pouvant les entraîner plus souvent et plus intensément, mais également à enchaîner les courses plus efficacement.

Si vous souhaitez aller plus loin sur l’entraînement polarisé : S’entraîner lentement (parfois)…pour être plus performant !

 

Autre aspect, l’enchaînement des courses de Jakob.

 

Le premier point d’alerte qui intrigua la communauté fût son enchaînement série 1500 m, finale 1500 et finale 5000 m aux mondiaux juniors, avant 6 jours plus tard le 1500 de Monaco.

Voyons de près.

Le premier 1500 se court en 3 :51.34 avec un dernier tour maîtrisé pour assurer la place de finaliste. La finale se court 3 :41.89 avec une course menée de manière progressive comme c’est souvent le cas en championnats. Or, quand on sait qu’il court quelques semaines plus tôt 3 :39 aux Etats-Unis en collant 2 secondes en 200m à des coureurs de top niveau, il y a la preuve qu’il valait déjà bien mieux. Donc ces 1500 m ne sont pas réalisés à fond. Pour le 5000, m il explose le record d’Europe junior en 13 :20’ .78, avec un dernier 1000 m en 2 :24.36. Ce n’est pas une course pour chercher son record : 2 :41.70/2 :44.52/2 :43.83/2 :46.37/2 :24.36. Il vaut donc mieux, surtout quand on sait que le 4ème de la course, Solemont Barega a déjà couru 12 :55.5 en terminant 5ème des mondiaux séniors de 2017.

 

Pas plus tard qu’aujourd’hui nous avons échangé avec Farouk Madaci l’entraîneur actuel de Mahiedine Mekhissi-Benabbad, de François Barrer, Tarik Moukrine ou encore récemment de Vincent Luis. Comme nous, il s’est amusé à suivre les épisodes télévisuels de la famille.

Deux éléments à en ressortir. Cette famille baigne dans le sport, pourrait-on dire dès la naissance. Bien sûr, ça s’entraîne dur et Jakob marche du coup plus tôt que tout le monde. Mais comme tout bon Norvégien qui n’est pas d’Oslo, c’est ski de fond tous les jours, abattage du bois, marche en forêt, etc..

On oublie trop souvent que les exemples de sportifs hors du commun ont (presque) toujours reposé sur de jeunes enfants ayant une activité physique quotidienne (le développement des adaptations centrales ne se fera pas que le mercredi après-midi), d’un certain volume (le système aérobie et la capacité à plus tard encaisser les charges d’entraînement) et variée (développement des différents qualités physiques et physiologiques, mais surtout motrices et neuromusculaires). Derrière les 23 titres olympiques de Michael Phelps il n’y a que 5 demi-journées de repos d’activité physique entre 13 et 17 ans. Oui, mais on ne court pas 200km/semaine du jour au lendemain et on n enchaîne pas 8 courses olympiques victorieuses comme par magie.

Nos discussions avec Farouk ont quelque peu dérivé. Même s’il faut faire attention avec les généralités nous avons parlé origines socio-culturelles. Farouk me disant que l’on a souvent associé les demi-fondeurs aux personnes d’origine Magrébine et au côté dur au mal, travailleur qu’on y associe. Farouk me disant qu’il trouve à ces norvégiens (et aux autres qui percent comme Karsten Warholm sur 400 haies ou le marathonien Sondre Moen) un côté « vikings ». Des durs au mal, avec une certaine force et implication psychologique en compétition presque jusqu’au boutiste. Or, on s’attache beaucoup et cet article en est la preuve aux qualités physiologiques et athlétiques des sportifs. Mais, chaque instant en préparation et surtout le jour J, les grands champions se caractériseront toujours par une force mentale hors du commun, Mahiedinne ou Morhad Amdouni en sont de parfaits exemples.

A ce sujet je souhaite rapporter une anecdote. Elle concerne cette fois-ci les triathlètes de l’équipe nationale norvégienne. Au mois d’avril en stage d’entraînement en Sierra Nevada (Espagne) à 2320m   Le centre d’entraînement est très bien et fonctionnel, mais il faut déjà être motivé pour monter 3 à 4 semaines car pas un café, un ciné ou une boutique dans les alentours. Rien. Mais quand on veut gagner, il faut savoir se donner les moyens.

A notre arrivée : 2mètres de neige, un froid polaire et du vent à décorner un bœuf. Pour les nageurs, pas bien grave mais pour un triathlète devant faire 35heures d’entraînement /semaine dont 25 en course à pied et vélo ça sent la grosse galère.

Pas de piste, pas de route qu’à cela ne tienne. Tapis de course et home trainer feront l’affaire, doublés par le travail en musculation. Ils ne descendaient en plaine que pour quelques sorties longues à vélo. Par contre, il faut voir le niveau du travail fourni en salle.

Bref, pas le stage le plus confortable, mais du sérieux et beaucoup de travail. Cette préparation a abouti sur le fameux podium 100% Viking sur la course WTS des Bermudes. On ne peut évidemment pas attribuer cette performance au simple stage, surtout devant leur coup tactique en vélo, mais dans tous les cas il ne semble pas avoir été négatif.

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La piste de Sierra Nevada enfin déneigée au bout de 3 semaines et 2m de neige.

 

Lorsque l’on regarde le quotidien des frères, les voir réaliser des séances de type 12×1000m ou 24×400m sur le tapis de course car il y a un mètre de neige en Norvège, on comprend vite que la facilité et le confort ne sont guère au menu.

Mais, on constate aussi que leur quotidien a évolué depuis peu. Alors que tout se passait at home jusqu’à la saison dernière,  leur premier bloc de travail pour la saison 2017/2018s’est déroulé à Flagstaff aux Etats-Unis fin octobre-novembre,  puis retour au froid polaire norvégien tout l’hiver, un passage à Huelva (Espagne) fin mars-mi-avril en présaison puis un nouvel enchaînement en altitude à Flagstaff sur 6 semaines, et un autre stage mi-mai au QG de Nike sur la Michael Johnson Track dans l’Oregon pour finir avec  un mois à Saint-Moritz avant les mondiaux avec quelques descentes au niveau de la mer à Chiavenna en Italie (à 45’ de voiture) pour quelques séances spécifiques sur piste.

Faire des stages ne fait pas gagner. Par contre si cela peut rassurer les sceptiques, ils ne partent pas loin des yeux. Lorsque vous êtes ciblés (ils le sont forcément !), en Europe loin de chez vous les contrôles inopinés s’enchaînent souvent encore plus fréquemment qu’à la maison. Pour les Etats-Unis, Farouk en stage à la même période nous confirme que les contrôleurs américains sont sur le qui-vive.

Ces stages sont réalisés sans leur entraîneur / père sur place. Comme pour les triathlètes une grande autonomie est constatée. Par exemple, à notre stupéfaction nous avons vu Kristian Blummenfelt le leader Norvégien du triathlon réaliser lui-même un test d’effort avec cardiofréquencemètre et moniteur d’analyse du lactate ! Il nous a raconté le faire en laboratoire pendant ses retours au pays, mais que les scientifiques du centre Olympique lui ont montré comment le faire lui-même sur tapis ou home-trainer avec du petit matériel, environ une fois par mois.

Pourquoi ? Pour réajuster ses intensités d’entraînement sous-maximales et surtout pouvoir réguler les intensités à respecter afin de pouvoir évaluer ses niveaux de fatigue ! Les mêmes tests que ceux que nous avons établi pendant nos travaux de thèse que nous vous proposions dans cet article : Surveiller sa fatigue avec un simple cardiofréquencemètre : Suivez le guide !

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Prendre son lactate, relever sa Fréquence Cardiaque et faire des tests d’effort ça n’a jamais fait gagner non plus. Par contre suivre avec précision ses évolutions physiologiques (lorsque l’on sait les interpréter), ne pas dépasser un niveau de fatigue inefficace pour pouvoir continuer à pousser la machine plein gaz, cela peut aider.

En conclusion on peut clairement affirmer qu’il semble que les 3 frères aient un état d’esprit qui ressemble à celui des triathlètes. Très travailleurs, durs au mal, voulant battre leurs partenaires d’entraînement mais dans un esprit où cela sert au groupe, c’est-à-dire suffisamment lucide et avec du recul pour comprendre l’intérêt de respecter une gestion efficace de la fatigue tout en étant autonomes et investis dans leurs projets.

L’histoire des 3 frères est d’ailleurs assez surprenante. Lorsque l’on sait que toutes les séances écrites sur le papier le sont par leur père, alors que leurs parents étaient pêcheurs et agriculteurs. Henrik raconte que toute la famille s’est impliquée par hasard. Lorsqu’il a montré un certain talent dans les compétitions de jeunes sans disposer d’entraîneur, c’est son père qui a pris les choses en main, se formant en lisant énormément et en échangeant avec de nombreux spécialistes pour pouvoir être efficace. Il a alors entraîné Henrik avec plus ou moins de succès, acceptant de se remettre en cause lorsque certaines choses fonctionnaient moins bien. A 8 ans, Jakob a décidé de devenir comme ses frères, baignant dans cette implication quotidienne que demande le très haut-niveau : volonté quotidienne, sommeil, nutrition…La série télévisée montre qu’il a partagé des bouts de séance à partir de 2015 pour être coéquipier à plein temps à partir de l’hiver 2017-2018, mais il connait depuis sa plus tendre enfance le chemin à suivre.

Comme Henrik il s’est tout d’abord démultiplié : ski de fond, football, athlétisme et loisirs ruraux.

Jakob déclare que la plus grande chose qu’il ait appris de ses frères « n’est pas dans l’entraînement physique, mais dans la mentalité à avoir au quotidien et en compétition ». Cela nous rappelle d’ailleurs l’article que nous écrivions il y a quelques mois, sur la force mentale des grands champions : Et si votre Mental faisait Toute la Différence ?

 

A 16 ans, sa semaine moyenne est de 130km. Beaucoup plus et de loin des standards européens à cet âge.

Mais, il déclare en réaliser une très grande partie en endurance de base et une seconde partie au moyen d’un travail aérobie plus intense (seuil, VMA) pour construire son moteur aérobie nécessaire au plus haut niveau. Ces déclarations sont de Jakob, à 16 ans, au micro de l’IAAF !

Il déclare également : « Nous sommes compétitifs dans chaque travail, dans chaque entraînement, dans chaque compétition et pour cela nous devons courir tout le temps en adaptant continuellement en fonction de nos ressentis ».

Henrik a déclaré cet hiver : « Le point de départ de Jakob est meilleur que pour Filip et moi-même, car nous avons commis des erreurs qu’il a vu de ses yeux. En cela j’entends qu’il s’agit de contrôler l’intensité. La clef n’est pas d’en faire beaucoup à haute intensité, mais de bien le faire. Si vous arrêtez de faire du kilométrage au début de mois de mai et que vous ne faites que des sessions de piste et du travail de vitesse, alors lors des championnats d’août, vous n’avez plus d’énergie et plus d’endurance ».

Tout est dit !

L’objectif de cet article n’était donc pas de donner un avis définitif sur : « Se dopent-ils ou pas comme nous avons pu le voir ici est là ». Ces prises de positions font plus discussion de cafés ou « after foot ». Il est difficile de par notre formation de donner un avis sans preuve ou au moins suppositions tangibles par contre il est très important de prendre du recul, de creuser, de se questionner, de s’intéresser.

Cet article nous a pris un certain temps en raison des différentes recherches et échanges. Il avait simplement pour vocation (car cela nous intéressait) d’aller plus loin qu’un simple raccourci (3 :31.18 l’année de ses 18 ans pour un européen = impossible).

En l’état de nos connaissances, il semble que Jakob soit un cas assez unique dans l’athlétisme européen contemporain.

L’avenir nous dira si ses performances sont exceptionnelles ou faussées, ou encore s’il va continuer à progresser

 

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aubry_anael
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@AUBRYANAEL
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Anaël Aubry
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Anaël Aubry Sport Scientist

 

8 réaction à cet article

  1. bonjour
    L’avenir nous dira si….je pense que je ne vous apprend rien mais l’un des deux grands frêres est surveillé par l’IAAF pour des taux sanguins fluctuants d’une façon dite « anormale ». Perso, je ne crois pas du tout à ce « miracle » familial, d’autre part les perfs de l’ensemble des sportifs « aérobies » norvégiens me laissent perplexe.

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  2. Tous vos chiffres et analyses seraient intéressants si vous les compariez aux taux d’hémoglobine . Si non, dans ce type d’activité sportive, on parle un peu pour rien si on oublie les fluctuations « artificielles » des transporteurs sanguins … pas specifiques aux sportifs nordiques ….

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  3. auriez vous le lien avec le détails des entrainements d ingebretsen ?

    merci bcp, super article !

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  4. Merci pour toutes ces informations éclairantes. je reviens sur un point : le Cr à 16 km/h et 1.7% de pente est tout à fait exceptionnel. A VO2max égaux, c’est un avantage indéniable au moins sur les autres européens.

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  5. Bravo et merci,très bel article, du très beau travail !
    Vous pondérez vos propos contrairement à certains de vos collègues et athlètes français : https://www.trackandlife.fr/jakob-ingebrigtsen-trop-bo-pour-etre-vrai/ et ça c’est très pro.
    Je suis entraîneur athlé en demi-fond, moi aussi j’ai été très surpris de telles performances dans une seule famille, surtout Jakob, il casse tous nos repères dans l’approche de l’entraînement chez l’enfant et l’ado.
    Cela m’intriguait, je me suis donc penché moi aussi sur le phénomène Ingebrigtsen, en regardant l’émission consacrée à cette famille très  »singulière », en lisant la presse Norvégienne, en scrutant les résultats, compte instagram, etc…
    Cette réussite du clan familiale intrigue, fait jaser, (cf article Track and Life, Yohan Kowald est très surpris…) et si c’était vrai ! moi aussi j’ai des quelques doutes, mais j’ai envie d’y croire, l’environnement des frères ingebrigsten (et bientôt Ingrid la petite soeur, qui semble moins talentueuse que ses frères… du moins pour l’instant) est tourné uniquement vers la réussite, la performance, en cassant certains concepts de l’entraînement (entraînement précoce, stage pour Jakob à 13 ans à Albufeira), il y a une réelle spirale de la réussite et de la performance, Jakob baigné très tôt dans ce milieu de l’athlétisme Pro autour de ses 2 frères semble « banalisé » la performance de haut niveau.
    On a d’autres exemples de réussites familiales qui font moins jaser comme les frères Borlé avec aussi le papa entraîneur, lui dit que la génétique n’influence que pour 20 % . Ça serait dont l’environnement des athlètes qui les feraient progresser ? Épigenèse ? Nous avons encore beaucoup de choses à découvrir, et si on devait réviser nos méthodes, notamment notre approche chez les jeunes ? plutôt que de tout de suite penser au dopage…

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  6. Félicitations pour cet article très riche.
    J’ai été voir cette télé réalité (très bien faite), effectivement cela bouscule ce qui se pratique habituellement côté entrainement de jeunes athlètes européens et notamment la charge de travail dès un très jeunes âge. Il est vrai aussi que nous sommes plus habitués à des jeunes phénomènes venant d’Afrique de l’Est qu’à des jeunes phénomènes coureurs blanc/européen/norvégien..
    Comme le dit un autre commentaire j’ai moi aussi envie d’y croire, l’avenir nous le dira.

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