Débat : Différence entre Course sur Route et Trail ?

A l’arrivée de chaque nouvelle discipline dans la grande famille de l’athlétisme, les regards se font suspicieux et hautains, parfois méprisants, comme si la pureté de notre sport ne se trouvait que dans les stades. Malheureusement, l’inverse est aussi vrai, les coureurs nature ayant parfois une vision étriquée de la course sur piste. A cet égard, le documentaire « Free to run » de Pierre Morath est une belle leçon à méditer.

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Au-delà de ces querelles stériles mais instructives, la question de l’élite s’est très vite posée en trail et ultra trail. L’absence de chronomètres et donc de performances objectives dans les courses nature nuit il est vrai à toute comparaison. La réponse toute faite et maintes fois entendue était la suivante : « le jour où les kenyans viendront … ». Et tant que la recherche scientifique n’avait pas pleinement investi le secteur de la course en montagne et de l’ultra endurance, nous n’avions pas d’arguments pour répondre à ces apparentes évidences. Depuis  10 ans, le débat s’est enrichi. Pour faire le parallèle, rappelons-nous les idées reçues sur l’endurance jusqu’à la victoire d’un jeune espagnol de 20 ans à l’UTMB ! Kilian a passé un bon coup de balai sur nos convictions poussiéreuses et nous a appelé à plus de clairvoyance et d’humilité.

Pour tout dire, la question de l’élite en trail n’est pas résolue à ce jour. Elle fait toujours débat parmi les chercheurs, et c’est une très bonne chose. Les premiers à avoir investi scientifiquement la question sont les célèbres frères Millet, Guillaume et Grégoire. Je dis célèbres car ce sont à la fois d’éminents professeurs d’Université mais aussi des coureurs de talent ayant accédé aux podiums de l’UTMB et du Tor des Géants. Et le débat s’est cristallisé autour de la notion du coût énergétique.

Rappel : le coût énergétique est la consommation d’oxygène par unité de distance. Ce coût est tributaire de très nombreux facteurs (génétique, anthropométrie, stiffness, entraînement …). On parle parfois d’économie de course qui est une consommation d’oxygène à une vitesse donnée, concept utilisé pour comparer 2 athlètes à une même vitesse.

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Le débat  a donc été initié par Millet et Millet (Millet 2012, Millet, Hoffman et al. 2012) en 2012. Pour remettre les données en perspective, Grégoire Millet (Millet 2012) commence par comparer les histoires respectives de la course sur route et du trail running. D’un côté, plus d’un siècle d’existence pour le marathon moderne, et un nombre de participants dépassant les 40 000 sur les grands événements (Paris, New York, Boston) ; de l’autre une discipline jeune (1977 pour la Western States – USA et 2003 pour l’Ultra Trail du Mont Blanc – France), et une participation moindre (5600 demandes d’inscription, 2500 partants et 1600 finishers pour l’UTMB 2015, et bien moins pour les grands trails américains). Le professionnalisme de l’élite de la route s’oppose également à l’amateurisme des meilleurs traileurs mondiaux car l’UTMB entre autres ne propose aucun Prize Money. D’autres critères comme les écarts de performance (voir tableau 3) nous éclairent davantage :

Tableau 1 : Données comparatives Trail/route au niveau international

Paramètres/Epreuves UTMB 2015 et 2016 Marathon de Paris 2016
Nombre d’inscrits

2600 et 2555

(7000 sur l’ensemble des courses)

57000
% de femmes 9 et 10.1 25
Age moyen en années 42 41
Ecart en % entre les 10 premiers hommes 12.3 et 6.6 4
Ecart en % entre les 10 premières femmes 20.1 et 26.2 8.7
Ecart en % entre le 1er homme et la 1ère femme 19.4 et 14.8 14.2
Ecart en % entre le 1er et le 30ème concurrent 25.2 et 21.1 18.5


On constate en trail une plus grande disparité de performance chez les hommes, chez les femmes, et entre les hommes et les femmes. Tout cela semble accréditer la thèse d’une discipline toujours en maturation. Ainsi, les différences de niveau de coût énergétique entre les athlètes élite sur route et les athlètes « élite » en trail ne pourraient être dues qu’à une différence de niveau athlétique, tout comme les différences de coût entre coureurs sur route sont dues à l’expertise (Barnes and Kilding 2015). Dans la revue de littérature proposée par Barnes et Kilding (Barnes and Kilding 2015), les données d’économie de course (des coureurs sur route) converties en coût énergétique en mLO
2·kg−1·km−1 sont les suivantes :

 

Classification des coureurs Vitesse en km.h−1 Cr homme Cr femme
Occasionnel 10 221 225
Modérément entraîné 12 211 210
Très entraîné 14 193 207
Elite 14 171 180


En trail et ultra trail, les données sont éparses et aucune étude ne s’est intéressée spécifiquement à ce paramètre. Grégoire Millet cite des Cr de 216 ± 14 mL·kg
−1·km−1 pour des coureurs d’ultra endurance européens entraînés (Millet, Banfi et al. 2011) mais il s’agit là aussi de coureurs sur route. Dans une étude prochainement publiée (International Journal of Sports Medicine), parmi un échantillon hétérogène de 24 traileurs hommes, notre équipe du Laboratoire Inter Universitaire de Biologie de la Motricité de Lyon a calculé un Cr moyen de 215 ± 13 mL·kg−1·km−1, en ligne avec ces précédents résultats. Les tests ont été réalisés la veille de l’Interlacs Trail (75 km – Aix-les-Bains, France).

 

La force du traileur

Toutefois, si le coût énergétique semble corrélé négativement à la performance (coût bas -performance haute) chez les coureurs sur route, il serait hasardeux de faire le parallèle avec le trail, notamment pour des raisons anthropométriques. En effet, si les contraintes stables de la course sur route ont sélectionné un profil déterminé d’athlètes élite (Indice de Masse Corporelle entre 18 et 20 kg/m2; masse entre 54 et 61 kg, hauteur inférieure à 175 cm) (Billat, Lepretre et al. 2003, Lucia, Esteve-Lanao et al. 2006), ce n’est pas le cas en trail où, même si les études manquent, les profils semblent plus variés (Hoffman 2008), avec une amplitude de masse plus grande, ainsi qu’une répartition des masses différente. Comme le souligne Guillaume Millet (Millet, Hoffman et al. 2012), à des vitesses moyennes de progression moindres (rappel 8 km.h-1 en ultra trail vs 20 km.h-1 pour l’élite sur marathon), les masses plus importantes des traileurs au niveau des mollets et des cuisses seraient faiblement désavantageuses et pourraient même constituer un atout dans la résistance aux dommages musculaires. Pour Grégoire Millet (Millet 2012), au contraire, la masse est l’ennemie de l’athlète dans les sports ascensionnels (VTT, ski alpinisme, cyclisme sur route), dont les élites présentent les mêmes caractéristiques anthropométriques. Ainsi, les traileurs qui passent une majeure partie du temps dans les montées, secteurs où l’énergie élastique joue un rôle modéré à nul au-delà de 15%, devraient logiquement tendre vers les mêmes morphotypes. Au-delà de la masse, nous pensons que la force, la puissance, et le rapport puissance/poids sont les éléments déterminants dans la performance en trail. De plus, si le temps passé en montée est majeur, la descente reste un secteur clé dans le sens où les contractions excentriques sont source de dégâts musculaires importants (Schwane, Johnson et al. 1983, Braun and Dutto 2003, Giandolini, Gimenez et al. 2013).

C’est là tout le paradoxe de la discipline trail. Il faut de la force pour progresser en montée et résister aux descentes, mais cette force implique des masses musculaires plus importantes au niveau des membres inférieurs, impactant négativement le coût énergétique de la locomotion. Ainsi, la valeur de ce coût à plat ne semble pas être un critère discriminant de performance parmi les traileurs, ni entre traileurs et coureurs sur route. Cette problématique reste à approfondir.

 

REFERENCES

Barnes, K. R. and A. E. Kilding (2015). « Running economy: measurement, norms, and determining factors. » Sports Med 1: 1-15.

Billat, V., P.-M. Lepretre, A.-M. Heugas, M.-H. Laurence, D. Salim and J. P. Koralsztein (2003). « Training and bioenergetic characteristics in elite male and female Kenyan runners. » Medicine and Science in Sports and Exercise 35(2): 297-304.

Braun, W. A. and D. J. Dutto (2003). « The effects of a single bout of downhill running and ensuing delayed onset of muscle soreness on running economy performed 48 h later. » European Journal of Applied Physiology 90(1-2): 29-34.

Giandolini, M., P. Gimenez, G. Y. Millet, J.-B. Morin and P. Samozino (2013). « Consequences of an ultra-trail on impact and lower limb kinematics in male and female runners. » Footwear Science 5(sup1): S14-S15.

Hoffman, M. D. (2008). « Anthropometric characteristics of ultramarathoners. » International journal of sports medicine 29(10): 808-811.

Lucia, A., J. Esteve-Lanao, J. Oliván, F. Gómez-Gallego, A. F. San Juan, C. Santiago, M. Pérez, C. Chamorro-Viña and C. Foster (2006). « Physiological characteristics of the best Eritrean runners-exceptional running economy. » Applied physiology, nutrition, and metabolism 31(5): 530-540.

Millet, G., J. Banfi, H. Kerherve, J. Morin, L. Vincent, C. Estrade, A. Geyssant and L. Feasson (2011). « Physiological and biological factors associated with a 24 h treadmill ultra‐marathon performance. » Scandinavian journal of medicine & science in sports 21(1): 54-61.

Millet, G. P. (2012). « Economy is not sacrificed in ultramarathon runners. » J Appl Physiol 113: 686-686.

Millet, G. Y., M. D. Hoffman and J.-B. Morin (2012). « Sacrificing economy to improve running performance—a reality in the ultramarathon? » J Appl Physiol 113: 507-509.

Schwane, J. A., S. R. Johnson, C. B. Vandenakker and R. B. Armstrong (1983). « Delayed-onset muscular soreness and plasma CPK and LDH activities after downhill running. » Med Sci Sports Exerc 15(1): 51-56.

+ Référence prochaine : Balducci, P., Clémençon, M., Trama, R., Blache. Y, Hautier. C, (2017). « Performance factors in a mountain ultramarathon.” Int J Sports Med.

 

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