La saison hivernale est maintenant terminée depuis plusieurs semaines. De belles performances ont émaillé les championnats avec beaucoup d’interrogations et des polémiques : à qui faut-il attribuer ces résultats ?
À sa progression produite par son entraînement ou aux vertus des nouvelles pointes ?
Notre expert Anaël Aubry va tenter d’y répondre à la lecture des faits.

Piste athletisme

L’Olympe en apothéose…

Début 2020, nous nous doutions que quelque chose d’exceptionnel aller se passer sur la piste. Des frémissements ou plutôt des performances hors normes apparaissaient par-ci par-là.

Pourquoi ? Depuis 2018, Nike a fait exploser les records sur route, les records qui n’ont plus aucun filiation historique.

 

2018 : année charnière où tout a basculé, une année qui dans le monde de la course à pied est comparable à ce que Jésus Christ représente dans le calendrier chrétien car on parle dorénavant de performances d’avant et d’après et dire « record battu avant ou après la Vaporfly ?»

Certes, tout record est le fruit d’un travail acharné quel que soit le niveau, mais il est bien regrettable de ne plus pouvoir comparer les performances des époques antérieures car même si au cours des décennies , les chaussures ont  évolué, leurs conceptions n’ impactaient alors que modestement la performance, comparé à ce qui vient de se passer.

 

Après les performances miracles sur bitume et l’énorme succès commercial, Nike a cherché à dupliquer ses technologies sur la piste.

 

 

Lors des Mondiaux sur piste de Dubaï 2019 

Quelques athlètes ont réalisé des performances d’exception. Sifan Hassan, aussi forte sur 10 000 m que sur 1500 m, Donovan Brazier, capable de partir à fond et finir à fond sur 800m pour établir un record personnel en finale mondiale.

Certains observateurs ciblent une nouvelle fois le dopage !

En tout état de cause ce qui est clairement avéré c’est qu’Hassan comme Brazier portaient des prototypes Nike, situation qui n’a pas alerté plus que cela. Et pourtant…

L’été dernier, Cheptegei est devenu le nouveau roi incontesté du 5 000 – 10 000 m, faisant tomber les références, jugées inaccessibles, du roi Bekele battant ses propres records de 22 et 37 secondes !

 

 

Dans ces chaussures, des femmes et des hommes !

Pour être performant en demi-fond et fond un seul mot d’ordre s’entraîner surement. Nos  athlètes s’échinent chaque jour, la plupart 2 fois par jour, semaine après  semaine durement pour atteindre leurs rêves. La carrière d’un coureur à pied est courte et souvent peu rémunératrice. Certains coureurs ont refusé un temps de porter ces chaussures nouvelles génération sur la route. Mais pouvaient -ils tenir longtemps cette position et se permettre de s’en passer ? Bien sûr que non !

Cet été, mais plus encore cet hiver (voir l’article du journaliste Romain Donneux dans l’Equipe), les records personnels sont tombés comme jamais.

Articles de journaux et sujets télévisés ont tenté de faire la lumière sur ces nouvelles technologies, faisant passer au second plan les performances et l’investissement des sportifs. Peut -on réellement penser qu’un athlète nouvellement équipé  va baisser son kilométrage, ses séances spécifiques, son engagement physique et mental quotidien au risque de se faire battre par un collègue ? Bien sûr que non !

L’actualité dans la sphère athlétique  tourne autour de ce nouveau matériel mais le grand public  est désorienté , il ne comprend plus rien  aux performances, aux records au milieu de cette grande foire médiatique où la place du sportif et de sa performance n’est plus audible.

 

 

Refaisons un peu l’histoire de cette saga !

Mai 2016

Les scientifiques qui mènent les expériences sur un nouveau prototype de chaussures sur route Nike constatent qu’il offre une amélioration moyenne de 4% de l’économie de  course, donnant son nom à la Vaporfly 4% .

 

Août 2016

Les athlètes Nike trustent le podium olympique du marathon masculin, les trois médaillés (Kipchoge, Lilesa, Rupp) portent des chaussures prototypes Vaporfly 4% déguisées en modèle Streak, déjà commercialisées.

 

Septembre 2018

Le champion olympique Eliud Kipchoge bat l’officieux record du monde du marathon de 78 secondes lors d’une opération montée de toute pièces,  en portant la chaussure Nike Vaporfly, désormais omniprésente dans les épreuves de course sur route.

 

Septembre 2019

Aux championnats du monde de Doha , Sifan Hassan, vainqueur du 1500 m et du 10 000m  ( un fait unique ) et d’autres athlètes Nike ont réalisé des performances étonnantes suscitant suspicions et interrogations sur l’apport chronométrique, biomécanique et physiologique des prototypes de pointes Nike utilisés.

 

Août 2020

Joshua Cheptegei explose avec des pointes Nike ZoomXDragonfly ses records de 22 secondes et 37seondes respectivement sur 5000m et 10 000m) . Il relègue au rayon des has been  les anciens records de l’immense Kenenisa Bekele.

Qui peut vraiment penser que Cheptegei est meilleur que Bekele ?

 

9 février 2021

Getnet Wale rate de peu le record du monde du 3000 m en salle de D. Komen (7’24.98 contre 7’24.90) . Ce record qui date de 23 ans est pourtant considéré comme un des meilleurs , sinon le meilleur du demi-fond mondial .

Peut-on vraiment penser que cet Ethiopien quasi-inconnu est du niveau de Komen ?

 

 

Alors chaussures ou progression ?

Regardons sa progression : 4 records en 8’05 au steeple , 4ème en finale mondiale à Doha, 13’13 sur  5000 m à Carquefou en 2018 et donc 7’24.98 en salle à Liévin (7’32 un an plus tôt au même endroit).

 

 

Alors progression ou chaussures ?

Autre fait troublant : 4 autres athlètes Nike rentrent dans le top huit du classement mondial de tous les temps sur 3000 m en passant sous la barre mythique des 7’30 au 3 000 m.

 

17 février 2021

Portant des pointes Nike Zoom Victory, Elliot Giles bat le record britannique du 800 m en salle de…Sebastian Coe. Il établit la 2ème meilleure performance mondiale indoor derrière une autre légende : Wilson Kipketer.  Excusez du peu !

Elliot Giles n’est certes pas vraiment un inconnu mais son palmarès international est vierge . Avec ses 1min43sec63,  il explose à 26 ans ?   en salle son record en plein air alors qu’il tournait depuis 5 ans autour de 1’45.0 (record 2016 : 1’45.54,  2017: 1’44.99,  2018: 1’45.04,  2019: 1’45.03,  2020: 1’44.56) .

 

Talent enfin exploité ou chaussures ?

On pourrait multiplier les exemples : sur 800 m Bryce Hoppel (USA) bat son record de 1.33 sec.,  Jamie Webb (UK) retranche 2.59 sec. à son record indoor et Andreas Kramer (SUE) 1.43 sec, alors que Pierre Amboise Bosse bat son record indoor après une saison blanche en 2020 !!! Tous avec des pointes nouvelles générations !

 

 

Qu’y a-t-il derrière ces chaussures ?

Derrière ces chaussures ? se cache un monde secret, de technologies de pointe, d’accords de non-divulgation et d’équipementiers en guerre car bien obligés de lutter pour avoir les meilleurs produits et ne pas perdre des marchés gigantesques. Plus surprenant est de découvrir que même dans l’industrie de la chaussure, certain(e)s déplorent cette situation et pensent qu’on  n’aurait jamais dû en arriver là.

Mais maintenant que les coureurs les portent tous au départ des courses  alors que les dirigeants de la fédération internationale n’ont pas eu  le cran ou plus simplement pas voulu prendre des mesures, il est  impossible de revenir en arrière.

World Athletics a bien tenté, sous de multiples pressions , de fixer des règles. Notons qu’elle a pris son temps mais qu’au fond elle l’a fait à contre cœur car devant la situation dramatique de l’athlétisme, cette arrivée de chaussures favorisant les performances est un cadeau tombé du ciel.

Depuis des années l’athlétisme souffre : moins de records , moins de stars , moins d’argent , moins de meetings , moins de sponsors, moins de spectateurs ! L’athlétisme glissait doucement dans l’indifférence .

Mais depuis l’arrivée des nouvelles chaussures : records mondiaux, continentaux, nationaux tombent à chaque compétition. Une aubaine et ce malgré le nombre restreint de compétitions en raison de la crise sanitaire.

On reparle de course à pied ?  En attendant les pointes pour le sprint, les sauts … CE qui ne saurait tarder . Ou pourquoi une « libéralisation » des règlements pour que les records tombent dans toutes les disciplines !

 

 

Rappel des règlements :

Pour la piste, jusqu’en janvier 2020, la réglementation sur l’épaisseur de la semelle n’existait que pour le saut en hauteur et la longueur, la plupart des pointes de piste étant si minces et légères que d’autres limitations ne semblaient pas nécessaires.

Les équipementiers ayant constaté le succès sur route du mariage plaques en fibre de carbone et mousse super-élastique elles ont logiquement proposé assez vite des prototypes de pointes de piste pour les moyennes et longues distances, les premières étant celle que l’on a notamment vu émerger publiquement lors des Championnats du monde 2019 de Doha.

Là où les pointes avaient très rarement dépassé 15 mm d’épaisseur de semelle dans le passé, World Athletics a introduit une règle d’épaisseur de semelle de 30 mm, modifiée par la suite à 25mm devant les tôlés du milieu, pour toutes les épreuves sur piste au-delà du 400 m.

La raison invoquée pour défendre, particulièrement portée par Nike est qu’il existe déjà des pointes Nike à semelle épaisse… uniquement utilisée dans les collèges américains.

 

 

Récemment ?

Un dirigeant d’un grand équipementier déclarait dans The Telegraph Sport :  « Cela signifie que vous avez toute cette place (les 25 mm) pour les plaques de carbone, la mousse et donc impacter fortement la capacité de rebond.

Les paramètres sont hors de contrôle. Ils n’auraient jamais dû être ce qu’ils sont, mais maintenant que nous les avons, nous allons travailler avec ces règlements .  Nous allons avoir une période de deux ou trois ans où vous aurez des athlètes phénoménaux – ne les rabaissons pas – qui recevront des produits leur permettant certainement de courir plus vite. Il y aura des temps plus rapides et des records. À court terme, ce sera le chaos. »

 

Observons les bilans français. Comme les chiffres sont plus parlants que les longues analyses nous vous présentons le travail réalisé par Vincent Guyot, passionné d’athlétisme et analyste avéré des courses. La tableau présente le type de chaussures portées par les 10 meilleurs performers français(e)s outdoor 2020 et indoor 2021 en demi-fond.

 

Tableau :

https://drive.google.com/file/d/1r5kexCMJLaHq4VkW556_UoERpnjoJC_G/view?usp=sharing

 

L’objectif n’est évidemment pas de juger leurs chronos. Mais quelle valeur accorder à ses performances dans les classements français tous temps ? Impossible à dire.

Une chose est certaine : autant de records personnels dans un top 10 sur 800 m – 1 500 m – 5 000 m masculins + 800 m – 1 500 m – 3 000 m féminins, c’est du jamais vu .

Cette jeune génération est en route pour les JO 2024 alors plutôt que de juger leurs chronos actuels, il sera sans doute plus juste de regarder leur comportement sur la scène internationale et prendre du recul en attendant que cette frénésie de records se calme.

 

 

Respectons nos sportifs

Il ne faut  pas perdre de vue que les athlètes sont les premières victimes de cette situation .  Leurs performances sont sans cesse remises en cause. 2020 est une année olympique , et on le sait , en année olympique les perforamnces grimpent d’un cran.

Dans tous les cas , il faut respecter le parcours et l’ investissement des coureurs. .Ce ne sont pas eux qui ont choisi d’être la première génération à porter les  chaussures  « sandwichs mousse/carbone ».

Un sportif, qu’il bénéficie de chaussures ou de pointes censées aider sa perfomance ne s’entraînera pas moins durement car jusqu’à preuve du contraire si tous bénéficient,  peu ou prou,  de ces avancées technologiques, il est plus que probable  que la/le première/premier à franchir la ligne sera finalement celle/celui qui aura réussi  à être le meilleur le jour J.

Les athlètes n’y sont pour rien et devraient payer pour ceux qui n’ont pas décidé.  

 

 

Il va donc falloir s’y résoudre : les chronos du passé sont voués à être relégués dans les profondeurs des bilans .

Comme le dit Geoff Burns, un expert en biomécanique à l’Université du Michigan : « C’est comme s’il y avait des pierres précieuses que, tout au long de notre histoire, nous avions toujours pensé être d’une grande rareté, mais qui, maintenant que nous avons trouvé un énorme gisement,  les rend beaucoup moins précieuses ».

Les statistiques montrent que le passage de la cendrée au tartan a généré une progression bien plus infime que celles des nouvelles pointes Vs les anciennes, nous assistons là à un changement de paradigme et de contexte compétitif.

 

 

Le moment qui a tout changé

Qui de plus crédible que Shalaya Kipp pour parler du sujet. Sa carrière est impressionnante : athlète qualifiée au Jeux de 2012 à 22 ans sur le steeple, 4ème aux trials de 2016 donc remplaçante américaine à Rio, 2ème des Jeux Panaméricains 2015, elle est depuis 2016 , devenue la référence en biomécanique demi-fond et fond avec Wouter Hoogkamer et Rodger Kram .

Shalaya Kipp a su , dès l’instant  où elle a commencé à tester de manière « top-secret » le premier prototype de chaussures sur route Nike,  qu’elle était témoin de quelque chose qui allait changer à jamais l’image du marathon .

Cet instant , c’était  début 2016 , quand ont démarré à l’Université du Colorado , à Boulder,  les essais de la première chaussure – prototype qui allait devenir la Nike Vaporfly 4% .  Pour réaliser l’étude toute  son équipe a été contrainte de signer un accord de non-divulgation sur  les détails de cette chaussure restée secrète si longtemps.

Kipp : « Dans la laboratoire, nous avons commencé à qualifier le prototype de « The Magic » parce que c’était fou . Elle a amélioré l’économie de course de chaque coureur participant aux tests. Peu importe qu’ils aimaient ou non la chaussure . La plus petite valeur de gain dans l’économie de course   que nous ayons constaté était de 2% et la plus importante de 6% » ( Le groupe de testeurs pour l’ étude étaient des coureurs   à moins de 30min pour les hommes et 35min30 pour les femmes ).

Pourtant, les Vaporfly ne sont pas les premières paires de running avec une plaque de carbone , tout comme pour les pointes . La réelle nouveauté est l’ interaction de la plaque en carbone  avec la nouvelle mousse Pebax (que Nike appelait ZoomX), c’est cette combinaison qui a tout changé.

« Pendant longtemps, nous avions des mousses EVA (éthylène-acétate de vinyle) et elles étaient plutôt mauvaises », explique Wouter Hoogkamer, désormais professeur adjoint de biomécanique à l’Université du Massachusetts.

« Elles étaient soient douces et donc vous perdiez toute l’énergie mise au sol, soit elles ont dû être rendues vraiment fermes pour que vous ne perdiez pas cette énergie. Le résultat :  des épaisseurs minimales pour les chaussures de route et les pointes de piste .  Adidas a été d’une certaine manière un précurseur avec la mousse Boost vers 2013, qui a permis une mousse plus douce donnant plus de retour d’énergie. Maintenant, avec la mousse Pebax, vous en avez encore plus . »

Quelques mois après les essais en laboratoire, Nike a trusté le podium du marathon Olympique masculin, un podium 100% Vaporfly ! Des Vaporfly déguisées en Streak pour ressembler au reste de la gamme de chaussures Nike existantes utilisées par les autres coureurs Nike

Kipp : « Nous regardions et savions exactement ce qui se passait. »

 

Ce qui s’est passé ensuite est bien connu. Presque tous les podiums de chaque marathon majeur entre 2017 et 2019 ont été occupés par des athlètes chaussés de Nike Vaporfly 4% et Next%, certains athlètes sponsorisés par d’autres marques, allant même jusqu’à peindre ou coller un tape par-dessus la virgule Nike, voir même casser leur contrat, pour conserver leur niveau compétitif…

 

CHAUSSURES 1

 

CHAUSSURES 2

 

Kipchoge est un grand, un très grand coureur. Sur piste d’abord puis il est devenu l’ empereur incontesté sur le bitume. Avant son record du monde en 2018 , il a remporté 10 victoires sur 11 marathons dans les grands marathons, un titre Olympique, il présente un moyenne de 2h04 pour ses 10 meilleures performances, 2h03min16 pour les 5 meilleurs et 2h02min45  pour les 3 meilleures.

Chaussant la dernière version – l’Alphafly – il devient le premier homme à courir la distance du marathon en moins de deux heures dans un show monté sur mesure pour l’occasion , dans des conditions non réglementaires et en ayant tiré les leçons de sa 1ère tentative à Monza.

 

L’athlète Nike Brigid Kosgei a également effacé le record du monde du marathon féminin de Paula Radcliffe, record tout le monde annonçait comme inatteignable à court terme .

Les athlètes des autres équipementiers n’avaient tout simplement aucune chance. Pour Burns  « Certains se battaient avec des armes, d’autres avec des couteaux ».

 

Interrogé par The Telegraph Sport sur leur réaction face à une telle inégalité, Nike ne s’excuse pas pour sa capacité à produire de meilleures chaussures que ses rivales :  « Les plaques de carbone, la mousse et l’air ne sont pas de nouveaux ingrédients dans les chaussures sur route ou les pointes, nous sommes simplement plus intelligents sur la façon dont nous les concevons et les assemblons ». Juste et implacable. Les règles existent et sont les mêmes pour tous.

 

 

Est-ce toujours la ou le meilleur(e) qui gagne ?

Un bref rappel sur l’ apport des chaussures est accessible  (https://www.lepape-info.com/author/anael-aubry-sport-scientist/).

Lorsque Nike a décidé de s’emparer du sujet il faut se rappeler qu’ils n’ont fait que se poser les bonnes questions et tenter d’y répondre  .

Il y a plus de 30 ans maintenant, Joyner un éminent physiologiste du sport avait pensé que  les  moins de 2 heures  sur marathon étaient possibles en tirant le meilleur profit possible à la fois  des caractéristiques physiques nécessaires à cet objectif mais surtout en prenant en compte les conditions d’exécution (vent, température, pacing, drafting, parcours, etc.).

Début 2017, Wouter Hoogkamer a proposé une revue de littérature aussi rigoureuse qu’inspirante (https://www.lepape-info.com/actualite/moins-de-2h-au-marathon-theoriquement-envisageable/)  donnant des arguments très puissants à la tentative Breaking2. Certes il fallait trouver l’athlète qui puisse assumer l’ allure, même avec les chaussures magiques , mais aussi pour y arriver changer  de paradigme et s’émanciper des règles  des marathons classiques :  lutte entre adversaires, météo aléatoire, lièvres imparfaits, parcours , etc …

Pour les chaussures, Nike s’est donc posé les bonnes questions. Récemment , Joyner l’un des « sport scientist « recruté par Nike, anciennement accompagnateur de Radcliffe, de Sky vélo ou de Liverpool football (https://www.lepape-info.com/actualite/actualite-running/la-fin-du-mythe-de-la-vo2max-premiere-partie/) rappelait que s’il faut de formidables aptitudes physiologiques, musculaires et mentales pour être un grand champion, la course à pied est avant tout un sport mécanique.

C’est-à-dire un sport où l’expert sait bien courir et l’amateur un peu moins bien . Et très souvent pour le top de l’élite également un peu mieux que le niveau en dessous.

Les meilleurs coureurs ont du « pied » , une combinaison entre la capacité à produire de la vitesse, à restituer l’énergie lâché au sol à chaque foulée tout en étant efficient, c’est à dire avec une technique de course alliant  efficacité biomécanique et économie d’énergie.

 

 

Vaporfly première génération, ou héritières avec des améliorations, la base reste la même,  permettre de restituer un maximum de l’énergie mise au sol, celle-là même qui en coûte énormément lors de la phase de freinage du passage au sol de l’appui. Les Vaporfly ont été présentées à la fois comme des ressorts et des chaussures qui font courir plus vite.

Cette vision réductrice manque de finesse. Elle ne donne pas plus d’énergie car  cela n’est pas possible, mais elles permettent d’en perdre moins qu’habituellement à chaque fois que le pied frappe le sol et donc de s’économiser énergétiquement. La course à pied a de particulier, comme la natation, que quelqu’un moins fort physiologiquement mais efficace et propre techniquement peut gommer ses faiblesses énergétiques, voir être meilleur sur le terrain que quelqu’un possédant par exemple une plus grande VO2max.

Un travail a été mené à la fois sur la mousse qui entoure la plaque de carbone et l’inclinaison de cette dernière (des bulles d’air et des évolutions sur les plaques ont été ajoutées depuis) pour faciliter la propulsion vers l’avant (d’où cette sensation pour les coureurs d’avoir l’impression de tomber vers l’avant sur les premières foulées ) et d’une diminution des actions musculaires de la cheville, principalement constatée par une moindre activation des muscles du mollet et donc d’économie  de ses muscles.

En résumé, Nike a apporté dans la chaussure deux choses que demande la pratique du demi- fond et fond : avoir des qualités innées de pied et les travailler.

Mais une question demeure : peut-on imaginer qu’un coureur au profil de performance  qualité de pied puisse tirer le même profit qu’un  coureur qui ne possède pas cette qualité ?

 

La performance est multifactorielle, la chercheuse Kipp a dit que les gains annoncées de 4% sur l’économie de course sont une moyenne. La différence entre une amélioration de l’économie de 2% ou  de 6% aura forcément un impact très important sur la performance. Il est fort envisageable que cette différence de 2-6% soit certes causée par le type de foulée, la capacité à modifier cette dernière pour s’adapter aux chaussures (tous ceux qui les ont mises ont eu cette impression de devoir les accompagner et non pas de devoir créer de la vitesse) mais aussi et c’est bien plus embêtant par la nécessité d’en avoir plus ou moins besoin.

En résumé , un athlète passant beaucoup de temps au sol, donc avec une efficacité médiocre sera potentiellement celui qui en tirera le plus grand profit sous réserve qu’il arrive à s’ adapter à ses nouvelles chaussures.

 

 

Les nageurs qui ont connu la combinaison néoprène en bassin ou aujourd’hui en eau libre quand l’eau est en-dessous de 20°C pourraient le dire, l’un des facteurs de performance le plus important en natation est qualité aquatique, donc forcément les moins aquatiques en maillot sont ceux qui en majorité en tirent plus de bénéfices à porter une combinaison néoprène.

 

Cela ne veut pas dire qu’un nageur aquatique ne pourra plus gagner. La meilleure illustration en eau libre française vient de Marc-Antoine Olivier,  notre jeune nageur médaillé Olympique à Rio et double champion du monde qui est très aquatique.

En 2018, la combinaison néoprène est imposée pour les championnats d’Europe en Ecosse. Marc-Antoine a eu excessivement de difficultés à s’y adapter, lui dont le schéma moteur repose sur une utilisation de l’eau et de la glisse presque innée.

Depuis, comme tout champion, il a appris à trouver des solutions, car il sait qu’elle peut être utilisée sur une compétition, pour preuve sa victoire (en néoprène) à Doha l’an passé lors de la plus importante Coupe du monde de la saison devant tout le gratin mondial.

Mais si on lui pose la question, il préfère comme à Doha il y a quelques semaines, être en maillot de bain dans les conditions standards de la natation : en maillot de bain !

Au niveau des chaussures, la majorité des équipementiers a maintenant rattrapé le retard initial.

3 des 4 gagnants du marathon et du semi-marathon de Valence en décembre dernier portaient des Adizero Adios Pro, qui utilisent des tiges en carbone conçues pour limiter le travail de l’avant-pied et une plaque en fibre de carbone au talon entourée d’une belle mousse bien épaisse.

D’ailleurs le record du monde du semi-marathon y a été réalisé par Kibiwott Kandie, où devrions-nous dire : le meilleur chrono sur semi-marathon « avec » chaussures nouvelles générations a été battu à cette occasion.

 

 

Fixer les règles

Le monde de l’athlétisme a connu relativement peu d’innovations décisives dans le domaine des pointes par le passé. Jusque-là les principaux axes de recherche l’ont été sur la diminution du poids et la recherche d’une rigidité plus efficace.

Aux Championnats du monde 2019, ces prototypes, utilisés dans une discrétion absolue étaient un produit déjà abouti après 3 ans de recherches et d’essais sur le terrain.

Devant les performances de Sifan Hassan, Donavan Brazier et d’autres, nous imaginions bien un apport substantiel, mais sans en connaitre l’ordre.

Désormais elles ne sont plus des prototypes mais commercialisées. A quoi ressemblent-elles ?

 

La Air Zoom Victory, possède une plaque de carbone entourée de la fameuse mousse ZoomX et des air pod à l’avant du pied.

La ZoomX Dragonfly (pour le demi-fond long) dispose de la mousse Pebax, sans plaque de carbone mais avec une forte bascule vers l’avant et les deux ont une belle épaisseur de semelles pour intégrer ces nouveautés technologiques.

 

World Athletics avait une décision à prendre. La compétition sur piste était sur le point de suivre la course sur route, accompagnée par des accusations d’aide technologique, qualifiée par certains de « dopage technologique ».

 

Une décision pouvait être prise. Elle ne l’a (malheureusement) pas été .

Sebastian Coe est arrivé à la présidence de World Athletics en exprimant le souhait de redynamiser l’athlétisme en perte de vitesse avec / plus de spectacle, de performances, de records.

Pendant des décennies l’athlétisme s’est construite autour de la philosophie des records. Mais la physiologie humaine, sa bio- mécanique, ses modèles de préparation sont arrivés aux limites et depuis une dizaine d’années les records se sont faits rares .

Ces nouvelles chaussures sont une belle aubaine, records mondiaux, records nationaux tombent comme à Gravelotte. On reparle d’athlétisme. Mais attention au revers de la médaille, trop de records peuvent tuer les records et son ambition initiale.

World Athletics, en légiférant (volontairement ?) tardivement a opté pour une limite d’épaisseur de semelles de 20 mm sur les épreuves allant jusqu’à 400 m et 25 mm pour les distances plus longues.

Ces 25 mm permettent d’intégrer des nouvelles technologies en attendant une nouvelle libéralisation car il est clair, au vu du discours de S. Coe qu’il n’ y aura pas de retour en arrière.

 

 

Un dirigeant d’un équipementier a déclaré : « Les marques vont toujours innover. La faute incombe à l’organe directeur international (WA) qui n’a pas défini les lignes directrices ces dernières années en matière de technologie de la chaussure.

Nous savions en 2016 que cela se produisait, des règles pouvaient être établies. Ce n’est qu’en 2020 que cela a commencé à se mettre en place mais le retour en arrière est impossible ».

Un porte-parole de WA a déclaré : « Nous aurions peut-être dû réagir plus rapidement en rassemblant les équipementiers, comme nous l’avons fait à la fin de 2019, mais nous aurions suivi le même processus et défini les mêmes principes que ceux sur lesquels nous travaillons actuellement ».

 

 

Quelles améliorations apportent ces pointes ?

Bien que diverses estimations  aient été produites, la question est  de savoir quelle amélioration réelle apportent ces chaussures. En effet, il est difficile d’émettre un chiffre précis. Il en a été  de même pour le passage des pistes en cendrée au synthétique à la fin des années 1960. En moyenne, elles avaient été estimées autour de 1,5% par les biomécaniciens et statisticiens.

Pour les pointes, Hoogkamer explique : « Pour le marathon, vous pouvez faire des essais avec six chaussures différentes en laboratoire et à la fois les comparer ainsi que leurs différents apports, car l’exercice se réalise à une allure aérobie linéaire. Mais courir à un rythme de course de 800 m est déjà assez difficile, vous ne pouvez donc pas faire les mêmes comparaisons » et faut-il ajouter, il n’existe pas à ma connaissance de tapis de course permettant d’utiliser des pointes.

« L’autre aspect est donc que le marathon repose sur la capacité aérobie, que nous pouvons mesurer grâce à la consommation d’oxygène. Pour les distances moyennes, la  contribution anaérobie, que nous ne savons toujours pas quantifier, est énorme. Donc, mesurer l’économie de course sur des allures  de demi-fond ne tient pas compte de toutes les contributions anaérobies. Il n’y a pas de mesure de laboratoire assez stable ».

Burns dit que la différence produite par cette nouvelle technologie de chaussures se révélera probablement plus perceptible sur la piste qu’elle ne l’a été sur la route.

« Pour commencer, les coureurs participent à plus de compétitions sur piste , donc l’ensemble des données est plus grand, et les conditions sont mieux contrôlées. Sur la route, vous devez gérer de nombreux facteurs externes et les coureurs  ne courent des grands marathons que deux fois par an ».

« Ce que cela signifie, c’est que les performances que nous qualifions avant comme rares et excitantes vont l’être un peu moins ces prochains temps. Très vite, nous allons nous habituer à cette époque ».

 

W.A. cherche actuellement à créer une formule qui mesure le retour d’énergie, pour éventuellement imposer à l’avenir des limitations par cette voie – plutôt que des contraintes physiques spécifiques – La mise en œuvre de telles réglementations est cependant délicate, et le décalage temporel entre les prototypes, la création du modèle , la production , la commercialisation des chaussures est tel que tout changement radical des règles prendrait probablement des années à être mis en place…

 

Les pointes nouvelles technologies sont maintenant bien présentes sur tout le circuit et domineront les courses de demi-fond et fond  aux Jeux olympiques de Tokyo. D’autres disciplines devraient suivre sous peu bouleversant là aussi les bilans mais on sait les Viperfly de Nike (pointes de sprint) testées en laboratoire   avec des résultats impressionnants en laboratoire ont pour l’instant étaient remisées au placard, car celles-ci ne respectent pas les règlements en vigueur. Pour combien de temps ?

 

Une nouvelle version « légale » pourrait encore apparaître avant les Jeux olympiques, et New Balance – dont les pointes Fuelcell SDx ont aidé Femke Bol aux Pays-Bas à courir les quatre temps les plus rapides du 400 m en Europe cette année – a également l’intention d’être présent avec ses pointes de sprint à Tokyo.

 

Certains estiment que tout cette agitation pourrait permettre à l’athlétisme de retrouver ces lettres de noblesse. Le scepticisme peut être de rigueur car cette multitude de records amènent le grand public à s’interroger sur leur transparence, leur vraie valeur .

Quoiqu’il en soit, il faut respecter les performances de nos sportifs. Et si des records réputés imbattables tombent grâce aux chaussures nouvelles technologies , ce sera quand même, au-delà l’invraisemblable immobilisme des autorités de la fédération, par l’investissement au quotidien, pendant de longues années du sportif pour être le plus performant.   

 

image1
aubry_anael
image3
@AUBRYANAEL
image5
Anaël Aubry
image6
Anaël Aubry Sport Scientist

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 réaction à cet article

  1. WOW!!! merci pour votre article, beaucoup de travail de recherche fut nécessaire j’imagine pour en arriver à cette qualité de l’écrit!!!

    Répondre

Réagissez