Le record du monde du marathon d’Eliud Kipchoge à la loupe

Un article d'Anaël Aubry avec Jean-Claude Vollmer

Le 25 Septembre à Berlin, Eliud Kipchoge a littéralement pulvérisé le record du monde du marathon. Au-delà de l’enthousiasme ou du scepticisme de certains, l’objectif de cet article sera de tenter de répondre à ces deux questions. Est-il surprenant que Kipchoge ait battu le record à Berlin ? Était-il pensable qu’il puisse le battre dans cette proportion ?

Eliud Kipchoge (crédit photo Nike)
Eliud Kipchoge (crédit photo Nike)

Est-il surprenant que Kipchoge ait battu le record à Berlin ?

La première chose à noter sur Eliud Kipchoge est sa précocité en termes de niveau de performance. 13’48 en cadets à l’altitude de Nairobi (Kenya), ça impressionne en Europe même si ça n’a rien d’exceptionnel au Kenya puisqu’il doit bien y avoir une bonne cinquantaine de cadets qui ont fait mieux à ce jour.

Champion du monde du 5 000 m à 18 ans

Mais son énorme talent se mesure aux chronos réalisés dès qu’il est confronté à une charge d’entraînement supérieure. Dans un premier temps, il se classe 5ème aux championnats du monde de cross et réalise 13’11″03 (2002). L’année suivante, sa progression s’accélère avec un titre aux championnats du monde juniors de cross à Lausanne et un chrono ahurissant de 12’52″79 à Oslo (5 000 m), avant le chrono encore plus incroyable de 12’52″61 réalisé en finale des championnats du monde d’athlétisme à Paris en 2003 alors qu’il n’a encore que 18 ans. Dans cette course de légende, il s’impose au sprint face à Hicham El Guerrouj et à Kenenisa Bekele.

Evolution des meilleures performances annuelles d’Eliud Kipchoge

1500 M

Mile

3000 m

5000 M

10000 

5 km route

10 km route

Semi- marathon

30 km route

Marathon

2018

34 ans

 

 

 

 

 

 

 

 

1 :26.44 tp

2 :01.39

2017

33 ans

 

 

 

 

 

 

 

 

1 :27.24 tp

2 :03.32

2016

32 ans

 

 

 

 

 

 

 

59 :44 :00

1 :27.13 tp

2 :03.05

2015

31 ans

 

 

 

 

 

 

 

60 :50 :00

 

2 :04.00

2014

30 ans

 

 

 

 

 

 

30 :36 :00

60 :52 :00

 

2 :04.11

2013

29 ans

 

 

 

 

 

 

 

60 :04 :00

 

2 :04.05

2012

28 ans

 

 

7 :31.40

12 :55.34

27 :11.93

13 :14

 

59 :25.0

 

 

2011

27 ans

 

 

7 :27.66

12 :55.72 i /12 :59.01

26 :53.27

13 :14

 

 

 

 

2010

26 ans

3 :38.36

 

7 :32.99 i

12 :51.21

 

13 :11.0

 

 

 

 

2009

25 ans

 

 

7 ;28.37

12 :56.46

 

 

28 :11.0

 

 

 

2008

24 ans

 

 

7 :33.14

13 :02.06

26 :54.32

 

 

 

 

 

2007

23 ans

3 :39.98

3 :57.19

7 :33.06

12 :50.38

26 :49.02

 

 

 

 

 

2006

22 ans

3 :36.25 i

 

7 :30.48

12 :54.94

 

 

 

 

 

 

2005

21 ans

3 :33.80

 

7 :28.56

12 :50.22

 

 

 

 

 

 

2004

20 ans

3 :33.20

3 :50.40

7 :27.72

12 :46.53

 

 

 

 

 

 

2003

19 ans

3 :36.17

 

7 :30.91

12 :52.61

 

 

 

 

 

 

2002

18 ans

 

 

7 :46.34

13 :13.03

 

 

 

 

 

 

2001

17 ans

 

 

 

13 :48

 

 

 

 

 

 

Le décor est planté. Le chrono de Kipchoge restera le record du monde juniors jusqu’en 2012 où l’Ethiopien Hagos Gebrhiwet fera mieux avec 12’47″53, devançant de peu un autre junior Isiah Kiplangat Koech (12’48″64). Ce chrono, exceptionnel, a encore été amélioré cet été (2018) par le nouveau prodige éthiopien Selemon Barega avec un temps incroyable de 12’43″02.

Kipchoge est donc précoce et talentueux et va jouer les premiers rôles pendant plusieurs années car c’est aussi un formidable compétiteur. Il va malheureusement tomber sur une génération d’adversaires exceptionnels et devra se contenter d’accessits. Il sera ainsi troisième aux JO de 2004 battu par El Guerrouj et Bekele puis avec l’arrêt d’El Guerrouj, Bekele va systématiquement le priver de l’or. Kipchoge « ne sera que » quatrième aux Mondiaux d’Helsinki en 2005, troisième aux Mondiaux Indoor à Moscou en 2006, deuxième aux Mondiaux de Osaka en 2007 (là ce sera Bernard Lagat, un autre grand, qui le devance), deuxième aux JO de Pékin et cinquième aux Mondiaux de Berlin en 2009.

Premier semi-marathon en 59’25

Mais sa non qualification lors des trials kenyans pour les JO de Londres en 2012 (7e) lui fera comprendre qu’il est temps de passer à autre chose. Avec son entraîneur de toujours, Patrick Sang, le choix est fait : le marathon. Sa première compétition sur route ne pourra que l’encourager dans cette voie avec un premier chrono impressionnant de 59’25 au semi-marathon de Lille en septembre 2012.

Kipchoge est un coureur au registre de course très complet au même titre que les grands athlètes qui ont révolutionné le marathon comme Paul Tergat (3’42″5 sur 1500 m ; 7’28″70 sur 3000 ; 12’49″87 sur 5000 m ; 26’27″85 sur 10000 m ; 2h04’55 ; 5 médailles olympiques/mondiales sur piste et 5 titres de champion du monde de cross) et Haile Gebrselassie (3’31″76 sur 1500 m en salle ; 12’39″36 sur 5 000 m ; 26’22″75 sur 10 000 m ; 2h03″59 sur marathon ; 10 médailles d’or planétaires du 1 500 m (en salle) au 10 000 m). Car ces coureurs venus de la piste y ont amené la vitesse et le système des lièvres pour descendre les chronos.

Sûrement inspiré par leur réussite, le toujours recordman du monde du 5 000 m et du 10 000 m Kenenisa Bekele (3’32″35 ; 12’37″35 ; 26’17″53 ; 2h03’03, 28 titres majeurs piste et cross) a lui aussi rejoint le peloton des marathoniens n’échouant que de quelques secondes contre le record du monde en 2016. Alors qu’un autre grand pistard comme Mo Farah (2 doublés 5 000 – 10 000 m aux JO et 3 doublés aux Mondiaux, imbattable pendant 7 ans) vient également de se lancer sur la route (2h06’21 à Londres en 2018).

Il est intéressant de noter, l’âge de leur premier marathon et le temps mis pour atteindre une performance de pointe.

  • Tergat : 32 ans (2h08’15) avec des débuts en course à pied à 22ans. Il bat le record du monde au bout de 3 ans.
  • Gebrselassié : 29 ans (2h06’35) après 10 ans de piste. Gebrselassie, peut être déçu du résultat revient sur la piste pour tenter le triplé à Athènes mais ne retrouvera pas sa vitesse. Il reprendra sur route à 32 pour battre son premier record du monde à 34 ans. Gebrselassie en procédant ainsi à probablement fait une erreur. Parti sur marathon il aurait dû y rester car après sur piste son compatriote Békelé lui a été supérieur ;
  • Bekele : 32 ans (2h05’04) après 16 années de piste. Record au bout de 3 ans
  • Kipchoge : 29 ans (2h05’30) après 12 années de piste et un chrono de 2h04’05 dès son deuxième marathon dans la même année.

Le choix de Kipchoge de monter sur marathon a été effectué au bon moment (2013) avec une adaptation rapide sur la distance pour laquelle il semble avoir été fait.

La construction de sa carrière : un athlète, un coach

Eliud Kipchoge est originaire de Kapsisiywa, un petit village du district de Nandi, moins connu qu’Eldoret ou Nairobi (Kenya). Son papa est décédé très tôt, sa maman travaille comme maitresse d’école.

Comme beaucoup d’enfants des hauts plateaux, Kipchoge allait et revenait de l’école en courant. Lorsqu’on sait l’importance de la base foncière et du développement de l’économie de course au plus jeune âge, il est difficile d’avoir des éléments de comparaison en occident. Peut-être les frères Ingebrigtsen avec leurs heures de ski de fond ? Ajoutez à une vie à une altitude de 1940 mètres propice au développement des qualités cardio-respiratoires et un sol instable propice au travail proprioceptif, la formation se réalise naturellement.

Après l’école, l’adolescent Kipchoge aide sa famille en collectant du lait chez leurs voisins pour le vendre sur le marché. Mais, il continue à courir, seul, inspiré par Patrick Sang figure respecté de Kapsisiywa (médaille d’argent au JO de 1992 sur 3 000 m steeple) et a terminé deux fois deuxième aux Mondiaux (1991 & 1993), avant de retourner à Kapsisiywa où il s’est lancé dans l’organisation d’événements sportifs.

En 2001, il y rencontre Eliud âgé de 16 ans qui lui demande un programme d’entraînement. Toutes les deux semaines, il lui fait passer des séances griffonnées sur un bout de papier. Quelques mois plus tard, Kipchoge l’emporte sur une course régionale (régionale = district au Kenya, donc de haut niveau). Sang lui demanda alors son nom : « Kipchoge ». Coïncidence, c’est le même nom que celui de son ancienne professeure de maternelle 35 ans plus tôt. Il lui offre alors une montre pour chronométrer ses entraînements et depuis cette rencontre leurs relation dure toujours. « Quand tu es jeune, tu espères toujours qu’un jour tu seras quelqu’un, a déclaré Sang au New York Times. Et dans ce voyage tu as toujours besoin de quelqu’un pour te tenir la main. Peu importe qui est cette personne, tant qu’elle croit en vos rêves. Alors pour moi, lorsque vous trouvez un jeune passionné, ne le décevez pas. Donnez-lui un coup de main et grandissez avec lui ».

ELIUD KIPCHOGE BERLIN
Eliud Kipchoge dans les bras de son entraineur Patrick Sang (crédit photo Nike).

Bilan des marathons de Kipchoge depuis ses débuts sur la distance

  • Hambourg 2013 : 2:05.30 pour son 1er marathon. Il passe en 1h03.13 et finit en négative split et lasse son suivant (Getacherv à 2’). Il est à 1 : 31 du record du monde d’Haile Gebrselassie.
  • Berlin 2013 : 2h04’05. Il finit 2ème (2h04’05) derrière Wilson Kipsang Kiprotich (2h 03.23) qui prend à cette occasion le record du monde à Gebrselassie. Une performance de très haut niveau surtout en suivant le nouveau recordman du monde Kipsang jusqu’au 38ème (passage au semi en 61’32 et au 30ème en 1h28’01), puis une fin de course compliquée (les 2,195 km terminaux en 06.35, soit 20,01 km/h). Lors de cette course, il passe en 61’32 au semi. Ce sera sa seule défaite sur cette distance.
  • Rotterdam 2014 : victoire en 2h05’00. Ses poursuivants sont B. Koech, 2h06’06 et B. Kipeygo 2h07’58.
  • Chicago 2014 : dans une course avec une concurrence relevée, il gagne en 2h04’11 (en accélérant légèrement les 12 derniers km) et bat Sammy Kitwara (2h04’28) et Dickson Chumba (2h04’32).
  • Londres 2015 : Il l’emporte en 2h04’42 dans une course très relevée où la tactique a prévalu sur la performance avec un ralentissement entre le 15ème et 30ème (autour de 15’ au 5 km, soit ± 20 km/h), avant une grosse fin de course après le 35ème (autour de 21 km/h) pour reléguer Kiprotich Wilson Kipsang à 47 secondes et Kimetto Dennis à 1’08.
  • Berlin 2015 : 2h04’00, une performance incroyable quand on sait qu’il a couru une grande partie de la course avec ses semelles sorties des chaussures… Mais ce qui a frappé ce jour-là, c’est le visage imperturbable de Kipchoge. Alors que 99 % des coureurs auraient arrêté, lui a fait comme si de rien n’était. Il a montré lors de cette course un mental à toute épreuve.   
  • Londres 2016 : Londres présente un plateau exceptionnel avec comme adversaires (Kiprotich, Bekele, Kimetto, Kuma, Regassa et Biwott). Avec un chrono de 2h03’05, Kipchoge échoue à 8 secondes du record du monde, mais établit celui du record du marathon de Londres. Les conditions étaient loin d’être idéales avec beaucoup de vent. Le départ est ultra rapide avec un passage au 5 km en 14’16, les 10 km sont atteints en 28’37, une folie qui va l’obliger à ralentir avec 2 fractions de 5 km courues en 14’40 et 14’53. Le temps de passage au semi (61’24) est sur les bases du record du monde mais il y une bataille avec Bekele et Biwott et le record va s’envoler avec un ralentissement du 25ème au 40ème.  Kipchoge finira néanmoins en trombe les 2 derniers kilomètres.

Comme je l’ai écrit dans un article paru le 6 octobre 2016 sur ce site (lire article), je considère que lors du marathon de Berlin 2015 ou de celui de Londres 2016, Kipchoge aurait pu, dans des conditions plus favorables battre nettement le record de Kimetto.

Faut il rappeler que le parcours de Londres n’est guère propice aux records. En effet Berlin présente une moyenne sur les 10 meilleures performances (2h03’14) inférieure de 1’12 par rapport à la moyenne de Londres (2h04’26). Même Dubaï possède une meilleure moyenne 2h04’13 que Londres.

  • Marathon des JO de Rio 2016 : grand favori après sa démonstration à Londres, Kipchoge remporte la victoire avec une grande marge dans la fournaise brésilienne en 2 :08.44 devant l’éthiopien Feyisa Lilesa (2:09.54) et l’américain et Galen Rupp (2:10.05).
  • Monza Nike Breaking2 : 2h00’25. Une performance non homologable. Avec cet évènement marketing Nike voulait révolutionner le marathon et marquer l’histoire de la performance humaine. Si Kipchoge, ce jour-là, a puisé très profondément dans ses ressources physiques, montrant par là qu’il a repoussé très loin la résistance à la fatigue et à la douleur, l’objectif des 2 heures n’en était pas moins raté.
  • Berlin 2017 : hélas, 3 fois hélas, ce jour-là les conditions atmosphériques sont détestables (pluie, froid, routes mouillées et glissantes) et facteur déstabilisant, il est à la lutte avec Adola Guye, un éthiopien avec un chrono de 27:09.78 sur 10000 m et 59.05 sur semi -marathon et dont c’est le premier marathon. Kipchoge ne connait pas son potentiel sur marathon et se méfie. Il ne le lâchera que dans les 2 derniers km. 2:03.34 à l’arrivée. Encore loupé alors que dans de bonnes conditions on peut enlever 1 minute à ce chrono. A noter qu’Adola n’a pas recouru depuis ce marathon.

  • Londres 2018 : un plateau royal mais cette édition est marquée par …la chaleur. On sait d’emblée qu’avec la température ambiante, le chrono ne pourra être battu. Après un départ de folie (un premier kilomètre proche de 22 km/h) et un premier 5000 m en 13’48 … Kipchoge l’emporte en 2h04’17.

  • Berlin 2018 : 2h01’39. Record du monde.

Un mental exceptionnel

Les questions que l’on pouvait légitimement se poser après l’exploit physique e Breaking 2 étaient les suivantes : Kipchoge pouvait-il récupérer après avoir puisé si profondément dans ses ressources physiques et mentales et pouvait-il encore trouver la motivation pour continuer alors qu’il a tout gagné ?

Pour comprendre cet élément essentiel il faut se pencher sur la philosophie de vie de Kipchoge. Pour ceux qui ont déjà pu voir des images de son quotidien, il est toujours resté le même, même s‘il est devenu une star. Il vit dans sa petite maison avec sa famille, il ne présente aucun signe ostentatoire de richesse (le strict minimum pour vivre, des habits basiques), il se lève à 5h30 pour sortir les vaches et faire le ménage. « Le but de la vie c’est d’être heureux, c’est pourquoi je crois à une vie simple et modeste, vivez simplement, entraînez-vous durement et menez une vie honnête, alors vous serez libre. »

Une philosophie qu’il a également adopté à l’entrainement. « Celui qui s’entraîne seul ne peut pas faire un bon temps. La formule c’est 100% de moi-même ne valent rien comparé à 1% de toute l’équipe, c’est un travail d’équipe, pour moi c’est important. »

On n’a pas cette carrière sans un grand professionnalisme, la science n’a rien inventé. Tous ceux qui l’ont côtoyé s’accordent à dire que le plus surprenant pour eux est sa force mentale : « Je ne sais même pas comment l’expliquer, mais il m’aura montré à quel point le mental est essentiel », dira le responsable scientifique du projet Breaking 2. J’ai toutes les données physiologiques, la résistance au vent, les caractéristiques des chaussures et tout le reste, mais c’est le vide quand il s’agit de quantifier le mental. Comment quantifier la capacité de quelqu’un à dépasser ce que l’on pensait réalisable selon des critères physiologiques ? » « Contrôlez votre esprit sinon lui vous contrôlera, explique le champion. Je dis à mon esprit que je peux faire telle chose et je réussis. »

Sourire pour mieux souffrir

Cette force mentale est une caractéristique commune de tous les grands champions. Se lever chaque jour pour enchaîner 2 ou 3 séances d’entraînement est une discipline très difficile à tenir sur le long terme.

Ce qui le caractérise aussi c’est le refus de la défaite, une autre facette des grands champions. Bernard B. Lagat son ancien adversaire sur 5000 m déclare avant le marathon de Berlin 2018 : « Ça va être quelque chose comme chacune de ses courses, parce qu’Eliud ne joue pas. Le gars est féroce et il n’a peur de personne. »

Kipchoge a pour habitude de sourire chaque fois que la douleur apparait. Il déclare : « la douleur n’est rien de plus qu’un état d’esprit ». Donc il se distrait avec d’autres pensées : la joie de courir, la ligne d’arrivée imaginaire. Puis, la douleur s’estompe. La science l’a montré encore une fois (voir article).

11 marathons, 10 victoires

Ce qui est impressionnant chez Kipchoge, c’est sa régularité à un très haut niveau. Alors que beaucoup de marathoniens ne réalisent durant leur carrière qu’une performance de pointe, lui, les enchaine à chaque sortie. 

A la veille du marathon de Berlin, Kipchoge présentait une moyenne sur ses 3 meilleurs marathons de 2h03’32 et de 2h03’47 pour ses 5 meilleurs (hors Breaking2). Pas besoin d’être devin, le record lui tendait les bras et le battre n’était qu’une affaire de circonstances enfin heureuses.

Kipchoge en chiffres

Eliud Kipchoge est clairement le marathonien le plus impressionnant sur le plan chronométrique avec une succession de chronos absolument pharamineux, auquel il faut donc ajouter un ratio victoires/défaites de 11/1 (Chicago, Rotterdam Londres x3, Berlin x3) et une victoire olympique.

KIPCHOGE Eliud

02 :01 :39

Berlin 2018

02 :03 :05

Londres 2016

02 :03 :32

Berlin 2017

02 :02 :45

02 :04 :00

Berlin 2015

02 :04 :05

Berlin 2013

02 :03 :16

02 :04 :11

Chicago 2014

02 :04 :17

Londres 2018

02 :04 :42

Londres 2015

02 :05 :00

Rotterdam 2014

02 :05 :30

Hambourg 2013

02 :04 :00

Kipchoge sur marathon c’est donc :

  • Une moyenne de 2h04’00 sur les 10 marathons en excluant le marathon des JO.
  • Une moyenne de 2h03’16 sur les 5 meilleurs chronos.
  • Une moyenne de 2h02’45 sur les 3 meilleurs chronos.

Sa moyenne sur ses trois meilleurs marathons hors Breaking 2 est tout simplement meilleure que l’ancien record du monde de Dennis Kimetto qui lui, n’a jamais gagné une médaille en grand championnat et ne compte que trois victoires dans des marathons prestigieux. Alors que sa moyenne sur ses 5 meilleurs chronos n’est dépassée en performance de pointe que par Kimetto, Bekele, Mutai et Kipsang. Sa moyenne des 10 meilleurs chronos est d’ailleurs à une seconde du record du monde historique de Gebrselassie (2:03.59).

Sur la moyenne des 10 meilleurs chronos seul Wilson Kipsang Kiprotich peut tenir la comparaison.

Kipchoge

Kimeto

Bekele

Mutai

Kiprotich

Musyoki P. Makau

Biwott

Gebrselassie

Mutai G. K

Kebede

Moyenne 3

2:02.45

2:03.39

2:04.39

2:03.55

2:03.51

2:04.31

2:04.39

2:04.26

2:04.45

2:05.05

Moyenne 5

2:03.16

2:04.44

2:05.18

2:04.53

2:03.45

2:05.05

2:05.32

2:04.57

02:05.17

2:05.20

Moyenne 10

2:04.0

2:05.51

2:04.49

2:05.41

2:05.55

Que Kipchoge batte le record du monde du marathon n’est donc pas une surprise, c’était même attendu depuis 2015.

Deuxième question : Était-il pensable qu’il puisse le battre dans cette proportion ?

Avec 2h01’39 Kipchoge a amené le record à un niveau stratosphérique. Un éminent spécialiste comme le professeur Ross Tucker (chercheur et observateur crédible dans le domaine de la course à pied) situait un probable record du marathon entre 2h02’00 et 2h02’30 dans les années à venir, une zone que je considérais moi-même comme accessible par un coureur comme Kipchoge. Mais de là à courir en 2h01’39.

Dans un précédent article consacré aux moins de 2 heures sur marathon, j’avais avancé l’hypothèse : «  Si l’on additionne les fractions de 5 km  les plus rapides de leur meilleur marathon (Kimetto, Bekele et Kipchoge) on arriverait à un temps final de 2h01’28 et que pour arriver à ce chrono, il faudrait un coureur qui soit la parfaite synthèse de Kipchoge,Bekele et Kimetto, c’est-à-dire quelqu’un capable de «  sublimer » en mieux les qualités des uns et des autres : plus rapide que Bekele  plus endurant que Kimetto, encore meilleur en termes de relâchement, de mental, de maîtrise que Kipchoge ».

J’avoue que je m’étais trompé, la synthèse existait déjà avec Kipchoge, à qui il manquait juste encore quelques ajustements, qu’il a probablement trouvés dans la phase de préparation et de réalisation du Breaking2.

Mais comment a-t-il fait ?

Depuis son passage sur route, Kipchoge court très peu. Sa planification des compétitions depuis 2013 est la suivante.

  • 2013 : 3 semi-marathons et 2 marathons
  • 2014 : 1 semi et 2 marathons
  • 2015 : 1 semi et 2 marathons
  • 2016 : 2 marathons et le semi de New Delhi en 59.44
  • 2017 : 2 marathons (dont le Breaking2)
  • 2018 : 2 marathons

La préparation est totalement centrée sur le marathon depuis 2016. Kipchoge se connait parfaitement et n’a pas besoin de compétitions préparatoires. La qualité de ses entraînements est suffisante et il se concentre sur son objectif.

Son entraînement

Kipchoge, coureur talentueux à ses débuts, a su lui, contrairement à des dizaines d’ovnis kenyans ou éthiopiens, durer (lire un article sur son entrainement). La longévité est la marque des plus grands coureurs de demi-fond et fond comme Tergat, Gebrselassie, Bekele.

On peut néanmoins affirmer que Kipchoge a mieux réussi la transition piste /route que ses prédécesseurs. Il a surtout réussi à maintenir ses hautes vitesses le plus longtemps possible. Car si on est déjà parti vite sur marathon dès les années 80 (ainsi Steve Jones en 1985 à Chicago était passé en 1h01’42 au semi, sans lièvre et en menant la course, pour finir en 2h07’13), il est le seul à réussir à maintenir le cap.

Au-delà des pseudo-scientifiques ou pseudo-experts, qui dès le lendemain du record de Dennis Kimetto en 2014 promettaient déjà les moins de 2 heures au marathon dans les cinq années à venir, il est intéressant d’essayer de comprendre comment ce record incroyable a pu être construit.

Si l’on devait investiguer la physiologie humaine avant de parler de maximisation de l’accompagnement (sujet sur lequel nous reviendrons ultérieurement) il va falloir se concentrer sur les facteurs de performance du marathon. Ceux-ci sont établis depuis longtemps et nommés par les spécialistes le « Big There » : VO2max, le seuil lactique et l’économie de course.

Nous n’avons évidemment pas de données chiffrées sur sa VO² max, mais ses temps sur 3 000 m avec 7’27″66 (24,16 km/h), et 5000 m (12’46″53 (23,5 km/h), couplés à son format de poche (57 kg) lui procurent un rapport moteur brut ÷ poids optimal. La VO2max rapportée au poids de corps est donc exceptionnelle chez Kipchoge avec une VMA certainement supérieure à 24 km/h (valeur logique à ce niveau).

VMA à plus de 24 km/h

Pour l’allure au seuil c’est une valeur assez simple à estimer à haut niveau, puisqu’elle correspond à une allure située légèrement sous l’allure moyenne réalisée au 10km. Par exemple les triathlètes de l’équipe de France qui valent ± 29 min (20.69 km/h) sur un 10 km (sans la natation et le vélo en amont) possèdent (bien évidemment selon leur profil) un seuil anaérobie autour de 20 / 20.5 km/h.

D’autres facteurs constitutifs, autre que le système aérobie va bien entendu influencer le temps sur 10 km (capacité lactique, vitesse de base, économie de course…). A partir de son record sur 10 000 m et à sa baisse de niveau dans ce secteur en raison de son entraînement marathon, on peut estimer une vitesse maximale aérobie et une vitesse au seuil lactique (ou anaérobie), respectivement autour de 24 km/h et 22,5 km/h.

Son temps au marathon lors du record du monde (2h01’39) correspond à une vitesse moyenne de 20.81 km/h. Or, il est établi qu’un marathonien de haut niveau aura la capacité physiologique à tenir 2h à l’allure correspondant à son seuil aérobie (SV1) ou légèrement au-dessus (pour en savoir plus).

Avec une VMA et un SV2 aux alentours de 24 km/h et 22,2km, il est réaliste de penser que Kipchoge possède un seuil aérobie qui se situe à 20-20.5 km/hAussi incroyable que puissent paraitre ces valeurs ce sont pourtant des valeurs plausibles avec son niveau de performance.

Une économie de course

La capacité à tenir cette vitesse dans la durée sera dépendante de l’économie de course, de l’endurance musculaire et mentale et de la capacité à épargner au mieux des réserves énergétiques et principalement glucidiques. C’est le réel enjeu à ces allures avec des passages en 1 h01/1 h 01.30 au semi- marathon.

Pour l’économie de course, sans même des mesures en laboratoire, il est clair qu’Eliud Kipchoge a un profil très économique. Sa technique de course montre très peu de déperdition. Il a du pied, un haut du corps qui ne bouge peu, un relâchement extrême. Rien ne bouge et ne perturbe son avancement et visuellement on ne voit aucune dégradation de sa foulée pendant le dernier tiers de course, là où la casse musculaire de la répétition du geste à haute intensité ou le manque de réserve pourraient se faire sentir.

Berlin : la stratégie parfaite

Eliud Kipchoge est aussi une éponge. Il se construit à partir de chaque évènement. Breaking2 ne l’a pas transformé, mais a permis de contribuer à son évolution. Berlin 2018 a été monté autour de lui. Pas de lutte d’homme à homme car il n’y pas d’adversaire à sa taille. Il vient avec son équipe pour son projet : le record.

Et même s’il a été lâché par son dernier lièvre au 26ème km à Berlin et que tous les observateurs ont cru que la tentative était compromise, il a continué sans s’en soucier.

L’analyse des différentes courses record de Kimetto, Bekele et des tentatives au cours des dernières années de Kipchoge est particulièrement instructive car elle nous apprend comment courir un marathon.

  • Kimetto : En 2014, Kimetto lors de ses 2h02’57 part lentement : 14’42 sur 5km puis 29’24 au 10 km pour accélérer à partir du 15ème kilomètre et avaler les 10 kilomètres entre le 15ème et le 25ème en 28’59 mais surtout une fraction de 10 km du 25ème au 35ème en 28’30 ! Au 35ème km, il est sur les bases de 2h02’30 mais va s’écrouler sur les derniers 7,195 km. Son 2ème semi marquera néanmoins les esprits avec un 61’12. 

Résumé : départ lent et accélération forte sur plusieurs kilomètres trop précoce

  • Bekele : En 2016, Bekele part certes très vite sur le 1er km (2’40) mais avec un temps de passage de 29’ il est sur des bases de 2h02’21. Il va accélérer dans la 2ème fraction de 10 km (28’51) mais ralentir très nettement du 20ème au 25ème km (14’46 la fraction de 5 km) en passant néanmoins en 1h01’11 (base 2h02’22), le temps de passage au semi le plus rapide à ce jour. Il va un peu relancer la machine du 25ème au 35ème (29’09 sur cette fraction) avant de beaucoup ralentir du 35ème au 40ème (14’59) avant de finir en boulet de canon en 6’09. 

Résumé : départ rapide puis comportement « erratique » de vite lent vite qui s’explique aisément car Bekele est à la lutte avec Kiprotich (ancien recordman du monde en 2h03’23 à Berlin en 2013) et qui lui a rendu la vie difficile.

Les courses de Kipchoge

  • Londres 2016 : un départ de folie (14’16 +14’21 soit 28’37), une base pour faire nettement moins de 2h01. Il va ralentir nettement sur la 3ème et la 4ème fraction de 5 km (14’40 et 14’53) pour passer en 61’24 puis relancer l’allure du 20 au 25ème en 14’29 avant de diminuer l’allure 14’34 puis 14’53 pour arriver au 35ème kilomètre, toujours accompagné de son compatriote Biwott. Il va le lâcher après le 37ème avec une belle fin de course 14’42 sur la dernière fraction et 6’16 sur les derniers 7,195 km. Mais cela ne suffira pas.

Résumé : départ trop rapide, chute du rythme puis accélération brutale et nouveau ralentissement avant de terminer de manière solide. La course pour la victoire a empêché Kipchoge de battre le record. Il améliore la meilleure marque à Londres de 1’24.

  • Berlin 2017 : les conditions atmosphériques sont très défavorables. Kipchoge part raisonnablement (14.28 + 14’37). Il reste sur ses allures passant en 43’44 (fraction 5 000 m en 14’39) puis 58.18 (fraction de 5 000 m en 14’34) pour un passage au semi en 1h01’29, parfaitement sur les bases du record du monde et relance légèrement l’allure jusqu’au 25ème en 1h12’50 (fraction en 14’32). Pluie et froid auront raison de lui, du 25 au 35ème, il ralentit sensiblement (fraction de 14’34 et de 14’40). Au 35ème, alors que le record est encore jouable, il a toujours Adola Guye dans sa foulée, le jeu tactique pour la victoire va prendre le dessus. Le ralentissement est net avec une fraction de 15’04, le record s’envole. Il n’y plus que la victoire qui compte. Kipchoge va s’imposer avec 14 secondes d’avance en 2h03’32.

Résumé : l’allure est parfaitement contrôlée jusqu’au 25ème dans la perspective d’un négative split mais les aléas atmosphériques auront raison de Kipchoge.

  • Londres 2018 : un plateau exceptionnel : Adola, Bekele, Wanjiru, Kirui, Kebede et un pseudo débutant à suivre Mo Farah. Le départ est un véritable sprint : 2’40 pour le 1er km et 13’48 pour le 1er 5 000 m. Des bases folles pour un suicide annoncé. Du jamais vu. Ça ralentit du 5ème au 10ème (14.31) mais on est toujours à 28’19 au 10 km. Des bases de 2h00’00. Mais dans la chaleur londonienne l’allure ne peut que ralentir : 14’46 du 10ème au 15ème puis 14’47 du 15ème au 20ème avec un passage en 57’52 (base 2h02’00 !) et un semi-marathon en 1h01’00. L’allure sera constante jusqu’au 25ème (14’44) est celle du 25ème au 30ème est courue en 14’48 (passage en 1h27’34) mais la physiologie a ses règles. Alors que le record s’éloigne au 30ème, il devient une quête impossible avec la fraction courue en 15’19 entre le 30ème et le 35ème. Il n’y a plus que la victoire qui compte. Kipchoge contrôle Biwott, le seul à l’avoir suivi avec une fraction en 14’52 pour s’envoler pour une nouvelle victoire prestigieuse.

Résumé : un départ suicidaire à la vue des conditions climatiques. 1h01’00 dans ces conditions et 2h04’17 montrent la maîtrise et la force mentale de Kipchoge

En échouant de très peu malgré des courses parfois mal gérées ou parasitées par les conditions climatiques, il n’est pas étonnant que le record ait été battu lorsque toutes les conditions ont été réunies.

Ainsi l’expérience Breaking2 a été un formidable apprentissage de la régularité d’allure. La tentative a été pensée, construite et s’est déroulée sur la base d’un respect strict d’une allure constante du 1er kilomètre au dernier kilomètre. Une base de 2’50″6 correspondant à un marathon couru en 1h59’59, soit la vitesse de 21,09 km/h.

Car aucun grand record du monde en demi-fond long, marathon, natation, cyclisme (poursuite et heure) ne s’est réalisé sans une stratégie d’allure relativement plate, tout du moins sans variations trop importantes d’allure.

  • Berlin 2018 : Kipchoge a parfaitement respecté ce principe de régularité courant sur les bases de 2h02.00 tout au long de son marathon.

Les projections de temps à l’arrivée lors des différents temps de passage sont les suivantes :

Projection

5km

2:01.37

10km

2:02.27

15km

2:02.45

20km

2:02.14

Semi

2:02.11

25km

2:02.13

30km

2:02.00

35km

2:01.49

40km

2:01.52

41km

2:01.47

42km

2:01.47

Temps final

2:01.39

Plus à l’aise sans lièvres

A partir des données chronométriques recueillies par le professeur Sean Hartnett on peut analyser sa stratégie de course.

La moyenne par km est de 2:53.3 jusqu’au 42ème kilomètre et il met (ce qui apparaît quand même comme très surprenant même pour ses ex-qualités de pistard) 26 secondes pour les derniers 195 m ! Pour mémoire lors de ces 2h03’03 Bekele qui avait fini pied au plancher a parcouru cette distance en 32″.

L’écart -type est de 2,54 secondes ce qui est tout simplement extraordinaire en termes de régularité d’allure dans une épreuve de 42 km outdoor avec des virages, le dénivelé même s’il est très léger à Berlin, le vent, les à-coups des lièvres lors des relais et des ravitaillements.

Les kilomètres les plus rapides (en dehors du premier qui est toujours plus rapide dans le processus de placement et d’organisation des lièvres) ont été le 32ème et le 41ème en 2’48 alors que le plus lent a été couru en 2.57 (36e km).

Certes, il se retrouve seul, au 25ème, mais il est sur les bonnes allures (pas de départ trop rapide). Sans adversaires à contrôler ou de lièvres mal réglés. On peut d’ailleurs noter que les fractions de course avec lièvres sont moins efficaces que lorsqu’il se retrouve seul. Les perdre tôt dans la course s’est peut-être avéré être un avantage.

Le tout avec des conditions climatiques parfaites et une forme physique identique sinon meilleure que lors des tentatives précédentes. La chute du record du monde n’a donc rien de surprenant, même si le temps final m’a surpris car je ne le voyais pas pouvoir être battu dans cette proportion. Ce record a été battu de 1 minute et 28 secondes soit un gain de 1,19 %, ce qui est une progression énorme. A titre de comparaison, c’est retrancher 18,77 secondes au record du monde de Bekele sur 10 000 m qui serait ainsi : 25:58.76 .

Qu’est -ce qui a changé entre le Kipchoge à 2h03’05 et le Kipchoge de 2h01’39 ?

Probablement pas grand-chose sur le plan de l’entraînement. Il faut donc chercher ailleurs les gains obtenus. Si la préparation de la tentative Breaking 2 (au-delà de l’effet chaussures miracles) lui a incontestablement beaucoup apporté sur le plan de la gestion de l’allure et sur l’aspect mental (concentration, focalisation, relâchement et maîtrise de la douleur), c’est probablement dans le domaine de la nutrition et de l’hydratation qu’il semble avoir énormément progressé dans la connaissance de ses besoins.

Visuellement, on a pu remarquer que Kipchoge s’est encore affuté entre 2016 et 2018. Il est clair que ces gains, peut-être infimes ne sont pas sans conséquences sur ses valeurs physiologiques.

Comme on a pu le constater également (partiellement certes, car on n’a pas vu tous les ravitaillements) lors de la retransmission, Kipchoge s’est hydraté beaucoup, convaincu par les arguments scientifiques avancés par les chercheurs l’ayant accompagné lors du projet Nike.

On le verra donc se ravitailler au 5ème km, 10ème km, 15ème km puis à partir de ce point tous les 2.5 km. Et pour que Kipchoge ne perde pas une seconde lors des ravitaillements, l’organisation lui a mis à disposition un bénévole qui passera en vélo d’un point à un autre pour lui donner ses boissons. Un ballet parfaitement synchronisé. Un seul ravitaillement sera loupé au 40ème, Eliud n’ayant pas vu Claus-Henning Schulke, le bénévole dévoué à sa cause qui était caché par les spectateurs.

Un secret dans l’hydratation de Kipchoge ?

Avant la tentative Breaking2, l’utilisation d’une boisson énergétique « magique » avait été évoquée. Il est probable qu’il n’y ait rien de révolutionnaire dans sa composition car sinon Kipchoge se serait-il débarrassé de ses bidons sachant que n’importe qui pouvait les recueillir ?

Les recommandations des scientifiques dans ce domaine sont les suivantes : 60 g/h de glucides pour un effort inférieur à 2 h et 90 g/h de glucides entre 2h et 2h 30. La discrétion sur le sujet ne nous permettra pas d’en savoir plus.

Par contre ce que la retransmission a montré c’est qu’il s’hydrate souvent (12 fois apparemment), qu’il garde longuement son bidon en main et qu’il le porte souvent à sa bouche sur plusieurs dizaines de mètres sans qu’on puisse connaître la quantité absorbée (on peut voir que c’est déjà le cas à Londres en 2016 mais de manière moins nette). L’hydratation en continu semble donc être un point clef du marathon chez Kipchoge, un aspect qui a dû être particulièrement étudié lors du Breaking2.

Et c’est sur ce point qu’il faut mettre le seul bémol à la réalisation de cette incroyable performance. Ce que j’avance ne met aucunement en cause le record de ce grand coureur que j’admire beaucoup mais c’est la première fois que j’observe une douzaine de ravitaillements sur un marathon, la plupart des marathons ne proposant qu’un ravitaillement ou un poste d’épongement tous les 5 kilomètres.

Un avantage dans les ravitaillements

Eliud Kipchoge a, au-delà du nombre de ravitaillements, bénéficié d’un traitement particulier avec une aide lui fournissant son propre bidon à chaque station. Il n’a donc pas eu à se préoccuper de trouver son bidon et donc de ralentir l’allure, d’être gêné par d’autres concurrents, il pouvait rester concentré sur sa course. L’objectif des organisateurs du marathon était que le record du monde soit battu. Ils ont donc maximisé ses chances en jouant avec les règles en vigueur. Les organisateurs ont donc utilisé les failles du règlement. Mais il existe néanmoins un problème d’équité car tous les concurrents élite n’ont pas bénéficié de ce traitement particulier.

Cela n’enlève rien à ce record, contrairement au numéro de spectacle de Monza, mais il est temps que l’IAAF précise ces points de règlement tout comme le point relatif aux chaussures (L’article 143.2 : « …. Tout type de chaussure utilisé doit être raisonnablement accessible à tous dans l’universalité de l’athlétisme »)

Nonobstant ces points d’interrogation, on doit maintenant se demander quelle sera la prochaine étape dans l’évolution du record du monde ?

Kipchoge peut-il amener le record encore plus loin ?

Va-t-on s’approcher rapidement des 2 heures, voire faire facilement mieux comme l’annoncent certains ?

Quelques semaines avant la tentative Breaking2 de Monza est paru un article sur Lepape-info.com affirmant que « OUI » les moins de 2h étaient théoriquement (le mot à son importance) envisageable. En effet, une équipe de chercheurs sous la houlette du professeur Wouter Hoogkamer prenait le parti au travers d’un large travail, d’objectiver les possibilités pouvant potentiellement permettre de gagner beaucoup de temps (voir article). Ce débat, à la vue du résultat de Berlin, mérite d’être relancé.

Le record du monde et les temps de passage de Kipchoge : quelques chiffres de comparaison !

  • Son Chrono : 2h01’39 – le record de France de l’Ekiden (marathon couru en relais 6 coureurs – 5km-10km – 5 km – 10 km – 5 km – 10 km – 7,195) est de 2h04’41 par l’équipe de France).
  • Son 2ème semi : 60’33 est meilleur que le Record de France 1h00’46 par A. Meftah.
  • Son premier semi 61’06 est meilleur que la performance du 3ème performer français de tous les temps sur semi (61’30) Abdellah Behar et Driss El Himer.
  • Les 2 meilleurs français sur semi (Meftah 60’46 et Zéroual 60’58) en se relayant ne précéderaient Kipchoge que de 5 secondes.
  • Son temps de passage sur 15 km est supérieur de 58 secondes au record de France sur cette distance.
  • Son temps de passage sur 20 km est supérieur de 31 secondes au record de France sur cette distance.
  • Sa moyenne sur 10 km 28’49″83 serait la 2 ème performance française sur un seul 10 KM en 2018 (Kowal 28’42, Chahdi 28’53).
  • Son temps de passage au premier 10 km (29’01) était meilleur que le record du monde d’Emil Zatopek en 1953 (29’01 »6) sur 10000 m piste.
  • Son temps lors du 10 km du 30ème au 40ème km (28’48) est meilleur que le record de France de R. Bogey en 1963 (2 ème performer mondial alors) en 1963.
  • Sa moyenne sur 10 km sur le marathon (28’49) est meilleure que le meilleur temps absolu de Zatopek sur 10000 m (28’54″2).
  • Sa meilleure fraction sur 5 km (14’18) est meilleure que le Record de France d’Alain Mimoun en 1952 (14’19).
  • Son 2ème semi (60’33) était la meilleure performance mondiale tous temps jusqu’en 1990.

 

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aubry_anael
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@AUBRYANAEL
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Anaël Aubry
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Découvrez notre analyse à propos du phénomène Jakob Ingebrigtsen.

8 réaction à cet article

  1. Merci pour ce superbe article, une petite erreur tout de même, Adola a bien recouru depuis Berlin 2017, 2ème au semi de Houston en janvier, mais pas sur marathon c’est vrai ;-) Il est d’ailleurs malheureusement forfait à Francfort le 28/10.

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  2. Bel article mais le record a été battu de 1’18 » et non 1’28 », ce qui rend faux le pourcentage d’amélioration du record et donc le comparatif d’amélioration pour ce même pourcentage du record du monde du 10000.

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  3. Rien sur la « préparation biologique  » , pourquoi ne pas faire un chapitre médical sur les ÉNORMES améliorations de l’endurance d’un sportif, grâce a quelque molécule ( avec preuves scientifiques …)

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  4. Superbe article

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  5. Remarquable article (autrement mieux argumenté que les c… de V. Billat). Une remarque quand même sur la fréquence des ravitos. Sur les « majors » US, ceux-ci sont bien plus denses que ce que l’on voit habituellement en Europe, Berlin compris : c’est pratiquement à tous les miles (1,6 km) qu’ils sont situés. A Chicago, on compte 20 ravitos intermédiaires, à NY c’est 23 et à Boston, 24 !

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  6. Superbe article, mais je signale une autre petite erreur: les chronos cumulés des 2 meilleurs français sur semi (Meftah 60’46 et Zéroual 60’58), cela fait 1h01h44, il seraient donc cinq secondes derrière (et pas devant) Kipchoge. En tout cas, bravo!

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  7. « Qu’est -ce qui a changé entre le Kipchoge à 2h03’05 et le Kipchoge de 2h01’39″
    Déjà un truc tout bête, le parcours n’est pas le même (Londres / Berlin) !

    Ensuite quand tu as dit que Kipchoge mets 26″ pour les 195 derniers mètres et Bekele 32″, là ça m’a paru très étrange, je me suis dit soit tu as fait une erreur de calcul, soit il y a une erreur dans les temps intermédiaires qui ont été fournis, en y mettant un peu de sens commun, faut se rappeler que Bekele avait le feu aux fesses avec Wilson Kipsang à peine qq mètres derrière et sur les toutes dernières dizaines de mètres les yeux rivés sur le chrono affiché au dessus de l’arrivée (et erroné de qq secondes lui faisant croire qu’il était sur le fil pour avoir enfin ce record et donc qu’il fallait s’arracher pleine balle, alors qu’en fait avec un chrono bien réglé il aurait vu 100m avant que c’était mort).
    A l’inverse quand tu regardes l’arrivée de Kipchoge, il sait et il voit sur les chronos qu’il est très large en dessous du record, tu sens à sa foulée et plus basiquement aux deux-trois coucous qu’il fait de la main envers le public dans les 30 derniers mètres qu’il n’est pas en train de chercher le claquage pour gagner une demi-seconde. Bref déjà le bon sens fait penser donc que les 200 derniers mètres de Bekele sont plus rapides que ceux de Kipchoge.

    Du coup rien de mieux que de rematter les vidéos « live » sur une plateforme de vidéos bien connue ;) et regarder le chrono des deux.
    Il n’y a pas de panneau 42km, ou en tout cas il ne se voit pas ou bien caché sur les images. J’ai pris des points de repère qui à priori ne bougent pas d’une édition à l’autre (et sachant que le parcours est strictement identique) :

    Et en sachant que l’écart final entre Bekele 2016 et Kipchoge 2018 : 1’24 »

    Entrée porte de Brandebourg (environ 300 mètres avant l’arrivée)
    2:00:41 (K mettra ~58s jusqu’à l’arrivée)
    2:02:07 (B mettra ~56s jusqu’à l’arrivée)
    Ecart entre K et B ~1’26 »

    Pointillés blancs au sol ~40m après la porte
    2:00:50 (K mettra ~49s jusqu’à l’arrivée)
    2:02:15 (B mettra ~48s jusqu’à l’arrivée)
    Ecart entre K et B ~1’25 »

    Changement de couleur de bitume
    2:00:54 (K mettra ~45s jusqu’à l’arrivée)
    2:02:20 (B mettra ~43s jusqu’à l’arrivée)
    Ecart entre K et B ~1’26 »

    Ensuite les repères sont plus difficiles à trouver, les barrières, gradins, panneaux publicitaires peuvent très bien bouger de qq mètres d’une édition à l’autre ; il y a bien une statue sur la gauche à environ 150m de l’arrivée mais les plans de caméra ne sont pas exactement les mêmes entre les deux vidéos et on ne la repère que sur l’arrivée de Bekele.

    Note : ils touchent la banderole d’arrivée respectivement à 2:01:38 et 2:03:02 (mais on est habitué à ça… Comme le Nike sub2 où il franchit la ligne à 2:00:23, mais bref), j’ai pris les chronos officiels pour calculer les écart « jusqu’à l’arrivée ».

    Leurs vitesses sont assez semblables mais Bekele met bien ~2s de moins pour parcourir les 200-300 derniers mètres, dans la logique d’un sprint plus appuyé, et il n’y a pas 6 secondes d’écart à l’avantage de Kipchoge sur 200m.

    Pour le fun : Kimetto 2014 :
    Porte de Brandebourg à 2:01:56 (61s jusqu’à l’arrivée, il a été un peu plus lent que Kipchoge et Bekele !)
    Pointillés ~2:02:03 (pas de plan aérien à ce moment-là… et chrono en bas à droit de l’écran disparu 2s avant !)
    Difficile de voir les autres points de repère, et par contre lui il touche la banderole d’arrivée à 2:02:55 (et là, comme pour Kipchoge, pas d’écart entre le chrono sur la porte d’arrivée et le chrono en bas de l’écran. Je pige pas comment ils ont pu faire une telle erreur sur la course 2016 pour Bekele, avec une orga aussi rodée, etc…)

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  8. En corrigeant mes chronos en tenant compte du chrono à l’arrivée et non pas du chrono officiel, on obtient les temps réellement mis par les gars depuis le pied de la porte de Brandebourg :
    – Kimetto 2014 : 59s
    – Kipchoge 2018 : 57s
    – Bekele : 55s (et c’est vraissemblablement lui aussi qui a la pointe de vitesse la plus élevée sur les qq dizaines de mètres juste avant la ligne d’arrivée)

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