Journal de bord : la vraie douleur, la vraie souffrance, ce n’est pas de courir !

Article écrit par Quentin Guillon

La France, confinée, vit au ralenti. Comment continuer à s’entraîner ? Dans quel but, alors que la saison estivale, se profile, blanche ? Pour quoi faire ? Le faut-il ? Quel sens donner à tout cela ?
Journal de bord d’un confinement, épisode 3.

La douleur en course à pied n'est pas celle que l'on croit...
La douleur en course à pied n'est pas celle que l'on croit...

L’arche d’arrivée se dessine au bout de la ligne droite. Le coureur trimballe sa carcasse, brinquebalante. De violentes crampes foudroient sa foulée étriquée, désordonnée, tel le pendule qui oscille perpétuellement. Il s’arrête, s’étire, repart à petits trots. La sueur qui perle sur ses joues se mêle à la grimace qui barre son visage. Le goût du sel darde son palais devenu insensible. La ligne approche. La ligne est là. Il s’écroule, harassé. « J’étais au bout de ma vie, je n’ai jamais autant souffert ». 

La douleur mordille sans cesse les muscles du coureur ; petite flamme de la bougie qui étincèle jusqu’à brûler l’être entier. Elle surgie telle l’éclair qui déchire le ciel sur les distances courtes. Sur marathon, elle crépite à feux doux. 

« J’étais au bout de ma vie, je n’ai jamais autant souffert ». Quel coureur n’a jamais prononcé ces mots ? 

 

La tétanie des muscles, la psalmodie du cœur, quand la poitrine menace d’imploser à près de 200 pulsations par minutes, sont des sensations redoutées et recherchées. Mais elles peuvent s’arrêter d’un coup, pareil au poignet qui coupe le contact de la voiture, pareil au doigt qui éteint la lumière quand l’aube de la nuit se profile. Il suffit de marcher, de reprendre son souffle, et la douleur et la souffrance imposées de manière volontaire s’estompent comme le rideau qui s’abaisse au théâtre.  

 

La vraie douleur, la vraie souffrance, sont celles qui se jouent pendant que vous lisez ces lignes, quand votre papa, quand votre maman aperçoit, dans une ambulance sirène hurlante, les yeux dans le vague à travers la vitre, lettres rouges sur murs blancs : « URGENCES EN GREVE ».  

 

La vraie douleur, c’est de ne pas pouvoir tenir la main de l’être aimé(e) qui est en train de glisser vers les abîmes d’un monde inconnu. C’est de ne pas sentir son souffle se raréfier. C’est de ne pas effleurer sa joue, sa bouche, une dernière fois. C’est de ne pas susurrer les ultimes mots que l’on s’était juré de prononcer. 

 

La vraie souffrance, c’est de s’imaginer, impuissant, incrédule, abasourdi, son grand-père, sa grand-mère, mourir dans un EPHAD impersonnel et dans l’indifférence – à l’exception, bien sûr, des soignants dévoués et présents dans l’établissement.  

 

La vraie douleur, c’est celle qui cogne dans le cœur du médecin, comme le boxeur martyrise son punching-ball, le médecin qui doit choisir de soigner un patient dont les chances de guérison sont jugées meilleures, et qui doit laisser glisser le second vers un autre monde, car il manque un respirateur ; car il manque un lit ; car il manque de personnel pour soigner, car « les gestionnaires ont dû fermer des lits », épouvantable novlangue libérale qui nous saisit les tripes, depuis quelques jours. 

 

La vraie souffrance, c’est celle qui cognera dans le cœur de ce médecin dans plusieurs mois, dans plusieurs années, comme autant d’uppercuts imaginaires, quand, bien que son travail soit irréprochable, la culpabilité le rongera et qu’il envisagera de mettre fin à ses jours, comme d’autres soignants ces derniers mois.

 

La vraie douleur, c’est celle qui assaille cette infirmière qui vient d’enchaîner 15 heures de garde, qui a besoin de réconfort, mais qui ne peut enlacer ses enfants et son mari, qui se lave les mains tous les quarts d’heure, qui désinfecte toutes les poignées de porte, effrayée à l’idée de propager le virus dans son foyer. 

 

La vraie souffrance, ce sont ces médecins, ces brancardiers, ces secrétaires, ces aides-soignants, ces infirmiers, ces médecins, ces urgentistes, ces psychologues, ces assistants sociaux, ces auxiliaires de vie, qui écoutent tous les deux jours Edouard Philippe et Emmanuel Macron les héroïser après les avoir saignés à blanc depuis des années, dans le sillage des gouvernements successifs (encore 800 millions d’économies budgétaires prévues à l’automne dernier) ; rhétorique guerrière qui masque leurs abyssales carences et leurs immenses responsabilités (à lire et écouter ici, ou .

Pour eux, la vie c’est l’économie. Ils feignent d’oublier qu’on ne fait pas l’économie d’une vie. 

 

La vraie douleur, c’est d’écouter Jérôme Salomon, directeur général de la santé (numéro 2 du ministère de la santé) qui joue les funambulistes et justifie les insuffisances du système de santé qu’il a dénoncé dès 2016 ; et qui, tous les jours à 19h30, compte les morts comme on compte les kilomètres au bout de sa semaine d’entraînement. Des morts qui n’ont pas de noms. Des morts qui n’ont pas de visage. Des morts abandonnés. 

 

La vraie souffrance, c’est celle de ses étudiantes et étudiants, pas préparés, pas formés et pas soutenus, dont le « travail » mortifère consister à placer des corps lourds, des corps inertes, dans des sacs mortuaires, comme l’a raconté Le Monde

 

La vraie douleur, c’est celle de votre maman, c’est celle de votre papa qui ne peut effleurer, une dernière fois, le corps sans vie et reposé de son père, le corps sans vie et reposé de sa mère, avant de refermer le cercueil. 

 

La vraie souffrance, c’est celle d’un prêtre qui rend hommage au cours d’une cérémonie sinistre à une femme qui travaillait dans l’aide sociale, mais que personne ne peut accompagner, confinement oblige, comme le raconte Le Monde.

 

La vraie douleur, c’est celle des personnels soignants dont la police a étouffé la colère à coup de gaz  gaz lacrymogènes quand ils ont manifesté ces derniers mois pour dénoncer la déréliction de l’hôpital public afin de NOUS soigner, et à qui, désolant boomerang, on ne donne ni masques pour se protéger ni respirateurs pour leurs patients qui s’entassent dans leurs hôpitaux (après avoir juré le contraire à grands renforts de communication), car, vous savez, nous sommes des gouvernants responsables et il faut faire des « réformes » et des « économies budgétaires », c’est notre dogme (lire le cri de colère d’un psychologue de l’hôpital de Mulhouse, dans Libération) 

 

La vraie souffrance, c’est celle de votre ami(e) infirmier(e) au CHU qui part à la guerre, Emmanuel Macron s’en est presque enorgueilli, qui part à la guerre sans protection mais lui, son métier, c’est de soigner ; sa vocation n’est pas de mourir pour soigner des gens. Il a pensé activer son droit de retrait car il n’est pas protégé, et c’est déjà l’hécatombe pour des centaines de soignants et leur entourage, touchés par la maladie (un médecin retraité et volontaire est mort la semaine dernière).  

Son sens du devoir, son sens du dévouement, sa vocation sont comme autant de bombardier à eau à même de calmer le feu intérieur ; mais il est écrit que les braises se raviveront à l’issue de la crise sanitaire –qui n’est pas une guerre (écouter ici). 

 

La vraie douleur, c’est quand sur les médias télévisuels mainstream certains hommes et femmes politiques défilent sur les plateaux de télévision pour distiller leurs mensonges éhontés, sans être, pour la plupart du temps, contredits par des journalistes qui ne connaissent visiblement pas la valeur de la carte de presse ; à quelques kilomètres, des gens se battent, sans moyens, pour sauver des vies. https://www.arretsurimages.net/chroniques/plateau-tele/10-jours-de-confinement-avec-pernaut-bouleau-etc

 

La vraie douleur, la vraie souffrance, ce sont ces fours crématoires qui tournent 24 heures sur 24 en Italie. La vraie douleur, la vraie souffrance, ce sont ces fours crématoires qui tournent 24 heures sur 24 en Italie. La vraie douleur, la vraie souffrance, ce sont ces fours crématoires qui tournent 24 heures sur 24 en Italie. Et bientôt dans l’Hexagone ?

 

« Je suis au bout de ma vie. Je n’ai jamais autant souffert ». Nous devrons nous en souvenir lorsque la vie reprendra son cours, que nos muscles seront confinés dans l’intensité de l’effort et qu’on se plaindra de « souffrir ». 

 

La vie ce n’est pas la course à pied. La course à pied c’est la vie.

Car, dans ce maelström de sentiments complexes et enchevêtrés se niche une autre réalité : courir, se mettre en mouvement, pour oublier, pour s’évader. Quelle meilleure sensation que d’atteindre ce point de non-retour où l’intensité de l’effort, où la durée de l’effort, provoquent l’évanouissement des pensées ? Le cerveau se met en veille, le souffle s’actionne, vibrant, les jambes moulinent, mécaniques, comme l’automate se met en branle, et vous courez, courez, en essayant de rattraper votre ombre qui vous devance, métaphore d’une quête impossible, mais quelle jouissance ; jusqu’au moment où les poumons enflammés vous oblige à ralentir, où les crampes, enivrantes, vous oblige à poser les mains sur les genoux, souffle haletant, visage en sueur, comme la montagne qui pleure l’hiver quand le soleil fait fondre la neige.

 

Un jour, Bernard Faure m’avait partagé cette phrase de l’écrivain Jean-Louis Ezine, paru dans le magazine Zatopek, lorsqu’il relatait les conséquences de moments de détresse vécue dans son enfance : « Il existe des douleurs d’une telle profondeur que rien ne peut les effacer. Reste alors à trouver une douleur d’une autre nature qui aura pour mission d’anesthésier la première. En même temps on se rend compte que cette douleur ne compte pas par rapport à l’autre. Elle permet simplement de l’oublier furtivement. Cette description peut paraître un peu mystique mais j’ai été un coureur mystique. »

 

Article écrit par Quentin Guillon

 

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