Eliud Kipchoge au Prater de Vienne : Record ou exhibition ? Le débat est ouvert

Notre expert, Jean Claude Vollmer, entraîneur du marathonien Hassan Chahdi a lui, une opinion bien tranchée.

Photo : Thomas Lovelock
Photo : Thomas Lovelock

Pourquoi ?

Parce qu’un record ne peut être battu que dans le cadre d’une compétition

Une compétition c’est quoi :

  • Une épreuve qui se déroule à une date et une heure fixe connues à l’avance
  • Avec des adversaires qui sont dans les mêmes conditions de course
  • Dans le respect des règles régulant la compétition
  • Sous le contrôle de juges indépendants 

 

A Vienne, nous n’aurons rien de tout cela !

 

  • Afin d’avoir les conditions climatiques les plus favorables possibles, les organisateurs se laissent une fenêtre d’une semaine pour lancer la course
  • Pas d’adversaires qui concurrent en même temps pour la victoire mais beaucoup de partenaires humains « logistiques » grassement rémunérés pour l’aider 
  • Un affranchissement quasi complet, tout comme à Monza il y 2 ans, des règles régissant une compétition sur marathon : voiture ouvreuse écran pour faciliter le drafting (aspiration -abri) pour Kipchoge mais aussi ses lièvres, ravitaillements continus possibles, lièvres se relayant en permanence 

 

La tentative de Kipchoge au Prater de Vienne, si elle se termine positivement ne pourra pas être considérée comme un record mais est une exhibition (définition : démonstration spectaculaire dont le résultat n’a pas valeur de classement) dont le résultat n’a de place que dans le livre des records Guinness, livre référence où l’on présente toutes sortes d’exploits physiques de nature plus ou moins farfelues. Quelques synonymes d’exhibition conviennent parfaitement : étalage, parade, déploiement fait avec ostentation car les moyens mis en œuvre et magnifiquement marketées démontrent bien qu’il y a autre chose au-delà de l’exploit physique attendu. 

On pourrait détourner le slogan publicitaire des années 1980 pour le Canada Dry, « Ça a la couleur du marathon, le goût du marathon … mais ce n’est pas un marathon ». 

Que ce pseudo marathon ait d’ailleurs lieu dans le cadre d’un parc d’attraction est plutôt cocasse et pourrait même causer un tort énorme à l’athlétisme déjà confronté à la suspicion générale sur les performances réalisées. 

Les médias vont probablement parler plus de ce show (s’il réussit à battre le mur des 2 heures c’est un tsunami qui va déferler sur les écrans et dans les journaux) précipitant la récente performance de Bekele ou plus sûrement encore le nom du vainqueur du récent marathon des championnats du monde dans l’oubli. 

Il faut du spectacle, du show car les vrais records ne peuvent plus être qu’occasionnellement battus, il faut trouver des artifices pour que la performance existe. Le Khalifa stadium en est l’exemple même : température constante à 24/25 °C, pas de vent. Certes l’IAAF ne reconnaîtra pas l’éventuel performance mais il n’en est pas moins vrai et d’ailleurs très surprenant et de mon point de vue proprement scandaleux que l’IAAF fasse apparaître le résultat de Kipchoge à Monza (2h00.25) dans sa fiche de profil sur son site (même si derrière il y a un discret Exh. pour exhibition). Le faire, c’est mettre un pied dans la reconnaissance de cet évènement et cette dérive est pour moi dangereuse. 

 

Source : ineos159challenge.com
Source : ineos159challenge.com

 

Certes l’athlétisme voit son public déserter les stades et tente d’aller chercher le public là où il se trouve en organisant des compétitions – exhibitions organisés dans les centres villes, les parvis de mairie, les centres commerciaux. Pas sûr que l’athlétisme en sorte gagnante. Ce qui définit l’action de l’athlète, c’est l’unité de temps et de lieu : le stade. 

L’athlétisme ce ne sont que les records et les performances, ce qui définit l’athlétisme c’est la confrontation, la lutte pour la première place, la performance n’en est qu’une conséquence. 

Avec la tentative du Prater de Vienne on en est très loin. 

Beaucoup me rétorqueront que, d’accord ce ne sera pas un record mais qu’il va (peut- être) quand même courir 42,195 km en moins de 2h et que c’est un exploit physique néanmoins et qu’il montre que l’homme n’a pas de limites. Je pense personnellement que l’homme est à l’apogée de son potentiel physique (mais c’est un autre sujet). 

Outre le fait que le résultat va dévaloriser les performances réalisées dans des conditions normales (même si à Berlin pour ses 2h01.39,  Kipchoge a bénéficié de ravitaillements plus que limites au niveau réglementaire – ce ne fut pas le cas pour Bekele cette année), créer des performances artificiellement est relativement aisée. 

 

Un exemple : 

Le record de Bolt est de 9.58 sur 100 mètres. Imaginons comment faire, allons disons moins de 9.30 et pourquoi pas moins de 9 secondes …autre limite humaine.

 

Alors comment faire ?

La piste sera construite dans un matériau révolutionnaire (allons soyons créatif ; un mélange de carbone – titane) apportant à la fois rigidité et élasticité.

Des chaussures spécialement conçues dans un matériau lui aussi révolutionnaire assurant un renvoi parfait avec la piste qui sera bien entendu avec la tolérance maximale de l’inclinaison descendante autorisée.

Répartis efficacement autour de son couloir des buses de ventilation qui permettront à Bolt d’être accompagné sur tout son parcours d’un souffle à la limite de la tolérance (2m/s) et les températures seront adaptées aux conditions parfaites pour les épreuves explosives. 

Bolt va prendre le départ seul, sans adversaires. 2 options possibles : l’option la moins favorable avec un starter ; l’option idéale il démarre quand il veut …Mais même en démarrant avec starter et le contrôle automatique du départ, ce n’est pas grave car il ne sera pas éliminé et pourra recommencer autant de fois qu’il le souhaite (et ça change tout !).

On peut bien évidemment mettre des lièvres qui lui serviront « d’appât » dans les couloirs placés à ses côtés.

Et voilà, le résultat est garanti : record battu !!!

Mais ce n’est pas un vrai record du monde du 100 m et ne montre pas de loin les limites de la vitesse humaine car en situation de survitesse où le coureur est tracté par le câble d’une machine (type Cosmos)  les moins de 9 secondes ne sont pas une chimère mais un chrono facilement réalisable.

Alors exploit physique et/ ou jeux du cirque, la frontière est ténue et rapidement franchie. 

Qu’un coureur cherche à descendre de manière régulière, réglementaire dans une vraie compétition sous les 2 heures est une véritable quête du graal respectable et admirable.

Qu’un coureur y arrive que ce soit dans 10, 20 ,30 ou 100 ans peut être, le fera entrer dans l’histoire du sport mais le tenter et le réussir dans le cadre de cette comédie ne sera que tartuferie.

Il est dommage que le plus grand marathonien de tous les temps se prête à ce jeu et qu’ainsi il devienne son propre usurpateur au sommet du marathon. Ce qui compte c’est inscrire la performance dans la » vraie légende » celle de la confrontation directe avec ses adversaires et d’être là le jour J à l’heure H.

 

 

5 réaction à cet article

  1. Bonsoir,

    Juste une réaction, marathonien si je faisais un marathon de la même manière pour aller au marathon de Chicago, peut-être que ma performance ne serait pas pris en compte. Que du business, ce n’est plus du sport surtout pour le plaisir.

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  2. Il faut surtout parler de la préparation biologique (dopage) …. le reste n’est que littérature

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  3. En tous points d’accord, vous mettez des mots, et des mots justes, sur ma pensée.

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  4. Bonjour Jean Claude,
    Tu le sais comme nous tous que la raison principale de tout cela est la Pub Marketing « Monstrueuse » que Nike fait sur cet événement. La société Nike veut se replacer comme numéro 1 sur les chaussures de Running. Pour preuve dans mon club et rien que sur le dernier marathon de Berlin où j’étais c’est dingue le nombre de personnes qui étaient équipées de la Vaporfly (et de son gain d’énergie et en temps estimée à 4 à 5%). Un coup médiatique à fort but lucratif en connaissant le prix de ce modèle.

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  5. Bonsoir, je suis de tout coeur avec vous Mr Vollmer, c’est honteux !! un spectacle de cirque, le bras levé avant de passer la ligne d’arrivée comme à une époque du 100 mètres avec Ben Johnson….

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