« Débrancher le cerveau » ce n’est pas qu’une expression

Depuis une dizaine d’années, on accorde beaucoup d’importance au rôle du cerveau dans la performance sportive. « C’est dans la tête », disait-on avant. Alors que les neurosciences de la performance s’enrichissent peu à peu, on trouve parmi ces expressions la fameuse « j’ai débranché le cerveau ! ». Que cache-t-elle ?

Source - Fotolia
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Comme un puzzle, le cerveau a différentes pièces. Ces pièces ont des fonctions. Par exemple, le cortex moteur impulse nos mouvements.

 

À l’avant du cerveau, une pièce de ce puzzle nous distingue de nombreux animaux, une pièce qui s’est développée sur le tas par rapport aux autres mais qui nous permet bien des prouesses : le cortex préfrontal (PFC).

 

 

Étendu derrière le front, le PFC est connu pour abriter les opérations qui servent à réfléchir, nous concentrer, nous souvenir. On les appelle « fonctions exécutives », elles regroupent 3 opérations principales :

  • La planification, qui sert par exemple à anticiper avec précision notre futur trajet
  • L’inhibition, pour freiner des automatismes que l’on juge inadaptés à la situation (pensées ou comportements)
  • Le switch de l’attention, pour basculer avec rapidité d’une tâche à une autre

 

Mais le fonctionnement du PFC est plus impactant encore.

Dans la motricité et la performance sportive, cette partie du cerveau a aussi un rôle. Par exemple, elle permet de préserver notre foulée correcte lorsque la fatigue musculaire commence à la désordonner. Une partie de notre attention est alors allouée à la posture, au mouvement des bras, celui des jambes, etc.

 

Et cela va encore plus loin, car le PFC a aussi une relation étroite avec une partie du cerveau plus primaire et plus connue : l’amygdale. Comme vous le savez certainement, cette région est identifiée pour répondre au stress ou à la peur. Moins connue en revanche est le fait qu’elle répond aussi aux « traumatismes » du corps à l’exercice, renvoyés comme informations sensorielles/d’alarme jusqu’au cerveau.

 

A priori anodine, cette relation PFC-amygdale a des conséquences très utiles.

En effet, lorsque l’amygdale (parmi d’autres) s’active en réponse à l’exercice (synonyme de « j’ai mal »), le rôle du PFC est alors de réduire cette activation. Autrement dit, le PFC inhibe l’amygdale. La conséquence est évidente : l’impression de douleur devient amoindrie, ce qui aide la performance.

 

Mais cette action n’est pas sans conséquence pour le PFC. Dans son rôle de gestionnaire, il épuise aussi ses ressources. Peu à peu, l’énergie dont il dispose baisse. Il se fatigue.

 

À moyen-terme, cette relation génère un avantage : elle entraîne le PFC ! Comme toute fonction « fatigable » de notre corps, le PFC devient alors plus efficace à gérer la douleur. Cela qui explique en partie :

  • Pourquoi on devient plus résilient grâce à l’entraînement,
  • Pourquoi on devient plus endurant mentalement quand il s’agit d’être concentré
  • Pourquoi les athlètes ont une tolérance supérieure à la douleur

 

À court-terme, les choses sont néanmoins plus délicates. Concrètement, durant la séance même, si notre PFC s’épuise à gérer des composantes comme la douleur, cela signifie certes que l’on tempère l’effort mais cela annonce aussi que l’on aura moins de ressources pour les autres opérations citées : réfléchir, s’adapter, se contrôler.

 

Lors d’une performance importante, s’il n’est pas rare d’entendre « J’ai débranché le cerveau », c’est justement par rapport à cette absence d’écoute de soi. Quand un sportif l’annonce, on a bien compris ce qu’il se passe derrière… Fini la tactique bien pensée, bye-bye la modération. Le sportif s’oublie : place à l’effort total, l’instinct, les tripes !

 

Mais prudence ! Et oui, ce moment de la course est à double tranchant. Bien jaugé, le timing du « débranchement » peut être salutaire, il mène à un record, un podium, dans tous les cas au dépassement de soi. Plusieurs exploits télévisuels renvoient à ce bon côté.

 

En revanche, mal géré, c’est l’abandon qui se profile par déshydratation, coup de chaleur, blessure ou autre. La défaillance par excès de sacrifices.

 

Pour savoir jauger son niveau de ressources mentales disponibles et ainsi estimer le risque à « débrancher » complètement le cerveau, certains de nos comportements (impulsifs) peuvent devenir de bons repères. En effet, ces derniers révèlent souvent une perte de self-control, en l’occurrence impulsée par la fatigue de l’effort :

  • La vulgarité est plus courante que d’habitude contre les autres sportifs
  • Le nombre de choses à gérer est important et difficile (ventilation, foulée, rythme…)
  • La capacité à se concentrer dans l’immédiat est défaillante (testez votre fraîcheur mentale pendant l’effort même !)
  • Le niveau de motivation, d’état de forme et/ou de condition physique actuelle est bas

 

Chacun de nous devrait être conscient que ces points sont plus que des informations brutes, ils sont des symptômes et révèlent qu’un comportement immédiat peut présager en partie de la suite de la course.

Derrière les « c’est dans la tête », il y a donc des rouages que chacun de nous peut expérimenter, avec un minimum de curiosité et d’introspection.

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