Steve Jones : L’Homme qui a Révolutionné le Marathon

Retour sur le parcours d'un marathonien atypique qui a révolutionné le Marathon !

Steve Jones marathon

Steve Jones, Pays de Galles

Né le 5 août 1955 

Record personnel : 2h07min13 en 1985 à Chicago à l’âge de 30 ans

2h08min05 en 1984 à Chicago (record du monde) à 29 ans

Vainqueur des marathons de Chicago (1984, 1985), New-york (1988) et Londres (1985)

Moyenne de ses 5 meilleurs marathons : 2h08min24

Records sur piste :

800m : 1min53

1500m : 3min42s3

Mile : 4min00s6

3000m : 7min49s80 en 1984

5000m : 13min18s6 en 1982

10000m : 27min39s14 en 1983

Semi-Marathon : 61min14 en 1985 (60min59 en 1985 parcours non homologué)

Spécialiste de cross : 9x Champion d’Ecosse de cross-country et Champion de Grande Bretagne en 1981.

Médaillé de bronze aux championnats du monde de cross-country en 1984 derrière Carlos Lopes (Por.) et Tim Hutchings (GBR).

4 fois dans le top 11 et 6 fois dans le top 30 aux championnats du monde de cross.

 

La carrière de Steve Jones : Une longue histoire de volonté et de détermination

Fils d’un mineur du nord du pays de Galles, le jeune Steve Jones était plutôt un voyou qui fumait et traînait dehors avec des punks locaux. Il quitte l’école traditionnelle à 13 ans pour apprendre un métier commercial dans une école industrielle. Son principal exercice était de s’échapper devant la police locale, qui heureusement n’a jamais réussi à l’attraper. Ces incidents mineurs, petits larcins étaient plus dans le style : « Je veux prouver que je suis plus fort que les autres » 

Pendant toutes ses années, malgré ce côté voyou Steve a travaillé dur : distributeur de journaux, de lait, aide boucher pour gagner un peu d’argent. Malgré son côté fainéant sur le plan scolaire, fumeur et buveur il sait ce que travailler veut dire.

 

Ses débuts

En signant avec la Royal Air Force à l’âge de 15 ans pour intégrer son école de formation, il a pu découvrir ce qui était encore plus dur que la vie dans son quartier.

C’est également à 15 ans qu’un ami le force à courir son 1er cross-country. Il terminera 5ème, suffisant pour le qualifier pour une course régionale où il terminera 6ème. Qualifié pour le national il terminera 23ème. C’est de là que tout est parti.

Si certains aiment la piste, d’autres la route, Jones lui aimera le cross. C’est dans les champs que Jones gagnera ses lettres de noblesse car le cross reflète sa personnalité : du cran et de la dureté.

Si le rugby est populaire au pays de Galles, la course à pied l’est aussi dans les années 70.

Dans les catégories jeunes, le championnat national est la course de l’année. A cette époque, il ne participe qu’à 3 courses par an. Il est le meilleur de son groupe, tout en continuant à fumer à l’abri du regard des autres coureurs. Lors de sa 2ème année de cadet, il gagne le cross régional et finit 9ème au national. Jones est motivé, encouragé par les félicitations de ses supérieurs.

A 18 ans il rejoint la RAF et on lui suggère de courir pour la RAF. Mais Jones pense qu’il y a trop de bons coureurs dans cette équipe. Alors il se met en tête de devenir l’un de ces coureurs. Pas simple : il faut courir, courir quel que soit le temps, qu’il pleuve, qu’il vente. Il est affecté près de Cardiff (Sud du pays de Galles) comme mécanicien d’avions de combat. Tout en travaillant à temps plein, Jones va montrer une détermination à toute épreuve s’entraînant 2 fois par jour parfois trois fois.  

Il s’entraîne dur, courant à fond sans trop savoir comment mais comme chargé d’une mission. Il dira :

« Courir n’était pas on objectif de ma vie, mais j’ai vite réalisé que c’était la seule chose pour laquelle j’étais doué. Et comme je voulais être bon dans un domaine, ça sera la course à pied ».

Jones a le « Hwye », une expression galloise qui signifie « l’envie de réussir, de prouver aux autres, de montrer que l’opprimé peut gagner ». C’est une force intérieure qu’on a ou pas, qui ne s’apprend pas. 

Jones veut en permanence prouver, montrer qu’il est meilleur que les autres, repousser ses limites. Il est talentueux mais possède surtout une incroyable détermination. Il admire les coureurs qui ont du cran, qui sont téméraires et tentent, à l’image de Dave Bedford, Tony Simmons …Des braves !

Jones participe maintenant à de nombreuses compétitions pour son club et l’armée mais sans entraînement structuré. Il met ses chaussures et court pour devenir meilleur.

Il va recevoir ses premiers conseils d’un officier de la RAF nommé Bob Wallis qui deviendra son coach. Son premier fait d’armes sera sa 7ème place aux championnats du pays de Galles en 1976. C’est le résultat de plusieurs années de travail à plus de 110 kilomètres par semaine. Jones pense qu’il n’a pas de talent particulier sinon celui de se pousser à l’entraînement et en compétition. Sa méthode, c’est aller à fond, toujours à fond, quitte à vomir. Il dit à un ami :

 « Si à l’arrivée du cross, je tiens encore debout, frappe-moi avec une planche pour que je m’écroule car si je suis debout cela veut dire que je ne me suis pas assez défoncé en course ».

Sa non sélection dans l’équipe du pays de Galles pour l’International (l’ancienne appellation du futur championnat du monde de cross) en 1976 va le motiver encore plus.  « Je serai tellement bon que vous ne pourrez pas ne pas me prendre l’an prochain !»

 

credit scott draper
credit scott draper

Le cross comme révélateur

En 1977, il gagne le championnat national et participe à l’international à Düsseldorf où il finira 103ème. 1977, c’est l’année de la mort de son père, à l’âge de 47 ans, victime d’une crise cardiaque. Jones raconte l’histoire : « A sa mort, on a trouvé un article d’un journal local dans sa poche. Cet article relatait mon exploit lors de la compétition inter-comtés où j’ai fini 2ème à 11 secondes de Steve Ovett. C’était le samedi, la veille de sa mort ».

C’était le meilleur résultat qu’un gallois ait obtenu dans toute l’histoire du cross.

Cet article, il voulait le monter à ses collègues de la mine, le lundi. Il meurt le dimanche. Son père, si fier de lui, ne l’aura jamais vu courir. Ce père, qui a donné un toit et de quoi manger à sa famille n’avait pas le temps de l’emmener au foot ou au parc mais l’a toujours encouragé, lui disant qu’il pouvait être un bon coureur, lui demandant d’arrêter de fumer.

Après la mort de mon père, il dira  : « Courir est devenue une libération qui me permettait de m’évader et d’oublier ».

Jones progresse remarquablement. En 1978 dans le bourbier de Glasgow, il fera 11ème aux championnats du monde (le podium : John Treacy , Alexander Antipov, John Lismont).

Lors de la compétition, la France va remporter son unique titre de championne du monde de cross.

Il faut rendre hommage à cette valeureuse équipe composée de :

Pierre Levisse (10ème), Lucien Rault (13ème) Radhouane Bouster (18ème), Alex Gonzales (32ème), Thierry Watrice (35ème), Jean Paul Gomez Gomez (43ème).

En 3 ans, Steve a franchi un énorme palier. Il va se consacrer pendant 6 ans au cross et à la piste. Travailler, courir et sa famille (Jones est marié et a 2 enfants) voilà autour de quoi tourne la vie de Jones.

Jones, à cette époque, s’entraîne en courant de son domicile jusqu’à la base militaire ( 7miles soit 11 kilomètres), travaille sur les avions, s’entraîne lors de sa pause de midi et repart souvent en en courant pour rejoindre son domicile le soir. Il achète lui-même ses chaussures.

Courir, courir, toujours courir voilà son credo.

Avec ce foncier il commence à être fort.

Il ne veut pourtant pas s’entraîner comme le faisait jadis Bedford qui faisait jusqu’à 200 miles (320km) par semaine. Il préfère une autre approche avec moins de miles mais plus de qualité.

Son planning d’entraînement, il le reproduit tous les ans, ne dépassant pas 80-85 miles (130- 140 kilomètres) par semaine.

 

Les années piste

Blessé durant l’hiver 1979/80, et ne pensant pas avoir le niveau sur 10000 m, il tente de se qualifier sur 3000 m steeple pour les JO. Il réalise 8min32 et finira 4ème aux sélections. Pas de JO. Peut-être aurait-il quand même dû rester sur 10000 m, car il va réaliser 28min13 lors des championnats de Gb en terminant 2ème.

En 1981, il est ambitieux et veut courir vite sur 10000 m mais il n’a pas l’autorisation de courir le 10000 m d’Oslo, ayant refusé la sélection pour la coupe d’Europe car fatigué par quelques militaires. Frustré, il va, alors d’un 10000 m GBR-URSS, courir tout seul et, devant les officiels médusés, gagner le 10000 en 28min13 après être parti sur des bases du record du monde. Jones, souvent en conflit avec les officiels britanniques, les gratifiera d’un geste obscène !

Le déroulement de cette course montre le style de coureur qu’est Jones : un « front runner », un meneur, un dynamiteur. Il explique qu’en menant à son allure, il est certain que ceux qui suivent doivent travailler autant que lui. Les organisateurs l’invitent partout car il anime les courses.

Il continue à progresser s’entraînant comme un forcené, toujours à vouloir prouver. En 1982, il finira 7ème des championnats européens sur 10000 m et 11ème aux Jeux du Commonwealth. Il réalisera 4 fois sous les 28min00 sur 10000 m mais c’est insuffisant pour lui permettre de gagner des grands championnats (avec un meilleur chrono de 27min39s14 à Oslo en 1983, il ne finira que 12ème aux championnats du monde à Helsinki en 1983 en 27min47s57).

 

Le premier marathon

Invité au marathon de Chicago en octobre 1983, il va malheureusement se tordre la cheville, la veille à l’échauffement et se faire mal à un ligament. Malgré la douleur il va prendre le départ, mais boitant bas, courant sur une jambe, il va abandonner au 25ème kilomètre (temps de passage : 1h19) alors qu’il est toujours dans le groupe de tête.  Pour La 1 ère fois de sa carrière, il va abandonner. Il est déçu car il se sentait bien à l’aise sur le plan cardio-vasculaire.

Le soir après son abandon, Jones veut rendre sa prime à l’organisateur, car il estime ne pas l’avoir mérité qui lui dit : « Tu dois les garder ! ». Quel caractère.

Il va encore se blesser à une cheville en début d’année 1984 et perdre 2 mois mais en mars, il est revenu en forme en forme, battant Rob De Castella lors d’une compétition militaire puis il va gagner le bronze aux championnats du monde de cross. Lors de la saison estivale, il finira second des qualifications pour les JO en 28min12s5 mais seul le 1er, Nick rose est sélectionné. Pour les officiels, s’il veut aller aux jeux, il doit recourir un 10000 m lors des championnats nationaux ! Jones est furieux mais il va se résoudre à le faire. Deux 10000 m en moins de 15 jours, c’est trop et il va payer cette stupide exigence aux JO terminant 8ème de la finale olympique alors que son compatriote Mike Mc Leod, qu’il a régulièrement battu, finira 2ème. Jones est très déçu et va se préparer pour une rédemption sur le marathon Chicago avec la ferme intention d’en donner pour son argent à l’organisateur.

marathon chicago 1984 Steve Jones Rob De Castella

Le Marathon de Chicago 1984 : Un record du monde surprise

Jones est parti 5 semaines avant le marathon (des vacances pour sa famille) pour s’y entraîner à Park City dans l’Utah (en altitude) avec son homologue Hugh Jones le britannique et participer à quelques courses sur route en guise de préparation. Il fait des semaines entre 80-95 miles (128 à 152 kilomètres) par semaine avec une sortie longue de 18 miles, l’équivalent de 29 kilomètres.

Son objectif en venant à Chigaco est de battre le record du pays de Galles (2h12) et espère secrètement une place dans les 10 et un temps de 2h10. Il sait que la forme est là, n’ayant cédé que 6 secondes à Carlos Lopes sur un 15 kilomètres 1 mois avant le marathon et avoir gagné le semi-marathon de Dayton, dans l’Ohio en 62min00 mais en ayant perdu du temps car il s’est arrêté pour l’aider à se relever un compétiteur en fauteuil qui était tombé !

Le jour du départ, il fait froid, il y a du vent et il pleut. Mais Jones n’en a que faire, il s’intéresse au plateau : Rob de Castella, Carlos Lopes, les kenyans Kigen, Kamau, Nzau, le mexicain Pitayo et l’anglais Geoff Smith. La course est construite pour les stars De Castella et Lopes. Steve Jones n’est personne dans ce groupe de spécialistes sur route.

1er mile en 5min puis c’est De Castella qui mène passant en 24min24 au 5 miles (4min53 de moyenne par mile soit 3min02 au kilomètre). Le peloton de tête est composé de 10 coureurs avec Lopes fermant la marche. Un mile en 4min51. Les coureurs sont six de front. Lopes doit s’arrêter pour vite remettre une chaussure accrochée par le pied d’un concurrent.

Aux 10 miles (16ème kilomètre), ils sont en 43min40 et le train ne ralentit pas. Jones court relax et surveille ses adversaires. Steve s’adresse à Rob de Castella, lui demandant « Est-ce que c’est bon ? ». Rob lui répond : « Qu’est-ce qu’il y a ? Trop lent pour toi ? »

C’est que l’allure semblait lente à Jones d’où son interrogation. Pour les autres concurrents l’allure commence à peser, Kigen décroche le premier. Jones, De Castella, Lopes, Smith et Nzau constituent le groupe de tête. Jones saute le prochain ravitaillement. De Castella court facile sans pression, Jones le suit tranquillement, se mettant de temps en temps à sa hauteur. Au 16ème mile (peu avant le 26ème kilomètre), Rob de Castela place une accélération, Jones réplique. Lopes est légèrement distancé. Au ravitaillement du 18ème mile (29km), Kamau coupe la route pour chercher sa boisson, trébuche, tombe et touche Smith qui perd l’équilibre et commence à tomber. Jones le rattrape par le bras et le remet sur les pieds. « Cela montre que j’étais parfaitement conscient et lucide ». Le 19ème mile a été couru sur un rythme de 4min56 (une base de 2h09). Jones sait qu’il entre maintenant dans une zone inconnue n’ayant couru qu’une seule fois plus de 20 miles dans sa vie. Il se remémore le conseil de son compatriote Charles Spedding (3ème des JO de Los Angeles) : « Quand tu sens que tu peux y aller attend encore quelques miles ».

Mais c’est Kamau, porté par une bouffée d’adrénaline déclenchée par sa chute qui démarre. Jones lui emboite la foulée et le passe. Rob de Castella perd du terrain et se retrouve avec Lopez pour mener la chasse alors que Jones force l’allure. Mais il n’est plus dans la facilité : « Mes jambes étaient plus que lourdes, surtout sur le haut des quadriceps, mais je n’ai pas paniqué et je ne me suis jamais retourné ». Après les 20 miles, il n’y a plus de facilité. Il serre les dents, et se concentre pour forcer l’allure, avec le vent dans le dos maintenant. « Après le 20ème mile, j’étais dans le dur, j’ai pris le mur, je n’avais jamais connu cela ». Il a couru le 20ème mile et le 21ème en 4min47 (2min58) et 4min42 (2min55) passant aux 24 miles (38,6 kilomètres) en 1h57min24.

On lui crie qu’il peut battre le record mais Jones pense que c’est le record de la course.

Les 2 derniers miles, les muscles de ses jambes sont raides. Il prend conscience du chrono quand, à l’entrée de la ligne droite de 200 m, il voit le chrono afficher 2h07min32. Il fonce vers la ligne, trouvant que le temps passe trop vite. Il est cuit, mais sprinte de manière rageuse. Avec un dernier 10 kilomètres en 29min38, il l’emporte en 2h08min05, un nouveau record du monde. Mais Jones ne le sait pas car il ne connait pas l’ancien record. Lopes termine second en 2h09min06 devant Rob de Castella en 2h09min09.

Jones découvre une nouvelle vie, il est devenu une vedette et retourne chez lui au pays de Galles où il est célébré comme il se doit mais très vite, il va faire ce qu’il sait faire de mieux :  courir. Le samedi après Chicago, il participe au cross opposant l’armée de terre, de l’air et de la marine puis le lendemain le semi-marathon de Swindon puis prendre un break.

Jones se considère pourtant encore comme un coureur de 10000 et jette la consternation quand il dit :

 « Je pense que le marathon est facile quand vous êtes mentalement et physiquement préparés pour »

Il passe l’hiver à réparer des avions – un métier qu’il adore – et à reconstruire sa base de course. Il est maintenant depuis 11 ans dans l’armée mais il est partagé car lorsqu’il a une permission pour courir il peut gagner en une course autant qu’il gagne toute l’année. Rompre son contrat ou se réengager ? Jones décide de rempiler une année. Il s’entraîne parfois jusqu’à 100 miles par semaine (160 kilomètres). Au printemps, il diminue le volume pour ajouter des sessions de vitesse. La forme est là car en mars il bat le record du monde du semi-marathon à Birmingham en 61min14 en courant tout seul. Une surprise, car la veille Jones participait à un anniversaire avec au menu, de nombreuses pintes de cidre fort.   

 

Victoire à Londres : Ne jamais renoncer !

En avril, il est au départ du marathon de Londres. Il va affronter Charles Spedding, un spécialiste comme disent les journalistes alors qu’ils traitent Jones comme un gars qui a su être là le bon jour à Chicago. Il est vexé et va montrer son esprit de combattant. Les coureurs en tête de course sont groupés jusqu’au 20ème mile (32 km), l’endroit où Jones décide d’attaquer avec un mile en 4min43. Seul Spedding le suit alors quelques centaines de mètres plus loin mais il est pris de crampes d’estomac qui le gênent considérablement. Spedding prend le large au 22ème mile (35,4 km) alors que Jones doit s’arrêter. Pas de solution sinon quitter la course. Jones décide de repartir et rattrape Spedding. Au 23ème mile (37 km), alors qu’il est en difficulté et qu’ils passent sous un tunnel, un supporter de Jones l’encourage, cela le stimule et il attaque Spedding pour posséder 10 mètres d’avance à la sortie du tunnel. Il va gagner avec 17 secondes d’avance en 2h08min16, le marathon le plus rapide jamais couru en Grande Bretagne. Mais la veille à Rotterdam, Lopes a battu le record du monde en 2h07min12. Le chrono n’était pas l’objectif de Jones à Londres, ce qu’il voulait c’est gagner pour être reconnu. Car gagner à Londres est prestigieux.

Jones va beaucoup courir l’été (15 courses du 1500 m au 10000 avec un bon 27min53 à Stockholm). La lecture de son planning d’entraînement montre qu’il a réalisé de bonnes séances dont un 3000 m couru tout seul en 7min58s3, une autre séance mentionne « un six miles en 27 minutes (9,6 kilomètres), rudement difficile, j’ai dû me battre sur la fin ».  Pas étonnant à cette allure.  Ou encore des séances avant Chicago de type 16 x 1min en côtes, 12 x 300 m en 43 secondes, 3 séries de 4 x 200 m en 27/28 secondes ou encore 10 X 1’30 vite en courant sur herbe avec des pointes : « Avec cette méthode, vous ne vous usez pas ».

Il réalise 3 séances de qualité par semaine : 2 sont des sorties de 1 heure et de 30min pendant lesquelles il fait du fartlek.

Il reproduira la même préparation pour Chicago 1985 qu’en 1984, résidant en altitude et descendant pour participer aux courses de préparation.

Il réalise une séance de 6x 5 minutes avec une récupération trottinée de 2 minutes 1/2 qu’il considère comme sa meilleure séance.

 

Chicago 1985 : Folie ou Révolution ?

Au départ de Chicago : De Castella, et les djiboutiens Salah, Robleh. Rob de Castella, bien sûr, qui est venu pour le battre. Jones décide alors de courir aussi vite qu’il le peut.

Le lièvre, Thackery est censé emmener les favoris sur la base de 63min au semi-marathon. Mais au 2 miles (3 km) atteints en 9min28, Jones estime que c’est trop lent et passe le lièvre pour faire un mile en 4min43. Thackery abandonne. Jones et Kigen passent au 4 miles (6,4 km) en 18min55.

Jones va révolutionner le marathon, jamais personne n’a osé passer aussi vite et partir d’aussi loin. Jones va montrer qu’on peut courir un marathon en partant vite dès le début. Il est concentré uniquement sur la victoire et n’a aucune idée des temps de passage. C’est lui qui mène avec Kigen sur ses talons. Jones lui demande de mener mais le kenyan lui répond qu’il est bien là où il est. En réponse, Jones avale un mile en 4min34, c’est trop rapide pour Kigen qui abandonne au bout de 7 miles (11 km). Jones se sent bien et ne voit aucune raison de ralentir. Il passe en moins de 30 minutes aux 10 kilomètres, puis le 10 miles (16 km) est atteint en 47min01 puis un incroyable passage au semi-marathon en 61min42. De la folie pure pour l’époque !

Jones sent qu’il va vite et passe les 25 kilomètres en 1h13min30 avec 2 minutes sur le temps de passage de Lopes à Rotterdam.

« Je me sentais bien, je savais que j’allais forcément me heurter le mur, la question était quand ? ».

Au 18ème mile (29 km), il croise l’organisateur et lui fait un clin d’œil, mais il commence pourtant à devoir se battre mais sans se soucier du chrono, concentré sur la victoire. Un mile en 4min54 l’amène au 20ème mile (32 km) en 1h35min22. Il dira : « Après ce ne fut que de la survie ! ».  Il se répète que plus l’écart sera grand avec ses poursuivants, plus ils auront du mal à le combler. Au 22ème mile (35 km), le chrono sur la voiture rend l’âme. Jones est livré à lui-même. Cela devient dur, la concentration est difficile, il va taper le mur. Les 4 prochains miles sont courus en 5min07, 5min06, 5min05 et 5min13. Dans la ligne droite d’arrivée, il s’arrache dans un sprint furieux et termine en 2h07min13 échouant d’un dixième contre le record de Lopes et perd du même coup …La prime de 50000 $ offerte en cas de record.

Jones ne savait pas qu’il pouvait battre le record du monde, ne comprenant pas la folie du public près de l’arrivée mais il n’est pas particulièrement déçu car content d’avoir battu son record. « J’étais venu pour gagner. Le vent était fort surtout sur les 10 derniers kilomètres. J’étais très fatigué. Les 5 derniers miles ont été durs, très durs. J’ai juste perdu ma concentration. Mais il y aura d’autres courses ».

De Castella après la course : « Steve m’a vraiment surpris, d’abord qu’il ait été capable de partir aussi vite, mais surtout qu’il ait capable de continuer à cette allure et de ne faiblir que légèrement. » Ce compliment va droit au cœur de Jones car il a beaucoup de respect pour ce grand coureur.

Pour Rob : « Jones a amené le marathon dans une nouvelle ère. Pour Jones ce n’est plus une course d’endurance. Avant cette course je ne pensais pas que c’était possible. Avec l’agressivité dont il a fait preuve il peut amener le marathon dans une nouvelle dimension. La plus grande difficulté du marathon est le mental. Courir tout seul comme il l’a fait est plus dur que courir en groupe. Je pense qu’il peut faire autour de 2h05, très certainement moins de 2h06. Il est parti sur une allure suicidaire à Chicago, mais avec une meilleure stratégie il peut très certainement courir plus vite ».

Steve a osé l’impensable, il a été un précurseur, en avance sur son temps avec son approche agressive d’aborder cette distance qui fait encore peur.

Si on analyse les temps de passage des records du monde ultérieurs et de certains chronos de très grande valeur, on constate qu’il a fallu attendre la course de Patrick Makau à Berlin en 2012 pour voir un temps de passage équivalent : 61min44 pour une victoire en 2h04min15. Tous les temps de passage des courses inférieures à 2h07 ont toujours été réalisés avec des temps de passage de l’ordre de 63min30 à 63min0. C’est Paul Tergat en 2002, à Londres qui est le premier à passer sous les 63. (62min46) qui amènera le record de Khannouchi (2h05min38) et 2h05min48 pour Tergat.

Lors de son record du monde en 2003 (2h04min55) Tergat passera en 63.03

Gebrselassie lors de ses deux records du monde passera en 62min29 pour 2h04min26 en 2007, puis 62min05 pour ses 2h03min59. Gebrselassie, le coureur de 10000 m est le premier a osé, de nouveau (2 décennies plus tard), courir un marathon en partant vite. La voie est réouverte. A partir de cette date on va assister à la nouvelle façon d’appréhender la distance en partant (avec l’aide de nombreux meneurs d’allure) sur des allures rapides.

Après Makau en 2012, il y aura Kipsang (record du monde à Berlin en 2013) avec un temps de passage de 61min34, Kimeto et son record sous les 2h03 en 2013 ( 2h02min57 et 61min45 au semi ), Kipchoge à Londres en 2016 ( 2h03min05 et 61min24 ) et Bekele en 2016 à Berlin (2h03min03) avec le temps de passage le plus rapide à cette date 61min11.

Ce qui était de l’exceptionnel à l’époque de Jones est presque devenu une norme standard… Mais trente ans plus tard.

Beaucoup d’observateurs pensent que ce record est supérieur à celui de Lopes et du recordman du monde Belayneh Dinsamo (éthiopie) qui l’a battu en 2h06min50 également à Rotterdam en 1988, où une voiture précédant  les coureurs coupait volontairement la prise au vent en roulant à 20 kilomètres à l’heure et étaient entourés de lièvres presque tout le temps.

Jones lui a couru seul !

Jones ne change pas : « Ce n’est pas parce que j’ai couru vite un marathon que je suis un superman ou un héros. J’ai trouvé ma voie et je cours parce que j’aime courir et pas parce que je dois le faire. L’athlétisme ne dirige pas ma vie. Je ne regarde pas ce que je mange, ce que je bois ou les heures de sommeil. Ce n’est qu’un sport ».

« Je ne suis pas une personne dure, mais mentalement, je sens que je suis capable de grandes choses et je suis fier de mon entraînement. Je cours avec ma tête, mon cœur et mes tripes car je ne pense pas avoir un grand talent. Je suis parti d’en bas et j’ai travaillé ».

Pour Jones, courir le marathon c’est toujours courir, il est aussi content de courir un 5 miles. Après Chicago, il est retourné travailler pour 60 $ par jour et continue sa routine d’entraînement : matin, midi et soir. «Mon travail, c’est la RAF, courir c’est mon sport , mon passe-temps. Je ne suis pas un professionnel. Je cours car j’aime ça et pas parce que quelqu’un me paie pour le faire. C’est moi qui décide quand je participe à une course et s’ils veulent ma payer, c’est tant mieux ».

Le mur !

L’année 1986 va être une mauvaise année. Blessé au printemps il prépare le marathon des championnats d’Europe de Stuttgart où il est le grand favori.

Personne n’a couru aussi vite sur marathon, ni aussi durement que lui. Mais quand il va frapper le mur lors du marathon, ce va être aussi plus durement que tous les autres marathoniens. Il prend vite la tête et mène à la mi-course quand soudainement au 20ème mile (32 km) il se prend le mur et n’avance plus. La raison devrait l’amener à abandonner, il ne le fera pas, refusant d’abandonner et se traîne jusqu’à l’arrivée en 2h 22min12. Il réalisera par la suite qu’il ne s’était pas assez hydraté les semaines précédant la course et qu’il était déjà déshydraté sur la ligne de départ.

 

New York 1988 : Toujours prouver

Après une année légère en 1987, Jones finit 9ème lors du marathon 1988 de Boston en 2h14min07 et ne sera pas sélectionné pour les JO de Séoul. Puis il va perdre, alors qu’il ne s’y attendait pas, son contrat Reebok 2 jours avant le marathon de New York. Il va alors courir avec un simple maillot blanc et décide de leur montrer : « Je suis une personne de principe et ils n’on pas respecté leur parole ».

Jones se venge, d’abord avec une nouvelle stratégie en restant dans le paquet puis en faisant exploser le peloton, gagnant en 2h08min20 avec plus de 3min d’avance sur le second l’italien Bettiol. « Courir 2h08 à New York c’est comparable à 2h06 à Rotterdam » dira John Treacy, troisième à 5 minutes. 2 jours après, il signera son contrat Reebok.

Marathon de Chicago 85

 

Fin de carrière : Toujours courir !

Puis Jones va écumer le circuit des courses sur route aux USA, partageant son temps entre le Pays de Galles et les USA, gardant une vie simple, son seul extérieur de richesse étant sa Harley-Davidson.

En Octobre 1992, Jones maintenant âgé de 37 ans va gagner le marathon de Toronto en 2h10min06.

 

Eléments de son entraînement

Beaucoup d’athlètes et entraîneurs se sont demandés comment c’était possible de faire ces temps avec 130 à 150 kilomètres par semaine. Comme beaucoup de coureurs de top niveau, Jones a suivi pendant toute sa carrière un plan relativement simple mais lui convenant à merveille. « J’ai toujours fait le même type d’entraînement », mais un entraînement particulièrement axé autour de séances de qualité c’est-à-dire en s’entraînant comme il se comportait en compétition c’est-à-dire en fonçant et aussi durement que possible.

« Jones est un homme intense », dira un de ses amis.

Intense au travail mais aussi intense quand il faisait la fête. Il est toujours centré sur une chose à la fois. Quand il se préparait pour un grand marathon, il ne buvait plus une goutte d’alcool pendant 3 mois, même pas une petite bière au dîner. Mais après 3 mois, il pouvait se rattraper en 24 heures.

Steve s’entraîne dur, très dur. Il ne sait pas courir lentement. Il doit toujours être devant. Deek Froude, un coéquipier, raconte comment Jones en quelques semaines, lors de la saison 1988 qu’il a abordée en petite forme, a été capable de réaliser 8x 1000 m en 2min50 avec 1min de récupération.

Pour Mark Plaatjes, le champion du monde 1993 du marathon, « Jones est un animal à l’entraînement ». Personne ne se donne autant que lui.

Contrairement à la plupart des marathoniens, Jones fait sa sortie longue le mardi. Les trois jours durs de sa semaine d’entraînement ont le contenu suivant :

  • Une séance avec des répétitions à l’allure compétition sur 5 kilomètres 
  • Une séance avec des répétitions à l’allure 10 kilomètres
  • Une séance avec des fractions à l’allure marathon

Ces séances Jones les fait à fond. Puis il a trois jours au programme où il ne court que 40 minutes.

A l’époque de son record du monde Steve Jones faisait de l’ordre de 80 à 90 miles (soit 130 kilomètres à 145 kilomètres) par semaine, en montant très épisodiquement à 160 kilomètres/semaine ce qui, pour les standards de l’époque, était très faible.

 

Schéma hebdomadaire

Dimanche Lundi Mardi Mercredi Jeudi Vendredi Samedi
Matin

1h30 à 3min35 au km

soit 25 km

40 minutes allure facile

5 km à l’allure course

(ex : 12x 90 secondes aussi vite que possible)

40 minutes allure facile

5x 5 minutes allure marathon

lors d’une sortie de 1h30

40 minutes allure facile

Séance sur piste

(répatitions de 200m, 400m, 1000m ou

10x 2 minutes allure 10km)

Après-midi 10 kilomètres 40 minutes allure très facile 10 kilomètres

 

Quelques commentaires

Jones n’a certes pas gagné de médailles dans les championnats internationaux majeurs (JO, championnats du monde, championnats d’Europe) mais il a été un formidable marathonien, un défricheur volontaire, un fonceur, un brave qui n’a peur de rien.

Jones à la différence des meilleurs mondiaux actuels, n’avait l’endurance spécifique marathon pour tenir les 10 derniers kilomètres. Il s’est d’ailleurs toujours considéré comme un coureur de 10000 m et non comme un véritable marathonien. Il lui manquait probablement quelques kilomètres hebdomadaires supplémentaires. Mais aurait-il pu alors pu continuer à avoir un entraînement aussi intensif qui lui a permis en tout état de cause de développer une endurance spécifique sur semi et 25 kilomètres, le reste du marathon étant pour lui une épreuve mentale.

L’essentiel des informations sur Steve Jones est tiré du magnifique ouvrage de Mickael Sandrock : «  Running with the Legends». Training and Racing Insights from 21 Great Runners.  Editions Human Kinetics.

2 réaction à cet article

  1. Bravo !! Respect à cet Athlète !! le travail et le mental .Merci pour ce beau résumé .

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  2. Bonjour,

    très bel article fort intéressant. Une question cependant : vous dites que sa sortie longue a lieu le mardi hors « 5 km à l’allure course

    (ex : 12x 90 secondes aussi vite que possible) » est noté le mardi. Quelle était sa vraie sortie longue?

    Autre question : ne trouvez-vous pas que 5×5′ allure marathon soit vraiment une séance légère ayant peu de bénéfices? Elle pourrait être couru à allure 10km/semi plutôt?

    Merci.

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