Au coeur de l’UTMB 2011 avec Sébastien Chaigneau

La « CRAZY DAY

Sébastien Chaigneau revient sur son UTMB 2011.

Par où dois-je commencer ? Le départ ? Non, car avec les conditions météorologiques annoncées, tout a été remis en question quelques heures avant.

En fait, il faut revenir au petit déjeuner le vendredi matin (le 26 août 2011), quelques heures avant que ce moment tant attendu n’arrive. Sur la boîte vocale d’un téléphone, nous apprenons que  le départ est retardé (heure officielle initialement prévue : 18h30) : la météo prévoit des conditions dantesques. Nous devrions partir entre 23h et minuit, l’heure exacte nous sera communiquée dans la journée. Il faut alors se remobiliser et réorganiser la journée afin de ne pas faire d’erreur et, surtout, ne pas se laisser déstabiliser.

Après ce petit intermède et un départ finalement programmé pour 23h30, c’est une journée classique qui défile, avec les derniers réglages et les changements de dernière minute. Il est vrai qu’à l’approche du départ, les conditions se dégradent… Une petite sieste supplémentaire et un repas en plus et voilà l’ensemble des athlètes de l’équipe The North Face dans le hall de l’hôtel Alpina où nous sommes logés. Nous nous réconfortons mutuellement, car les conditions que nous avons en sortant de l’hôtel sont telles qu’il nous faut mettre deux vestes l’une sur l’autre pour ne pas être trop mouillé.
C’est donc sous une pluie battante que nous arrivons ensemble sur la ligne de départ. Après quelques longues minutes d’attente et le protocole habituel pour un départ de l’UTMB, nous prenons enfin notre envol vers une nuit humide en direction des Houches.

« Je rencontre la neige annoncée »

C’est alors que commence une journée de folie qui restera dans toutes les mémoires et surtout dans la mienne…

Après avoir parcouru les 8 kilomètres qui nous séparent du premier point de ravitaillement, nous arrivons à la première ascension, toujours sous la pluie et dans le froid généré par l’altitude. Habituellement, nous attaquons la montée sur le Délevret (la Charme) de jour. L’ambiance est un peu différente cette année, mais cela ne me déplaît pas ! Les mauvaises conditions font partie de la montagne, de la course en montagne !

Le départ des traileurs lors de l’UTMB 2011:

Devant, il y a tout un groupe de coureurs partis vite ! Je suis alors bien loin de me douter de ce qui va arriver… Mais continuons notre progression…

Après une descente relativement sage sur Saint-Gervais (21,6 km), je commence à trouver mon rythme. J’effectue un ravitaillement éclair et je repars vers les Contamines (31,4 km), où mon équipe de ravitailleurs, composée de mon papa et ma maman, m’attend, prête à tout pour répondre à d’éventuelles demandes de ma part.

Je relance bien la machine et attaque la montée vers la Balme (499 m de D+) et le col du Bonhomme (620 m de D+) avec un bon rythme, tout en gardant le plus de souplesse possible dans ma progression. Je rencontre la neige annoncée par l’organisation. Mes appuis doivent d’être beaucoup plus précis, afin de ne pas puiser dans mes réserves et compromettre la suite des événements. Le passage au refuge de la Croix du Bonhomme (45,1 km, 2440 m d’altitude) est salué chaque année par la présence du PGHM (Peloton de gendarmerie de haute montagne de Chamonix) ; il est encore là cette année.

« Kilian pose sa main sur mon épaule »

C’est à ce moment-là, que j’aperçois au loin devant moi toute une série de lampes. Une source de motivation supplémentaire. Je décide de les rejoindre, car tout le monde le sait, l’union fait la force et avec plusieurs lampes, la maîtrise de la nuit est bien plus aisée.

Le passage furtif au sommet de la Croix du Bonhomme me permet de basculer dans la nuit vers les Chapieux, où je sais que mon équipe m’attend pour un ravitaillement et un moment de contact très salvateurs. Lors de cette descente, je prends le temps de bien me ravitailler et je rentre sur le petit groupe de six coureurs qui file dans la nuit sans trop de soucis. Quelle n’est pas ma surprise quand, à l’approche de celui-ci, je me rends compte de la présence de Mickael Wolf, Nemeth Csaba, Iker Karrera et Miguel Erras !

Et quelques secondes plus tard, une main se pose sur mon épaule et me demande comment je vais. C’est Kilian (Jornet, ndlr) en personne qui vient aux nouvelles.

La pluie nous a laissés dans les Contamines, mais un manteau blanc recouvre le sol et nous oblige à rester hyper concentrés. Après avoir fendu la nuit de nos six lampes, nous arrivons au 50e kilomètre et au ravitaillement des Chapieux (50,4 km) où nous attendent une belle fête et l’organisation. Là, je retrouve ma petite équipe toute étonnée de me voir arriver avec ce team de folie et qui m’a fait la surprise d’être accompagnée de Christophe, mon entraîneur, et de mon ami David. Après un ravitaillement rapide, quelques conseils et un contrôle des sacs, ils me motivent tous pour que je m’accroche dans ces conditions froides et nocturnes.

Passage au village des Glaciers qui, là encore, porte bien son nom ! Et nous voilà à l’attaque du col de la Seigne (1023 m de D+, 60,9 km), où nous rencontrons neige, glace et congères. Au sommet, nous assistons à  un lever du jour incroyable. Après une pause contemplative rapide, nous repartons en direction du lac Combal (66,6 km) pour le ravitaillement suivant.

Le suivi des traileurs le matin du 27 août 2011 lors de l’UTMB:

J’opte pour un passage éclair et je pars à l’attaque des arêtes du mont Favre (437,9 m de D+), que j’appréhende toujours un peu, car elles ne sont pas faciles à gérer et peuvent, sur un coup de moins bien, se transformer en chemin de croix.

« Courmayeur et Grand Col Ferret, mes juges de paix »

La suite est incroyable ! Au sommet des arêtes du mont Favre (68,9 km), nous découvrons un lever de soleil fabuleux sur les arêtes de Peuterey. Dans un froid glacial, nous plongeons vers le chalet Checruit, où mon ami Jacomo nous attend de pied ferme pour nous réconforter et nous abreuver de sourires…

Sébastien Chaigneau au refuge de Bertone UTMB 2011Nous arrivons enfin en vue de Courmayeur. Par le passé, Courmayeur (77,70 km) a toujours été mon juge de paix, l’endroit où je me suis souvent demandé si je continuais ou pas. Mais cette année, je suis tellement concentré sur ma course que je m’arrête très peu de temps. J’ai vraiment de bonnes sensations et je veux rester dans le coup avec le groupe de tête. Pourtant, à la sortie du ravitaillement, je repars avec quelques minutes de retard, ce qui m’oblige à donner un effort régulier pour raccrocher. Je fais la jonction dans la montée vers le refuge de Bertone. Après un arrêt rapide au ravitaillement et l’échange de quelques sourires et mots d’encouragement, je repars de nouveau avec quelques minutes de retard, mais peu importe ! il me faut faire ma course. Etre arrivé là, dans de telles conditions, me satisfait déjà ; je vais voir la suite…

Je passe dire bonjour à Sarah et sa maman au refuge Walter-Bonatti et continue mon petit bonhomme de chemin jusqu’à Arnuva (94,60 km) sans trop de difficultés. Mon deuxième juge de paix, le Grand Col Ferret (764 m de D+), se dresse devant moi. Je repars du ravitaillement avec deux minutes de retard sur le groupe.

J’ai toujours pensé que le Grand Col Ferret était le point de départ de la course lorsque le parcours est respecté. Durant cette ascension, je refais mon retard. La neige vient se joindre à la fête afin de nous rappeler qu’en montagne, tout est possible, y compris vivre les quatre saisons dans la même journée !

« A Champex, une foule incroyable « 

La redescente sur La Peule puis sur La Fouly (109,60 km) en passant par la modification de Ferrey (en raison d’un éboulement) se fait tranquillement. Avec Miguel Heras Hernandez, nous rentrons dans La Fouly avec deux petites minutes de retard sur Kilian Jornet et Iker Karrera Aranburu, un retard que nous allons presque combler au ravitaillement.

La partie magnifique nous amenant à Champex (123,70 km) nous permet de refaire la jonction. L’arrivée au ravitaillement de Champex est incroyable…

Il y a tellement de monde ! Et Léon, à l’origine de la Petite Trotte à Léon (PTL) et roi des tartes aux myrtilles, qui est là ! C’est à cet instant que Michel Poletti, l’organisateur, nous apprend le changement de parcours en raison de la tempête de la nuit et des dégâts occasionnés et, par-dessus tout, le kilométrage supplémentaire ainsi que le dénivelé.

Notre longue descente sur Martigny va durer près de deux heures. Après des passages de route pas vraiment plaisants et un petit coup de cul de 400 m de dénivelé positif, nous repartons de Martigny pour un kilomètre vertical qui nous mène jusqu’au col de la Forclaz avec un public inimaginable et sous une canicule – une donnée météo peu croyable il y a quelques heures.

Sur cette ascension, je prends le temps de franchir les étapes une par une. Kilian et Iker passent la démultipliée en faisant la montée en courant. Je préfère rester en arrière, car je veux terminer dans de bonnes conditions. Miguel commence à avoir mal au genou de plus en plus régulièrement. Je le motive pour qu’il s’accroche et que l’on continue ensemble, mais je me retrouve seul au sommet, à 4 mn derrière le duo et devant Miguel pour quelques minutes.
C’est une foule que je n’aurais jamais pensée possible qui nous accueille sur les derniers mètres d’ascension. On se croirait sur une course de montagne avec cloches, trompettes et encouragements à ne plus savoir qu’en faire…

Une ferveur et un engouement prodigieux! Je me dis alors que la reconnaissance de notre activité est en bonne voie…

Après ce bain de foule, je rejoins Trient (145,20 km) où m’attend mon staff. Je suis en retard de  4 mn sur le duo de tête, mais je ne souhaite pas faire l’effort de les rejoindre. Je me fais plaisir depuis le début et je veux continuer à mon rythme sans prendre de risque. Je n’ai pas  d’info sur l’arrière de course et je préfère garder quelques forces dans un coin, au cas où je devrais batailler et défendre ma place sur le podium. Il me reste encore 30 kilomètres à faire…

« Vallorcine, Chamonix, et le bonheur… »

Catogne, dernière bosse (149,90 km ). Au somment, je prends le temps d’admirer la vue avant de descendre sur Vallorcine, Chamonix et le bonheur…

Au passage au contrôle de Catogne, mon GPS m’indique 156,6 kilomètres, 18h15 de course. Il me reste 22 km jusqu’à la ligne. C’est à ce moment-là que je réalise vraiment qu’en tout, nous allons effectuer une course de 178 kilomètres avec 9700m de D+ (au final, je serai 1 heure plus rapide par rapport à 2009 – 2e de l’UTMB). Par la suite, un coureur m’interpellera d’ailleurs dans la rue pour me montrer son GPS qui indique 178,6 kilomètres et 9704m+…

Après un très court arrêt au stand de Vallorcine, je repars sous une foule d’encouragements vers le col des Montets et Argentière, dernier point de ravitaillement avant la libération et la fête dans Chamonix. C’est une foule de gens qui m’accompagne sur la contre-allée longeant le petit sentier de la course menant vers Argentières. Un concert d’applaudissements et de klaxon qui me portent littéralement sur les sentiers.

Mon passage à Argentière est tout aussi incroyable. La file d’attente de voitures me menant vers Chamonix me fait chaud au cœur et compense un final moins beau qu’habituellement lorsqu’il passe par la Flégère et la Tête-au-Vent.

Je commence à comprendre qu’en plus d’avoir passé une bonne journée, je suis en train de réaliser quelque chose et je laisse monter l’émotion. La communion avec le public est fantastique et je peux en profiter. Je suis alors en harmonie avec mes supporters, anonymes et connus, ma famille, mes amis, mes parents. Les vibrations et sensations semblent faire un va-et-vient entre nous. Je donne, vous me donnez, vous me donnez, je vous donne. Il en a été ainsi tout au long du parcours jusqu’à l’explosion sur la ligne d’arrivée.

Mon entrée dans Chamonix se fait par la fin de la redescente de la Flégère, où patiente Seb Talotti, comme il y a deux ans, et qui me livre à son tour toutes les émotions qu’il a ressenties…
Je le félicite pour sa 3e place sur la TDS ; il me laisse filer vers la marée humaine qui m’attend. Je retrouve, comme en 2009, mes deux motards accompagnants qui m’ouvrent la route vers le palais des sports. Je passe l’Arve et entre dans cette fameuse dernière ligne droite avant d’entrer au cœur de l’arène.

« Je prends toutes les émotions « 

Je profite du moment, de la clameur et de la ferveur que seule une épreuve comme celle-ci peut fournir à un coureur, qu’il soit devant, au milieu ou derrière…
Les spectateurs me touchent, je tape dans des centaines de mains. La foule hurle sa joie d’être là et de me voir ici et maintenant. J’en profite, je prends toutes les émotions.

Voici la dernière ligne droite. Face à moi, une foule de journalistes, cameramen et amis m’attendent tout au bout. Je fais quelques slaloms pour toucher un maximum de personnes – certains attendent ici depuis des heures – et passe enfin cette ligne tant attendue sous les crépitements des appareils photo…
Je retrouve et prends dans mes bras Isabel, ma femme, et Ethan, mon petit garçon de 3 ans et demi ; Willow, qui n’a que quelques mois, ne peut être là. Il y a beaucoup trop de bruit. Ethan est très intimidé et ose à peine venir me voir. Je les serre dans mes bras et me retourne pour saluer le public.
Je glisse quelques petits mots au micro de mon ami Ludo et pars vers le contrôle antidopage. Je reviendrai sur la ligne quelques heures plus tard pour accueillir Lizzy qui, avec sa quatrième victoire, est entrée dans l’histoire de l’UTMB….

Quelle journée !

Quelques photos de Sébastien Chaigneau pendant l’Ultra Trail du Mont Blanc 2011

Le tableau de marche de Sébastien Chaigneau

Points Heure passage Tps course Classement
Delevret 00:49 01:20:46 12
Saint Gervais 01:57:45 13
Arrivée
Départ
1:26
1:27
Les contamines 02:24 02:55:25 8
La Balme 03:20 03:51:27 7
Refuge Croix du Bonhomme 04:16 04:48:07 6
Les Chapieux 05:17:29 2
Arrivée
Départ
04:46
04:50
Col de la Seigne 06:13 06:44:19 5
Lac Combal 06:38 07:09:22 3
Arête Mont Favre 07:16 07:47:25 2
Col Checrouit 07:40 08:12:13 1
Courmayeur 08:36:43 4
Arrivée
Départ
08:05
08:08
Refuge Bertone<

/td>

09:01 09:32:27 4
Refuge Bonatti 09:52 10:23:24 4
Arnuva 10:25 10:56:58 4
Grand Col Ferret 11:18 11:49:59 4
La Fouly 12:54:18 4
Arrivée
départ
12:23
12:27
Champex 14:30:58 4
Arrivée
Départ
13:59
14:04
Martigny 15:43 16:14:19 4
Trient 17:40:52 3
Arrivée
Départ
17:09
17:14
Catogne 18:09 18:40:14 3
Vallorcine 19:12:57 3
Arrivée
Départ
18:41
18:45
Argentière 19:24 19:55:47 3
Chamonix 20:24 20:55:41 3

1 réaction à cet article

  1. Encore bravo se fut un réel plaisir de suivre ta course on a cru pendant un bon moment que tu l’emporterais. C’est énorme ce que tu as fait, ne change pas.