Au coeur du The North Face Lavaredo Ultra Trail 2011 avec Sébastien Chaigneau

Autopsie d’une course réussie...

Sébastien Chaigneau a remporté le Lavaredo Ultra Trail le 1er juillet 2011. Au programme : 90 km, 5300 mètres de dénivelé positif au cœur des Dolomites (Italie). Il nous raconte.

Sébastien Chaigneau lors de sa victoire du lavaredo ultra trail

« A la différence avec mon dernier échec (en Australie, en mai dernier), qui n’en est pas un en soi mais qui est toujours compliqué à digérer, tout a commencé sous les meilleurs auspices en Italie.

Tout a commencé à l’aéroport Marco-Polo de Venise, deux jours avant la course. J’y ai récupéré une voiture et mon acolyte du team, l’Espagnol Zigor Iturrieta Ruiz. Il a remporté la Trans Gran Canarias en mars dernier, première manche du challenge North Face : mais cette fois, je compte bien m’accrocher plus longtemps et ne pas lâcher le morceau.

Après 1h30 de route et de longues discussions en espagnol-anglais-français, nous arrivons à Auronzo di Cadore, au pied des Tre Cime De Lavaredo, sommet des Alpes, à 2999 m d’altitude, à la frontière entre Vénétie et Tyrol du Sud italien. C’est un endroit incroyable, impressionnant, carrément magique, avec des retenues d’eau qui forment un grand lac de montagne.

Nous prenons nos quartiers à l’hôtel puis profitons du bord du lac pour faire une dernière petite sortie tranquille en course avant le départ de l’épreuve, qui aura lieu demain à minuit. Après une bonne nuit de repos, nous décidons d’aller au Tre Cime De Lavaredo en voiture afin de montrer à Zigor la première partie du parcours. Il est tout aussi impressionné que moi quelques semaines plus tôt lorsque j’étais venu en reconnaissance. L’endroit est  très beau : nous avons une vue à 360° sur les Alpes… Je profite de la redescente pour lui détailler les différents endroits où nous passerons cette nuit et lui donner les infos techniques.

Après notre passage obligatoire à la vérification des sacs, toute l’équipe The North Face se retrouve pour un déjeuner et mettre en place la stratégie des ravitaillements. Il est temps de retourner à l’hôtel pour nous reposer et préparer nos affaires, avant de nous retrouver dans la soirée pour un dernier repas.

« Je préfère temporiser »

23h20, nous voici sur l’aire de départ, il fait 9°C. Mauricio Scillia, co-organisateur de l’épreuve, vient me voir et nous prévient qu’au sommet, il y a beaucoup de vent et qu’il fait O°C sous abri. Je décide de prendre mes gants. Une option judicieuse : je ne les quitterai qu’au kilomètre 65 après une nuit dans le vent et le froid.

Le départ est donné au douzième coup de minuit, au son de la cloche de l’église d’Auronzo. Cinq cent vingt coureurs s’élancent… Avec Zigor, nous partons tranquillement sur les 5 km d’une « voie blanche », comme ils disent ici, c’est-à-dire une piste cyclable en terre blanche. A la suite de ce départ à 4 mn-4mn15s au kilomètre, nous attaquons une route en forêt qui devient de plus en plus raide… Sur les quatre derniers kilomètres, j’estime qu’elle doit être aux environs de 15% ! Le Hongrois Nemeth Csaba nous a rejoints aux avant-postes et a commencé à imprimer un rythme relativement rapide. Je n’ai pas de mauvaises sensations, mais je préfère temporiser. Nous laissons Nemeth prendre le large. J’ai, à cet instant, une impression de déjà-vu. Quelques mois auparavant, sur une autre course, le Hongrois était ainsi parti seul avant que nous ne le rejoignions après 80 km de course… On prend les mêmes et on recommence ! Mais depuis, je me suis entraîné et sens que je suis bien mieux. Je décide de respecter ma stratégie en restant dans une zone cardiaque qui me permet de ne pas être « limite » et de maintenir mon allure relativement longtemps.

Je suis bien. Depuis que nous avons attaqué le sentier qui nous mène vers le premier ravitaillement, je cours partout sans trop de difficulté. Les petits kilos en trop collectés durant l’hiver et dus au travail de renforcement musculaire effectué à cette période ont disparu ces dernières semaines, je me sens plus léger.

Après 1 600 mètres d’ascension, je me retrouve à une vingtaine de secondes derrière Nemeth. Je précède un Italien, venu se joindre à la fête, et  Zigor d’une ou deux minutes. Voici le premier ravitaillement après 18,5 km. Je ne m’arrête pas, il fait très froid et j’ai prévu de faire ma première halte au 31e kilomètre.

« It’s OK, no problem ? »

Sur la partie roulante, je rejoins Nemeth. Je ne le sens pas dans un grand jour. La semaine dernière, il a terminé 5e d’un 100 km en Allemagne et ne semble pas en mesure de tenir toute la course à ce rythme. A la bascule du col, les membres de l’organisation ont mis en place deux très gros projecteurs qui éclairent les Tre Cime et leurs faces abruptes. Incroyablement imposantes en plein jour, elles le sont d’autant plus dans de telles conditions ! Dans la descente, je prends le temps de me retourner pour apercevoir cette ribambelle de lucioles qui nous suivent dans la nuit profonde et froide.

Suivez les conseils de Sébastien ChaigneauJe sens que je négocie parfaitement cette descente et distance Nemeth. Toutefois, je sais que mon ami Zigor est très costaud dans ce secteur : il m’a déjà rejoint en descente puis dépassé dans de telles circonstances en début d’année.
La descente est terminée. Dans la nuit noire, j’attaque la montée en forêt et rejoins le poste de ravitaillement du 31e kilomètre. Je suis un peu en avance sur mon planning, mais je me sens bien. Je repars en direction des lacs, notamment le lac de Mizurina, que nous longeons pendant quelques kilomètres. Un endroit grandiose.
Retour dans les bois. Un jeu entre nuit et lumière s’engage afin d’éviter branches, rochers et autres pièges découverts au gré de ma lampe frontale. Les organisateurs sont à l’affût et me demandent régulièrement : « It’s OK, no problem ? ». Ils ont fait un très bon et très beau travail. La qualité des prestations destinées aux coureurs est à la hauteur de ce que j’attendais. Je m’en inspirerai pour notre organisation de course du trail des Glières le 2 octobre prochain.

Me voilà au 45e kilomètre après 4h10 de course. Je surprends un peu tout le monde, car les organisateurs avaient estimé le passage des premiers après 4h30 et 5h d’effort. C’est donc branle-bas de combat, mais tout est prêt. J’attrape une soupe tiède qui me réchauffe et repars sur un tracé qui se durcit avec des parties plus montagneuses, de nombreuses descentes scabreuses et des passages indescriptibles. Là, les « dieux » semblent avoir tout laissé en vrac en se disant qu’ils reviendraient finir un peu plus tard… Ils ne sont jamais revenus et ont laissé des paysages dignes de films de science-fiction où se mélangent fleurs de montagne et rudesse et verticalité des falaises.

« Je passe du mode nuit au mode jour »

Le parcours est alors constitué d’une série de petites relances recouvertes de petits cailloux très roulants sous les pieds, puis d’une très longue traversée. Je me réveille petit à petit après un passage au cours duquel mon lit m’a quelque peu manqué. Les départs à minuit sont toujours délicats à gérer, car il faut s’imposer un dernier repas 6h avant la course et réussir à dormir 3 ou 4 heures ensuite, avant de se réveiller et se diriger sur la ligne de départ. L’organisme se dérègle et demande son dû…

J’arrive enfin au ravitaillement du 65e kilomètre. Je retrouve mon équipe accompagnante de choc avant d’attaquer un passage roulant sur une voie blanche. Ce n’est pas ma tasse de thé, mais je sais surtout que ce passage annonce la dernière montée. Je suis toujours seul en tête, mais je sais que ca peut revenir à tout moment. Si ça devait arriver, je n’aurais pourtant pas de regret, car je suis en train de tout donner. Mon équipe est toujours au top. Je prends le temps de quitter mes gants et de me changer un peu. Je passe du mode nuit au mode jour. Je range la frontale, change de Buff, met en place ma visière et sort les lunettes de soleil. La partie de voie blanche tant redoutée passe très vite, j’attaque la montée. Elle est difficile. J’adopte un rythme où j’alterne course et marche. Dans ce type de passage, il faut être lucide et savoir marcher. Souvent, on va alors plus vite que si on tente de continuer à courir. Au sommet, je me retrouve dans un paysage verdoyant avec des percées dans les bois qui m’annoncent l’arrivée du dernier ravitaillement situé à onze kilomètres de l’arrivée.

Je me sens bien et prends un coup de boost avec la présence de spectateurs venus nous encourager malgré le frais et l’heure matinale : il est 8h30. Je vérifie qu’il me reste de la boisson, prends le temps de boire un peu et discute avec les bénévoles qui me disent qu’il me reste 1h30 pour rallier l’arrivée, avec une petite montée de  200 m de dénivelé suivie d’une série de descentes et remontées avant une grande descente et une remontée dans le village.

Mais je n’ai pas envie de traîner… Je boucle le final en 54 mn après 9h29mn50s de course.

« Pour ma petite fille, et Werner »

Les sensations lorsque l’on arrive ainsi en tête de course sont incroyables. Le plaisir est intense avec les clameurs…. Et il est encore plus fort lorsque vous surprenez les organisateurs qui avaient prévu un temps de course entre 10 et 11 h et que vous battez le record de l’épreuve. Le plus surpris restera Christophe, mon entraîneur, qui, vu mon programme d’entraînement ces dernières semaines, avec 240 kilomètres et 15 000m+  accumulés les dix jours précédant la course, m’avait prédit quelques difficultés sur le dernier tiers de la course : « Tu iras tranquille le plus longtemps possible et nous verrons bien comme ça passe. » Quelle ne fut pas sa surprise de me voir arriver ainsi !

J’avoue avoir passé un super moment et pris du plaisir de bout en bout. Un plaisir d’autant plus intense lorsque l’on peut ainsi le partager avec tout un team. Des accompagnants présents tout au long de la course sur les points de ravitaillement et à l’arrivée. C’est ce que je retiendrai de cette course forte en émotions et vibrations. Et lorsque Mauricio Scillia me demanda quelle avait été ma motivation, j’eus une pensée pour ma petite fille née trois semaines plus tôt, ma famille, et Werner, un ami qui nous a quittés lors de mon déplacement en Australie en mai dernier. Je le prends avec moi à chacun de mes voyages et dans toutes mes courses.

Zigor termine en seconde position en 10h05, suivi de Marco Gazzola en 10h30 et Nemeth Csaba en 10h37. Chez les filles, Fernanda Marciel, notre Brésilienne chez The North Face, remporte la course en 12h45, devant Alexandra Carlini et Giovanna Cavalli toutes deux italiennes.

Place ensuite à la remise des prix et à l’arrivée des derniers. Il est alors 1h du matin. Federco Dei Rossi a couru 24h30 et laissé une cheville dans la dernière descente, bravo pour sa performance !

Pour tous, il est temps de récupérer un peu. Le lendemain, nous avons passé la journée à Venise. Une visite qui nous permit d’engranger de nouveaux souvenirs et d’enrichir un peu plus les images qui nous resteront de cette épreuve…

A très bientôt pour de nouvelles aventures… En attendant, faites-vous plaisir….

Seb

Les résultats

600 coureurs inscrits

506 partants

420 finisheurs

Hommes

1. CHAIGNEAU SEBASTIEN, 9h29mn51s
2. ITURRIETA RUIZ ZIGOR, 10h05mn49s
3. GAZZOLA MARCO, 10h30mn06s

Femmes

1. MACIEL FERNANDA, 12h45mn24s
2 ex aequo. CAVALLI GIOVANNA ET CARLINI ALESSANDRA, 13h21mn01s

Les résultats du Lavaredo Ultra Trail 2011