Au coeur du Tor des Géants du 11 au 18 septembre 2011

330 km et 24 000 mètres de dénivelé positif à effectuer en 150 heures !

Il s’appelle Arnaud Simard et a participé au Tor des Géants. Après quelques semaines de récupération voici son compte rendu.

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« On rêve trop souvent les yeux fermés, il faut plutôt rêver les yeux ouverts »…j’ai toujours aimé cette citation de Mike Horn. Son sens poétique m’a touché dès la première lecture. Le Tor des Géants est un moyen de toucher au sens pratique de cette citation.

La difficulté physique des grandes courses est bien connue par tous les coureurs qui se présentent sur la ligne de départ. Nous avons tous différentes expériences de courses et de montagne. Nous savons à peu près gérer notre effort. Nous savons à peu près gérer notre alimentation. Nous savons à peu près gérer notre technique de progression en fonction de la météo et de la fatigue. Mais…

Mais l’absence de sommeil sur cinq ou six jours est une nouvelle aventure pour beaucoup d’entre nous.

C’est le facteur décisif qui nous fera passer la ligne ou pas.

La première journée donne le ton…il ne s’agit pas d’une course sur terrain roulant où il suffit de mettre un pied devant l’autre…l’ambiance est à la Montagne : pierriers raides en montée et en descente, orages, froid, vent. A la base vie de Valgrisenche, les traits sont déjà tirés et nous n’avons pas encore fait 15% du trajet…

Les poches sous les yeux s’auréolent de bleu dans le lever du jour entre le refuge de l’Epée et Rhèmes-Notre-Dame. Les deux cols qui suivent, l’Entrelor 3002m et le Loson 3299m  méritent à eux seuls une course entière. Le soleil est au rendez-vous, voire même un peu trop présent…il fait maintenant carrément chaud…et l’altitude de fait sentir. Les pas sont lourds mais la motivation se renforce lorsque les petits drapeaux jaunes siglés TDG flottent aux passages des cols. La descente sur Cogne n’en finit pas. La deuxième base vie est atteinte. Un immense gymnase est dédié au sommeil. Ou à l’absence de sommeil.

Un voyage à la découverte d’une région

L’effort, les nerfs, les va-et-vient incessants des coureurs, les réveils, les sacs plastique froissés…et il faut repartir. Les bénévoles mettent toute leur énergie pour que tout se passe bien…et ça se passe bien…aussi incroyable que cela puisse paraître, les sacs passent tous seuls d’une vallée à l’autre et nous attendent de base en vie en base vie. Les 41 ravitaillements qui jalonnent le parcours ont tous leur particularité : ici un accordéon, là une pierrade, là encore des myrtilles à l’eau de vie…ce n’est plus course, c’est un voyage à la découverte d’une région.

La fenêtre de Champorcher libère la vallée et la descente de plus de 2000m débouche sur Albar-di-Bard et la troisième base vie, Donas. A ce moment, on ne parle plus de base vie mais de base survie…150km, nous ne sommes toujours pas à la moitié du parcours pourtant psychologiquement nous y sommes, en effet le parcours traverse la vallée d’Aoste pour remonter sur son flanc droit, on change d’Alta Via. Les dégâts matériels et humains se mesurent à l’aune des kilomètres de strap déroulés à Donas. Deux nuits se sont écoulées, j’ai dormi 4 heures depuis le départ, certainement plus que la moyenne des coureurs. Beaucoup n’ont pas encore dormi et profitent de l’aisance des lieux pour faire leur première sieste. Les réveils sont douloureux…surtout pour reprendre plus de 2000 D+ positif sec. La montée à Sassa qui s’achève au refuge Coda est d’anthologie. L’arrivée au refuge est magique…les Alpes disparaissent au Sud. Mais l’Alta Via 1 va au nord…

Chaque pas nous rapproche de l’arrivée

Arnaud Simard-Tor des géants -2011-09-26-12h20m26sMa troisième nuit commencera par la section la plus technique du parcours : du lac Varagno à Niel. Une succession de trois petits cols très raides à une altitude de 2300m environ et une descente magistrale, glissante à souhait et casse-patte sur Niel. Arrivé vers 2h00 à Niel, la bonne humeur des bénévoles contraste avec la fatigue tangible des coureurs pulvérisés dans la salle de repos. Encore un immense col et la quatrième base survie est en vue…Gressoney-Saint-Jean. J’y croiserai quelques amis hagards…on rit sur des blagues nulles, on s’enchante de l’ambiance et de la folie de cette course, on apprécie la chance d’être là, ici et maintenant.

Les cols s’enchainent, cette fois, la moitié est largement dépassée, chaque pas nous rapproche de l’arrivée…cette arrivée que les premiers ont déjà franchie. Dans le peloton des coureurs anonymes, on apprend la disqualification du premier, on a mal pour lui. Et puis finalement on oublie les premiers…l’important se trouve dans le mètre qui suit, dans la pierre suivante, dans le col qui vient. Et dans les gens que l’on croise. L’accueil à Crest est tout simplement grandiose. Attablés devant une polenta avec une choppe de bière, les coureurs commencent à ressembler à des randonneurs en habits de cosmonautes.

J’ai mis de grandes poches sous les yeux pour les remplir d’images magnifiques…je commence à rêver les yeux ouverts. Le Petit Tournalin et son refuge ou la salade de fruits frais régale tous les chanceux qui sont arrivés jusque là. La quatrième nuit tombe dans la descente sur Valtournenche et enveloppe le Cervin. Encore une petite nuit de 2h30. Il est 3h00 quand ma copine me dit de repartir. Je ne sais plus ni ou, ni comment, ni quoi, ni quand. J’adore cette sensation. Rien n’a d’importance. Je suis enivré de bien être.

On approche le surréalisme vivant

C’est au refuge Barmasse que je mets dans les pas d’un coureur catalan…du moins je suppose qu’il est catalan. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit. Je pense qu’il ne comprend pas ce que je lui dis non plus. Mais on discute. On discute certainement de choses différentes…chacun sa discussion…et on parlera pendant cinq heures ensemble. Je souris en imaginant la scène. On approche le surréalisme vivant. L’Oulipo de la course à pied.

Arnaud Simard-Tor des géants --2011-09-26-12h23m04sLe jour se lève à la fenêtre d’Ersaz. La vue est incroyable. Le ciel est limpide. Les couleurs d’automne s’étirent dans les vallées…
Oyace…puis Ollomont. La dernière base vie. Reste 50 kilomètres. A ce moment de la course, tous les coureurs se considèrent, il y a une cohésion dans cet ensemble incongru de coureurs plus ou moins bancals. La distance parcourue devient un merveilleux bien commun que seuls ceux qui l’ont réalisée peuvent partager. Les regards sont chargés de cet émerveillement. Pas besoin de langage commun…il n’y a pas de frontière qui puisse circonscrire la solidarité.
A l’aube du cinquième jour, je passe le dernier col, le Malatra. Derrière lui, le Mont Blanc revêt ses plus beaux habits de couleurs orange et rose avant d’exploser de blancheur. Je navigue en plein bonheur…je voudrais que la course continue…

A 09h59 vendredi matin, je franchis la ligne d’arrivée physiquement…mais mentalement je resterai encore des semaines dans cette course sublime.

Arnaud Simard

La course

Le Tor des Géants est un défi hors norme : 330 km et 24 000 mètres de dénivelés positif le long des hautes routes de la vallée d’Aoste. Au programme : 25 cols à plus de 2 000 m. 300 coureurs (sur les 473 au départ) ont bouclé le périple en moins de 150 heures, temps limite imposé pour franchir la ligne d’arrivée.

Le 18 septembre à 16h00, Gianni Savoia, a été le dernier concurrent à franchir la ligne d’arrivée après 150 heures de course, soit 6 nuits et 7 jours ! A 51 ans, accueilli par les deux vainqueurs, Anne-Marie Gross et Jules Henry Gabioud, Gianni était très ému ! « Durant toute la semaine,j’ai rêvé de ce moment là,l’arrivée…Je ne pensais pas y arriver et maintenant la joie est immense ! L’endurance trail est l’une des rares activités sportives où chacun peut franchir la ligneavec la même joie, le même accueil que les premiers ! Nous, lesamateurs, nous arrivons à partager les efforts, les doutes et les émotions avec les plusprofessionnels ! Et être fêtés comme des champions ! »

Les résultats

Hommes

1.  Jules Henry Gabioud (Suisse), 79 h 58 mn 26 s
2.  Christophe Le Saux (France), 84 h 09 mn 46 s
3.  Pablo Criado Toca (Espagne), 89 h 43 mn 07 s
4.  Eric Arveux (France), 92 h 55 mn 46s
5.  Giancarlo Annovazzi (Italie), 93 h 57 mn 40 s

Femmes

1.  Anne-Marie Gross (Italie), 91 h 28 mn 21 s
2.  Patrizia Pensa (Italie), 102 h 25mn42 s
3.  Giuliana Arrigoni (Italie), 102 h 26 mn 05 s
4.  Marie Chaleyssin (Italie), 114 h 03 mn 24 s
5.  Virginie Duterme (Italie), 116 h 49 mn 36 s

TROPHÉE NATION: France 273h33mn36s
Christophe Le Saux + Eric Arveux + Laurent Tissot

Les chiffres

473 participants au départ
300 coureurs à l’arrivée soit 63% (+ 9% par rapport à 2010)
dont 34 femmes
24 ans, le plus jeune concurrent finisher : Jules-Henry Gabioud (Suisse)
70 ans, le concurrent finisher le plus âgé : Yves Meurgey (Belgique)

Tous les résultats sur :www.tordesgeants.it