Au cœur des 105 km des Aventuriers du bout de Drôme 2014 à Crest (26), avec Corinne Peirano

Notre diététicienne-nutritionniste, Corinne Peirano, a pris la troisième place féminine des 105 km du Challenge Charles et Alice, le 10 mai 2014 à Crest dans la Drôme. Son récit au cœur du peloton.

Challenge Charles et Alice 2014 105 km Corinne Peirano

 « … Je n’ai pas peur de la route, Faudrait voir, faut qu’on y goûte …» Noir Désir. Crest est là en contrebas. Scintillant de mille feux. Que c’est beau une ville la nuit ! Heureuse, je boucle aux côtés de Cédric Dupuich, cette course des Aventuriers. Notre binôme a bien fonctionné depuis le début. J’ai à cœur de faire un beau finish, en hommage à ce beau trail drômois,  et c’est à environ 10 km/h (l’appel de l’écurie) que nous finissons ces derniers kilomètres.

22h50 plus tôt. Contrôle des sacs validé. L’ambiance est très festive, même amicale malgré les avertissements reçus : « la course est rude, tu verras ». Je suis détendue et avance dans la nuit tiède pour ce que je crois être le départ. En réalité, il faut grimper à la Tour pour se retrouver sous l’Arche officielle. A peine arrivées au sommet de cette première côte, les féminines sont happées par notre animateur de course préféré, Ludovic Collet, qui nous place en première ligne. Sympa : les traileuses sont à l’honneur ! Mes amies du 65 km sont là : Corinne Brunette, Séverine Roque et Maria Pierre, nous nous souhaitons bonne course.

3h40 : top départ et lancement sous les vivats, les encouragements et un superbe feu d’artifice.  Nous entrons rapidement dans un environnement nature, monotrace sympathique. Il fait particulièrement doux et nombreux sont les coureurs partis en tee-shirt manches courtes et short.

Challenge Charles et Alice 2014 105 kmKm 13 : Ourches. 1h53 de course. Je me sens bien malgré le manque de sommeil, et m’installe tranquillement dans une allure qui s’adapte à la succession des bosses. C’est parti pour quelques kilomètres. La course débutant, je laisse le moteur s’échauffer à son rythme. Emerveillée, je découvre la Drôme, ses collines sauvages et ses parfums. Les touffes de thym exhalent une odeur stimulante à chaque foulée. Aucune difficulté particulière à relever pour l’instant. Les côtes sont nombreuses mais passent facilement. Cependant, l’accumulation des montées et descentes va faire mal, je le sens. Me reviennent en mémoire, mes précautions sur le Tor des Géants, en garder pour le 300ème km et franchir le col de Malatra. Ce qui revient à dire, à l’échelle du Bout de Drôme, qu’il faut se préserver pour l’après Saillans, km 65.

Km 25 : Barcelonne. 3h46 de course. Olà ! Qué Tal ? Un bonjour espagnol s’imposait. De grands sourires sont échangés lors du bip dossard. Surtout s’assurer de l’enregistrement. Ok, fait. Maintenant, les réflexes. En premier, remplir la poche à eau. Je complète avec les sticks d’effinov, hydraminov saveur menthe. A vue de nez, j’ai bu 700 ml. Faire le plein me paraît indispensable si je m’en tiens aux recommandations de Jack Peyrard, l’organisateur, nous alertant sur la chaleur attendue.

Challenge Charles et Alice 2014 105 kmKm 40 : Cobonne. 6h33 de course. A la différence, de la précédente édition, nous ne parvenons pas sur le ravito par le charmant village mais par 4 km de bitume. J’arrive aux côtés d’Eric Galéa, sympathique guide de montagne et grand coureur d’ultra trails en tout genre. Les plaisanteries fusent. L’atmosphère est détendue. Un autre sourire au passage à Isabelle Chansigaud qui nous prend en photo. Nous voici sur le PC et apprenons que le parcours a été dérouté pour cause de débalisage sauvage. Une pensée envoyée aussitôt aux traceurs en amont et à leur difficile boulot de précision.

Il fait chaud et les côtes se succèdent encore. Je tente de garder un esprit positif. Au loin, se découpent les trois becs. Un dessin tranchant dans le ciel bleu. La montagne semble terrible vue de loin mais, par expérience, ne jamais sous-estimer l’effort, ni le surestimer. Chaque chose en son temps. Pour l’instant, rallier Mirabel. Pour me relancer en énergie, je mange une barre aminov (effinov) aux acides aminés branchés ainsi que des croquants miel sésame. J’ai cette chance d’avoir l’estomac en béton.

Les forces reviennent et Mirabel – ses champs de lavande, sa mamette courbée à ramasser les asperges sauvages sans doute – enfin atteint. Là, je me sens un peu pâle. Je fais le plein au ravitaillement et m’octroie le luxe de 3-4 gorgées de bière. Pas bien ? Peut-être mais, clin d’œil à l’Arrancabirra en Italie et à la Montagn’hard ! Les compotes Charles et Alice passent très bien. Hydratantes, digestes, elles sont bienvenues. Fromage, pain, chips, j’avale tout ce que me tend Cédric. Un coup d’œil à la montre…un peu de coca, poche à eau remplie. Quatre minutes de pause, il est temps de repartir.

Challenge Charles et Alice 2014 105 km Corinne PeiranoKm 62, Les Essarts. 10h33 de course. Saillans en contrebas. Quel détour pour atteindre le PC : Jack, tu vas m’entendre ! Pas cool de jouer avec les nerfs des trailers. Pourquoi ce mur à plus de 30 % ?! Je titube, coup de fatigue, ma fréquence cardiaque s’affole. La pente est très inclinée, la vache ! Le sol instable, les racines dangereuses et en plus, c’est aérien. Et pour couronner le tout, un chien lâché gène ma progression. Mortel ! Enfin, le sommet et la descente. Perdre le moins de temps possible. 15 h45, j’arrive à Saillans.

Km 65, Saillans. 12h02 de course. Une pensée pour mes amies Corinne et Séverine. Je leur souhaite une belle fin de course. Cédric est là. Déjà ravitaillé. Heu, je vais prendre mon temps quand même. Et il y a le contrôle médical à passer. Le PC me rappelle l’ambiance des bases de vie. Cela fourmille de monde, de bruits en tout genre : coureurs, famille, amis, officiels, médical, bénévoles, spectateurs, habitants…  J’adore cette ambiance. Manger, boire, remplir poche à eau, contrôle médical, en profiter pour s’asseoir (5 minutes, inespéré !) et enfin, ok les voyants au vert, petite plaisanterie avec le médecin et ça repart. La course va enfin démarrer maintenant. C’est à partir de Saillans que tout se joue. Toujours en binôme, le duo fonctionne bien. Moi, plus souvent dans les traces de Cédric que l’inverse. Je l’admire de pouvoir enchainer cette course si tôt après le Marathon des Sables avec la superbe place (200ème) réalisée. Belle endurance, belle capacité de récupération.

Pour l’heure, nous constatons avoir basculé dans une espèce de no man s’land. Comme si la course entrait dans une autre dimension. Aucun coureur à l’horizon. Je sais que les grosses difficultés s’annoncent maintenant. Le plat de résistance comme le dira plus tard Eric Galéa. Perdu de vue depuis la Montée des Essarts, je l’imagine loin devant, heureux de crapahuter, comme nous.

Challenge Charles et Alice 2014 105 km

Attaque de la Montée Da Cresta. Les panneaux de Michel, grand coureur d’ultra et visiblement du coin, nous encouragent et nous informent sur les trois prochaines difficultés. Pas de la Motte, Les trois Becs, la Grand Combe. Il faut encore se ménager. Environ 40 km à couvrir encore, un marathon de montagne avec ses 3000 m D+. Ne pas oublier : « Rien n’est joué tant que l’arche d’arrivée n’est pas passée ».

Cresta sous la chaleur, je vous le dis : c’est terrible. Les passages en forêt sont heureusement rafraichissants. Enfin, le sommet et la descente. Tout va bien, je suis euphorique à la nouvelle annoncée par Cédric que le plus gros est fait. Ah bon, on aurait déjà passé les 3 becs ? Plutôt sympa comme info même si erronée, pour l’heure je prends. Pas de ravito mais une fontaine d’eau avec le contrôle des dossards. Et d’ailleurs, dernier point d’eau annoncé avant 18 km. Autant être pointilleuse sur le remplissage. Mouvement de panique au sein du groupe que nous formons à cet instant : nous sommes presque une dizaine de coureurs à discuter sur les joyeusetés à venir. Et la prochaine barrière horaire : 23 h. Je me veux rassurante auprès d’un coureur anxieux : c’est bon on y sera ! Sur le principe du siège éjectable instauré à chaque ravito, le binôme repart rapidement vers la deuxième difficulté, les 3 becs. Je vais enfin constater de visu la rudesse tant vantée du caillou ! Réputation non démentie, les pentes s’élèvent à certains passages à plus de 20 %. Des souvenirs de l’ascension du Mont Joly me hantent. Difficile soudain de garder une allure régulière. Je dégrafe mon sac pour prendre d’amples respirations. De bonnes bouffées d’oxygène pour calmer les pulsations et le pas du montagnard revient tel un automatisme. Enfin je reprends de l’assurance et retrouve ma régularité. Petite musique que je fredonne : « Je n’ai pas peur de la route… ». Dans mon élément, je suis à l’aise dans les montées. Bien moins dans les descentes que je sais devoir encore travailler.

Challenge Charles et Alice 2014 105 km

Splendeurs et lumières de la nature. Nous sommes en cet instant des privilégiés. L’inclinaison des rayons du soleil donne des tons flamboyants aux feuilles des charmes qui habillent la forêt. Cédric me fait part des qualités de ces arbres. Et moi, je pense à ces quelques vers : « Là, tout n’est qu’Ordre et Beauté. Luxe, Calme et Volupté ». Je ressens pleinement l’invitation au voyage de Baudelaire. Mon dieu, que la Drôme est belle ! Je me sens en osmose avec ce paysage rustique et cependant d’une grande finesse, surprenante avec toutes ces fleurs : iris sauvages, orchidées aux teintes chatoyantes, muscaris d’un bleu éclatant sur le vert des prairies. Le panorama est magnifique. Pleine vue sur le Glandasse. Sur l’horizon se découpent les sommets enneigés. Que c’est apaisant !

Sommet, bascule, plongée dans la forêt du Saou. Cédric a disparu, s’envolant dans la descente. Contrôle du PC et annonce de 6 km de descente. Court arrêt sur un ravito amical. Fraises, saucisson, pain (wouah le bonheur !) et prendre son mal en patience. La forêt renferme de nombreux pièges, douloureux pour les chevilles, les genoux, les lombaires. Cailloux difformes, informes, racines glissantes, cachées sous un tapis de feuilles. L’endroit est glauque, la nuit sombre, l’ambiance est morbide. Vite retrouver la lumière, la chaleur humaine du prochain ravito. J’ai un nouveau binôme et nous avançons péniblement mais en y croyant. Ne pas lâcher. Jamais ! Le temps me paraît suspendu durant ma progression. Une éternité s’étire devant les difficultés à trouver la trace sur cette portion de course. C’est avec un soulagement intense que nous parvenons, mon nouveau compagnon et moi, à l’orée de cette forêt. L’arrivée enfin, au PC « L’auberge des trois dauphins » où je retrouve Cédric, m’emplit d’allégresse. Très encouragée, j’apprends être la cinquième féminine. Bonne ambiance sur le ravito qui fait du bien malgré une fatigue présente. Les jambes sont lourdes. Quelques minutes de pause sur une chaise nous soulagent tous les deux. Manger, boire, la routine et relancer.  On approche ! Bientôt la fin : 17 km pour rallier Crest à découper en deux tronçons. 10 km, stop contrôle, camion ravito,  les 7 derniers, avec leur 200 m D+.

Accueil ultra sympathique par les bénévoles du dernier PC. Recharge de la poche à eau. Pour les derniers kilomètres, ne pas minimiser les besoins énergétiques. Les ultimes efforts doivent nous mener à bon terme. Je sens Cédric vaciller, en proie à un besoin incompressible de dormir. Le marathon des Sables remonte à moins de quatre semaines. Je reconnais cet état, où l’organisme cède par manque de sommeil. Un autre épisode brutal du Tor des Géants me revient. Lorsque le corps réclame une pause, l’esprit capitule, brièvement, pour repartir ensuite. Il faut à cet instant se faire confiance. Sommeil flash sur le bas-côté du chemin, je veille sur lui et chronomètre. Moins de 5 minutes. Puis le réveiller doucement. L’alimenter et le faire boire. Redonner à son cerveau sa lucidité : apports de glucides. Il s’hydrate et mange ce que je lui donne : compote, barre… Les forces reviennent, le rythme est relancé. Dernier dénivelé avalé. Et maintenant, le voilà qui cavale comme un forcené ! M’imposant une allure que je suis bon gré mal gré, jusqu’à une chute de ma part. Reprendre mes esprits, ne pas me blesser sur les quatre derniers km. On repart et on remonte des ombres silencieuses, coureurs peinant sur cette fin de course. Le centre équestre tout près, des chevaux invisibles hennissent pour saluer notre avancée. A la faveur de la descente, nous adoptons un train que je n’imaginais même pas avoir sur cette fin de course. J’évalue à 10 km/h et savoure. Encouragés par les derniers coureurs « beau finish, bravo ». Les lueurs de la ville là en contrebas. J’affiche un grand sourire. Courir, courir, encore courir. Les jambes tiennent le coup. C’est génial ! Premières lumières, premières maisons, routes, trottoirs, tourner, contourner, tout droit, à gauche, droite, gauche : et soudain, le gymnase ! L’arche, enfin la délivrance.  Et un grand bonheur : notre arrivée au terme de ces 105 km des Aventuriers du bout de Drôme.

Quelques chiffres : 105 km, 6600 m D+, 133 inscrits, 124 participants, 10 % de féminines. 60 % d’abandons. 3 premières femmes : Francesca Canepa (13h43mn55s), Corine Gruffaz (16h17mn28s) et Corinne Peirano (22h50mn16s).

Quelques photos