Au coeur de Nice-Cannes, le 20 novembre 2011

Le « marathon toboggan »

Ignace Manca fait partie des 7 093 « finishers » du marathon des Alpes Maritimes, dimanche 20 novembre 2011. Il nous fait vivre, de l'intérieur, cette 4ème édition du splendide parcours Nice-Cannes.

Tous ceux qui ont couru Nice Cannes – dont c’était la quatrième édition – louent la beauté du trajet qui longe essentiellement le bord de mer. Mais tous disent souffrir des montées et des faux-plats qui sont concentrés sur la deuxième moitié. Et poussent un ouf de soulagement lors de l’arrivée sur la Croisette.

C’est une météo magnifique qui accueille les coureurs le dimanche 20 novembre 2011 sur la promenade des Anglais – inespérée alors que Météo France annonçait de la pluie encore trois jours avant – avec comme point d’orgue le lever de soleil, grosse boule rouge sortie de la mer 20 minutes avant le départ vers 7 h 40. Car Nice-Cannes part tôt. Le vent annoncé est Nord-Est, parfait quand la plus grande partie du trajet mène vers l’ouest et la température est idéale : 10 à 12 degrés ce qui n’oblige pas les coureurs à revêtir ces disgracieux sacs poubelles.

Les sas sont vraiment une très bonne invention. Car il est inutile de se présenter longtemps avant le départ pour être bien placé. Et celui de 3 heures dans lequel nous prenons place – une dernière performance sur ce même parcours il y a deux ans en 3h09mn me permet d’y postuler – est séparé en deux dans le sens de la longueur. Avec, à gauche, côté mer, l’élite et les préférentiels (je ne les ai jamais vus d’aussi près), et à droite, ceux qui espèrent rentrer entre 3 heures et 3h15.

Un petit quart d’heure d’échauffement sur les premiers kilomètres du parcours sous les palmiers de la promenade des Anglais me fait vivre la sensation – euphorisante – d’être en tête de course car il n’y a personne devant. Et, dans le sas, je peux me placer pratiquement en tête du peloton. Les dernières minutes qui précèdent le coup de feu du starter sont toujours chargées d’émotion, même après une vingtaine de marathons (c’est pour cette émotion-là que je récidive), car cette course dont je ne me lasse pas est une véritable épreuve. Même bien préparé, elle réserve toujours des surprises. Et cette édition n’échappera pas à la règle.

20 km de bonheur

Je cours avec Eddy, dont les performances sont proches des miennes (nous les avons vérifiées il y a trois semaines lors d’une sortie longue). Nous avons l’ambition de couvrir le parcours en 3h10mn, et nous partons en 4mn20s au kilomètre. Contrat rempli pour les premiers kilomètres, faciles et en faux-plat descendant le long de la mer. Au 5e km, le rythme est bon et un coup d’œil au cardio me rassure : 146 en moyenne pour une cible à 147. Nous passons l’aéroport, puis le centre commercial Cap 3000. Et courons légèrement dans un air plutôt chaud : vent dans le dos, je transpire dès le 3e km.

Au premier ravitaillement, je constate effaré que l’eau qu’on nous propose est dans des verres et non dans des petites bouteilles. Je suis habitué à saisir une bouteille à la volée et à la boire en plusieurs fois en la gardant avec moi. Je suis en effet incapable de boire dans un verre en courant sans m’en mettre partout comme j’ai pu le vérifier au marathon de New York. Si je parviens en m’étranglant à ingurgiter une gorgée, je suis content. Mais il faut faire avec, en se disant que c’est mieux pour la planète. Nous passons au 10e km en 44 minutes et, en une heure, nous avons couvert près de 14 km. Tout va bien dans le team.

Au 15e km, à Villeneuve Loubet, nous quittons le bord de mer pour une légère descente. Un spectateur nous annonce une arrivée (sur ce rythme) en 3h06mn. S’il savait que c’est tout sauf mathématique ! Arrivés à la voie ferrée, nous tournons à gauche et retrouvons bientôt la côte. Depuis le départ, nous avons couru très déliés. Seuls les coureurs inscrits pour les relais nous doublent avec une vitesse insolente, ce qui est très perturbant. Ces extraterrestres exceptés, les positions ne varient guère. Si quelques  concurrents nous passent, nous en doublons d’autres. A chaque passage de kilomètre, certains coureurs jettent un coup d’œil au chrono pour vérifier leur temps, échangent leurs impressions et se perdent en conjectures sur l’heure d’arrivée, qui sera souvent malheureusement éloignée de leurs prévisions.

Voulez-vous serpenter avec moi ?

À Marina Baie des Anges, nous sommes invités par les organisateurs à jouer à la chenille. Nous passons en effet trois fois au même endroit dans un serpentin qui nous permet de constater la distance qui nous sépare du meneur d’allure des trois heures. Et de voir qu’en moins de 3 heures, le peloton est très étiré. En entrant dans le serpentin nous sommes jaloux de ceux qui en sortent. Et en sortant, un rien condescendants pour ceux qui y rentrent. La nature humaine est ainsi faite.

Nous entrons alors dans une grande ligne droite coincée entre la mer et la voie ferrée. Les stigmates des récents événements météo sont ici particulièrement visibles : les clôtures sont couchées, entremêlées de bois flotté et d’autres détritus. Mais les services de voirie ont superbement travaillé et la chaussée est parfaitement propre. Cette grande ligne droite, qui doit faire près de 3 km, semble refroidir toutes les ardeurs et le silence s’installe parmi les coureurs concentrés vers leur but.

Nous passons au 20e km en 1h28mn et au semi un poil en retard en 1h33mn. Voici bientôt le cap d’Antibes et la redoutable montée des remparts. Un virage à gauche, et nous voici au pied d’un mur. La pente, courte, semble forte à nos organismes qui accusent déjà la fatigue. Sur le front de mer, la route continue par un faux-plat qui me casse les jambes. D’autant plus que depuis quelques kilomètres, je ressens une douleur au tendon d’Achille gauche. Je laisse partir Eddy et je tente de gérer cette faiblesse que j’espère passagère. Je pends un gel au 24e km. Plus question de regarder le chrono, je me contente de faire avec ce trou d’air. Au ravitaillement du 25e km, je marche une minute pour pouvoir boire tout mon saoul. Le remède est souverain car je repars complètement requinqué. Je n’imagine plus revenir sur Eddy. L’avenir en décidera autrement.

La souffrance s’installe

Je me reconstruis un rythme car mes jambes sont lourdes et mon moral atteint. Je passe le 30e km en 2h16mn. Pas si mal finalement, compte tenu du coup de bambou précédent. Et au 32e km, je retrouve Eddy qui a beaucoup ralenti lui aussi. Je lui propose de prendre ma foulée mais il ne peut pas suivre mon rythme (il arrivera plus de 7 minutes après moi). Comme le veut la tradition, je marche une minute au ravitaillement du 35e km, que j’attends un peu car il est placé au 36e au pied de la rampe d’accès à la voie rapide. Cette montée met dans une grosse colère les nombreux coureurs qui ne la connaissent pas et j’entends plusieurs d’entre eux l’injurier d’importance. Même les filles qui tapent sur leur tambour au sommet du raidillon et le public nombreux à cet endroit ne parviennent pas à faire oublier la douleur. En haut de la côte, les ennuis ne sont pas finis car le faux-plat qui suit se poursuit presque jusqu’au 38e km. Je suis très fatigué même si mon rythme reste bon par rapport au reste du peloton. Car je continue à doubler.

La descente sur Cannes n’arrange pas mes affaires. Je me souviens avec émotion de la façon dont j’avais magnifiquement géré la fin de la course il y a deux ans. Je suis aujourd’hui loin du compte. Je m’arrête même au ravitaillement du 40e km, ce qui ne m’était jamais arrivé. Et l’euphorie qui me gagne d’habitude est loin d’être au rendez-vous. Malgré un public nombreux et enthousiaste qui fait une véritable haie d’honneur et ovationne tous les concurrents, je termine laborieusement les deux derniers kilomètres, même si par un sursaut d’orgueil, je trouve le moyen d’accélérer dans les derniers 500 m et de terminer avant le meneur d’allure des 3h15mn, en 3h17mn34s.

Ignace Manca