Au coeur de l’UTMB avec Ludo le fou, le 31 août 2012

Ludovic Chorgnon, dit Ludo Le Fou était sur l'UTMB, sensations....

Ludovic Chorgnon UTMB 2012

C’est avec inquiétude et déception que je me rends sur la ligne de départ de ce 10ème UTMB. L’inquiétude de ne pas savoir combien de temps va me laisser tranquille mon mollet blessé (déchirure du soléaire il y a 15 jours). Et la déception de savoir, avant même de partir, que cet UTMB raccourci ne serait jamais vraiment un UTMB.

Alors histoire de bien gérer mon problème physique et de conserver le plaisir d’aller jouer avec une montagne en délire météorologique qui rappelle à ceux qui l’auraient oublié que c’est elle qui décide, je prends le départ parmi les 50 derniers concurrents. Je ne tarde pas ainsi à découvrir de nouvelles expériences : un 1er km parcouru en 8mn30, 10mn45s avant d’entamer une simili course au petit trot, les bouchons comme pour un chassé-croisé des juilletistes et aoutiens sur la route à la moindre petite bosse ou au moindre virage un peu serré. Le temps de prendre des photos en cadrant bien et sans trembler durant 3km. L’exercice se sera avéré bien plus difficile que je ne l’imaginais avant de partir, mais je parviens tout de même à me contenir en me disant que sur plus de 100km, j’aurai inévitablement le temps de doubler cette masse avec laquelle je ne cours habituellement pas. J’en profite pour me faire rire et taquiner des concurrents que je sens stressés comme s’ils partaient à l’échafaud.

Les kilomètres s’enchainent avec cette gêne au mollet qui n’est pas une douleur, alors gentiment je remonte en m’amusant à sauter sur le bas-côté pour rebondir sur le chemin. Histoire de passer vu le monde qu’il y a sur le chemin. Je me mets même à rêver que mon mollet me laisse faire toute la course ainsi. Toujours par précaution, je renie mon habitude de courir dans toutes les côtes pour marcher dès la première ascension au Délevret. Mais dans les 7 km de descente vers St Gervais, je craque au bout de quelques centaines de mètres lorsque je vois tout le monde quasiment à l’arrêt, en appui sur ses bâtons pour ne pas dévaler en roulé-boulé dans la boue, la descente étant digne d’une piste noire. Allez tant pis pour le mollet, je m’écarte sur la droite et descend tout droit à fond dans les herbes hautes jusqu’aux genoux sans voir ni les pierres, ni au loin car il pleut des cordes et qu’il y a du brouillard. Autant le dire, je jouis tellement de ces sensations et des centaines de coureurs que je dépose sur place que j’en oublie mon mollet, qui lui ne m’a pas oublié… A moins d’un kilomètre de St Gervais, crac, c’est là que ça s’arrête. Le coup de poignard dans le mollet est tellement violent que je m’arrête net.

C’est alors une autre course qui commence, celle que je redoutais. Car déchirure ou pas, je me suis promis de franchir la ligne pour prouver à celles et ceux qui ne croient pas que le mental est plus puissant que le corps, qu’ils ont tort. Comme je l’avais travaillé, je laisse mon égo de côté lorsque je me fais doubler par des dizaines de concurrents. La présence de ma petite famille au complet est évidemment un antidote à toutes les douleurs alors j’avance en me fixant uniquement sur le prochain point de rendez-vous. La pluie nous a trempés jusqu’aux os malgré tous les vêtements techniques qui retardent mais n’empêchent pas l’humidité de s’installer. Lorsque j’arrive aux Contamines, je m’arrête près de 15 minutes le temps de retrouver les miens. Ils ne m’ont pas vu passer et ce fichu téléphone tactile n’aime pas les doigts mouillés. Donc impossible d’appeler, grrrrr !!! Résultat je me retrouve à claquer des dents sans ne plus pouvoir contrôler ma mâchoire. Je décide alors de me déshabiller sous un porche en mode éclair et d’enfiler mes quatre couches sèches qui trainent dans mon sac pour affronter la nuit et le froid plus sereinement.

Les montées sont terribles pour moi. Je n’arrive pas à pousser sur mon mollet droit et vu que nous naviguons dans des coulées de boue, cela rend forcément plus complexe la progression. Mais c’est à savoir passer sur ses douleurs que sert une tête ! L’égo a mal lorsque durant près de 2h je me fais doubler, je me console en me disant que je franchirai la ligne d’arrivée avec mes enfants quoi qu’il m’arrive. Et la course étant encore longue, il n’est pas improbable que j’en reprenne pas mal après 10 ou 15 heures de course.

La boucle qui nous fait partir des Contamines pour y revenir nous offre en plus du vent, du froid, de la pluie et de la boue : la neige ! Là je suis aux anges et alors que la majorité des concurrents patinent je réussis à avancer sans souci et remonte pas mal de concurrents. J’en remonte encore plus lorsque nous empruntons enfin un chemin monotrace technique. J’ai l’impression d’être un jeune chien fou, tellement je suis heureux de sauter dans tous les sens et de jouer sur le fil du rasoir avec mon équilibre. Malheureusement au bout d’une demi heure, je me retrouve bloqué derrière une trentaine de concurrents qui hésitent à se lâcher. Il m’est de plus en plus difficile de trouver la paix intérieure pour rester calme car je perds un temps fou (ce qui n’est pas très grave vu mon état). Mais surtout, je perds une des rares occasion d’aller vite sur un terrain compliqué, ce qui a toujours été l’un des reproches que j’ai fait au parcours de l’UTMB bien trop « lisse » à mon goût. Tout à coup, une fenêtre s’ouvre sur le dévers et j’en profite pour tailler tout droit dans la neige et doubler d’une traite tout ce groupe qui me freine. Quel pied, d’autant qu’avec le brouillard on a une visibilité de 2 à 3 mètres.

Lorsque je repasse aux Contamines, je m’arrête longuement comme à chaque ravitaillement pour bien me réhydrater et m’alimenter, car malgré le froid le corps consomme beaucoup. Mes gants soi-disant imperméables sont détrempés et doivent peser un kilo chacun. Je les essore et essaie en vain de les sécher devant un radiateur à gaz avant de repartir. Et au bout de 400m alors que j’ai besoin de mes bâtons pour pousser et avancer dans la côte je me rends compte … que je les ai oubliés au ravitaillement !! Demi-tour forcément agacé, encore plus lorsque je navigue difficilement à travers le ravitaillement rempli de concurrents comme un sas de départ pour ne pas les retrouver. Je finis par remettre la main dessus juste avant de ressortir du ravitaillement, mes bâtons étant gentiment posés devant le feu où j’ai tenté en vain de sécher mes gants.

La côte qui nous mène à Bellevue est particulièrement raide et mon mollet se montre de moins en moins conciliant au moindre faux mouvement et dès que je me sers de lui. Mais le pire est à venir ! L’envie de dormir me prend subitement. Je baille en continue, avant de commencer à fermer les yeux quelques secondes toutes les 30s, puis 20, puis 10 … En général, je réussis à courir plus de 30 heures sans dormir, mais là vu mon état il me semble impossible de ne pas m’arrêter dormir. Le seul souci c’est que le prochain ravitaillement est dans 17 km … Et vu la pluie et le froid, pas question de s’arrêter ne serait-ce que 10 minutes, je risquerais l’hypothermie. Alors je ferme les yeux tout en marchant. 3s, 5s, 10s, … et forcément je zigzague. J’ai l’impression d’être ivre tellement je vire et tellement je ne contrôle plus rien dans ma tête. Du coup les dizaines et dizaines de concurrents qui me doublent s’inquiètent et nombreux sont ceux qui me tapent dans le dos pour savoir si ça va. Je décide de prendre un Powershot et au bout de 15 minutes j’ai un semblant de reprise d’activité. Malheureusement cela ne dure que 15 minutes. Je repars alors dans mon sommeil de course jusqu’au petit jour. Résultat : 2 heures à somnoler et 250 places de perdues ! Arrivé au col de Bellevue, je tente une nouvelle fois de faire sécher durant plus de 10 minutes mes gants en les portant à l’aide de mes bâtons au-dessus d’un feu bien venu pour nous réchauffer. Rien n’y fait. Je décide donc reprendre mon chemin ainsi.

C’est alors que commence une nouvelle course pour moi : la descente est raide et très glissante, les portions de boue où la jambe droite se retrouve à gauche de la jambe gauche et vice versa de plus en plus fréquentes. C’est vraiment le pied et un terrain pour moi. Je m’amuse comme un petit fou à dévaler sans chercher à freiner quand tout le monde glisse à vouloir se retenir.

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, tous les voyants reviennent au vert pour les 35 derniers kilomètres : l’envie de dormir est totalement disparue, la pluie terrible cesse pour devenir bruine, je revois avec le jour plusieurs fois ma famille et je remonte à la pelle les coureurs malgré ma déchirure. Tout cela malgré mes arrêts de 15 minutes à chaque fois que je revois les miens. Résultat : une remontée de 250 places sans vraiment forcer (il faut dire que le mental est alors au beau fixe dans ces conditions), les 5 derniers km courus à une moyenne de 13km/h sans forcer et une arrivée comme je l’avais rêvée : avec mes 3 enfants en courant. Dommage qu’à peine la ligne d’arrivée franchie ce goût d’inachevé me revienne à l’esprit. J’aurais vraiment voulu boucler ces 60 km de plus.

Coup de gueule

L’organisation a pris la bonne décision en changeant le parcours de l’UTMB et a fait des efforts pour contraindre les participants à un niveau minimum et un équipement minimum. On ne peut donc rien leur reprocher et pourtant j’en veux à tous ces coureurs qui mettent l’organisation dans cette obligation. Quel plaisancier se déciderait à participer au Vendée Globe sous prétexte qu’il a déjà 4 sorties de 8 h seul en mer ? Quel alpiniste déciderait de grimper jusqu’au sommet de la tour Montparnasse sans corde sous prétexte qu’il a un niveau 7c ou 8a sur un mur d’escalade et qu’il n’a jamais chuté ? Alors pourquoi se lancer sur un UTMB lorsqu’on n’a pas d’expérience en montagne ? Expérience ne veut pas dire avoir terminé deux courses. Combien de coureurs inscrits sur l’UTMB savent se protéger en cas d’intempérie, trouver leur chemin seul, s’équiper de façon adéquate, courir dans la neige, … ? Plutôt que de critiquer les organisateurs, il me semble qu’il serait bon de sensibiliser les coureurs à ce que représente la montagne, à toutes les faces qu’elle peut révéler (comme cette année mais cela n’a rien d’exceptionnel) et au degré d’autonomie qu’elle nécessite avant de penser à s’inscrire à de telle course. Quand je vois qu’il est possible de s’inscrire à l’UTMB en ayant participé par exemple à 2 MDS (Marathon des Sables) je reste dubitatif. Sans rien enlever à la valeur de cette épreuve que je connais bien, quel rapport existe-t-il ? Je pense que le problème de fond est que l’UTMB est « vendu » pour une course d’ultra en parlant distance et dénivelé, mais que l’on oublie le principal : c’est une course de montagne, à ne faire que lorsque l’on possède un niveau minimum sur ce terrain. Ceci n’a rien d’élitiste et la montagne est ouverte à tous, sans rapport avec le niveau, elle exige juste un minimum de connaissance.

Ludovic Chorgnon