Au coeur de l’UTBA (Trail des Balcons d’Azur), le 29 avril 2012

Premier trail long pour Guillaume

4h40 : Le réveil sonne. C’est le jour tant attendu. Quatre mois depuis que je me suis fixé ce nouvel objectif. Je quitte le bitume pour explorer les sentiers.
Depuis 10 jours je regarde la météo tantôt optimiste tantôt pessimiste au grès du vent qu’elle ne sait finalement pas très bien prédire.
J’émerge rapidement de ma léthargie pour écouter si la symphonie pour tuiles est en train de se jouer dehors. Mais s’il pleut, je n’entends rien. Espoir de courte durée puisqu’en entrouvrant le volet je vois une petite pluie fine qui humidifie le toit. Tant pis, ce n’est pas ça qui m’arrêtera maintenant.
Il est donc temps de se préparer. Malgré mes sept marathons, la préparation de ce matin est particulière. Je quitte le short échancré et le t-shirt sans manche pour un t-shirt technique isotherme, un caleçon (pour éviter trop d’échauffement à des endroits gênants) et un corsaire bien moulant (mmh, sexy). La grosse nouveauté, c’est le sac à dos. Je l’ai préparé la veille pour plus de précaution. Étant en semi auto suffisance (3 ravito sur tout le parcours contre 8 sur un marathon) je dois prévoir ma bonbonne de 2 litres d’eau, des barres de divers genres (céréales, pâtes de fruits, ovomaltine), un t-shirt de rechange, une veste, une couverture de survie, le plan de parcours, le téléphone, mouchoirs … ça en fait du bazar au final ! Mais ça reste raisonnable et pas trop lourd.

5h15 : Pain, confiture, jus d’orange, dernière check-list et en voiture. Il fait nuit noire, il pleut et il faudra une demi-heure de route pour rejoindre le port de La Napoule. En arrivant, il pleut tellement que le jour n’est pas encore levé. Il n’y a pas encore beaucoup de monde mais nous somme bien au bon endroit. Encore une belle différence avec mes précédentes courses où la plus petite comptait quand même 4 000 personnes. Ici le total des deux distances rassemblera 500 personnes. Donc deux guichets pour récupérer les dossards : 1 pour le 33 km et un pour moi. J’épingle le dossard et maintenant il faut attendre tranquillement le départ à l’abri de la pluie qui ne semble pas vraiment ralentir.

6h50 : Briefing des organisateurs à tous les participants. Le sommet Pelet est supprimé à cause de la pluie qui rend le terrain trop glissant. (Pour ce passage, des filets et des mains-courantes avaient été installés pour sécuriser la descente hors des sentiers balisés). Une fois les indications de balisage expliquées, la horde descend sur la plage pour s’aligner derrière la ligne de départ, dos à la mer. Et miracle, la pluie s’arrête à ce moment là ; juste cinq minutes avant le coup de canon. Cela me décide à ranger ma veste que j’avais jusque là hésité à enlever.

7h05 : C’est parti ! En passant devant ma famille une dernière fois avant plusieurs heures je suis la foule sur le sable de la petite plage. Il fait jour, mais le ciel est toujours gris anthracite n’annonçant pas le soleil pour tout de suite. La petite compagnie qui vient de s’élancer pour cette épopée de 52 km foule joyeusement les quelques rares hectomètres de bitume du début du parcours pour se heurter très vite à un escalier étroit qui ne laisse passer qu’une personne à la fois. Tout le monde est discipliné, personne ne bouscule même sur le km qui suit où il est impossible de doubler. Ceux qui veulent aller plus vite attendent sagement une zone plus large pour allonger le pas.

Top départ

1,5 km : Une route … la seule, l’unique qu’on devra traverser pendant tout le trajet. Cette route marque le véritable début du trail. Nous ne reverrons pas de trace de civilisation avant de revenir à La Napoule à l’arrivée (à une petite exception près). Il s’est remis à pleuvoir ; la casquette toujours sur la tête (indispensable pour garder un champ de vision dégager lorsqu’on porte des lunettes) je suis content d’avoir enlevé la veste. Je ruisselle de toute part autant du fait de la pluie que la transpiration. La machine se met en marche et chauffe pas mal.
Le sol très rocheux évite que la boue soit omniprésente. Chacun tente d’éviter les flaques autant que possible non pas par peur de se salir évidement mais pour éviter d’avoir déjà les pieds trempés.

4 km : Tout doucement le terrain semble vouloir quitter la ligne horizontale pour prendre un peu de hauteur. Pendant les 2 prochains kilomètres, nous allons prendre 200 mètres de dénivelés en guise d’échauffement pour la suite. Autour de moi certains courent mais beaucoup marchent déjà pour ne pas se mettre directement dans le rouge. Pour ma part j’alterne en fonction du pourcentage de la pente qui n’est pas encore très élevé. Jusqu’à présent tout se passe bien : bonnes sensations, la pluie tombe toujours mais je n’y fais même plus attention.

8 km : Premier ravitaillement. La cohorte de concurrents qui se suivaient de près en début de course s’est déjà bien étirée après cette première montée. Et le passage au premier ravito est vite expédié puisque je ne m’arrête même pas. (Pourquoi un ravito à 8 km d’ailleurs ? Personne ne peut déjà être à court d’eau ici). Et puisque tout ce qui monte doit redescendre, j’en fais autant avec la première descente technique. Pendant les minutes à venir il faut rester bien concentré sur le sol, repérer chaque pierre, chaque trou, anticiper chaque foulée pour optimiser l’allure avec un maximum de précaution. Personne devant moi dans cette section. J’ouvre le chemin en étant attentif au balisage (même s’il n’y a pas la moindre possibilité de se tromper de chemin ici). Une personne me suit de près, mais s’il veut aller plus vite, il se débrouille pour doubler (gentil mais pas trop quand même). Tout à coup il pousse un cri violent. Je me retourne, il s’est arrêté, je lui demande si ça va, « je me suis tordu la cheville mais ça va t’inquiète pas ». Après avoir redemandé confirmation qu’il n’y avait pas de casse, je reprends ma descente en allégeant un peu le rythme.

12 km : après plusieurs kilomètres en faux-plats descendant, il est temps d’attaquer les vraies difficultés. Au passage le gars à la cheville me double allègrement en me remerciant de m’être arrêté. Une fois dans la vallée, on traverse le ruisseau qui marque la fin de la descente et annonce le début de 4 km de montée. D’abord douce, en faux-plat montant puis de plus en plus raide pour finalement atteindre le pic de l’ours à 480m d’altitude. Il ne pleut plus mais un épais brouillard bouche complètement la vue et rafraîchit l’atmosphère. La montée en marche rapide n’a pas posé de problème et sans prendre de pause, je reprends ma foulée de course pour déjà attaquer la descente vers le col des Lentisques.

20 km : Une longue boucle sur une piste assez large sans beaucoup de dénivelé. Tout se passe sans problème. Le paysage devient encaissé, les noms des lieux en témoignent : le ravin du mal infernet, le ravin des lentisques. Difficile d’anticiper la direction que nous allons prendre au milieu de ces vallées étroites, il faut juste se laisser guider par la piste qui va nous remonter vers le col de l’Évêque. Dans cette remontée, je commence à regarder un peu la montre. Jusqu’ici je l’avais complètement laissée de coté me laissant porter par le terrain et les sensations plutôt que par un objectif de chrono. Mais voyant le GPS qui fait défiler les kilomètres, je me rends compte qu’après 3h15 de course je n’ai toujours pas passé la moitié de la distance. Rien d’anormal en fait puisque la prévision la plus optimiste me fait arriver en 7h. Donc 3h30 a mi-course : c’est plutôt très bon. Mais la tête doit suivre. Il s’agit de ne pas trop réfléchir aux nombre de kilomètres qui sont derrière ou à combien il en reste encore devant. Apprécier le paysage, les bons moments de course voilà ce qu’il faut. Tout va plutôt bien au final : je n’ai mal nulle part, pas de genou capricieux, pas d’ampoule en formation …

27 km : Voila le ravitaillement de la mi-course. Je vais pouvoir avoir de l’eau claire. Avant le départ, j’avais préparé dans ma bonbonne d’eau mon mélange de boisson glucidique censée apporter du combustible aux muscles. Alors certes les muscles ont peut-être eu l’énergie nécessaire, mais cette mixture a quand même un goût chimique pas franchement alléchant. Cela fait donc pas mal de kilomètres que je rêve de boire quelques gorgées d’eau fraîche sans goût. Le ravitaillement c’est donc le moment pour changer ça. Je vide, je remplis, je replace la bonbonne dans le sac (non sans mal, peut-être un manque d’habitude, peut-être les limites du sac bas de gamme par rapport à une grande marque). Et après cinq minutes de pause je me remets enfin en route pour l’ascension du pic du Cap Roux qui constitue sans doute la grosse difficulté du parcours : 400 m de dénivelé en moins de 2 km et donc du sentier qui grimpe dur. Il faut donc aller doucement pour ne pas se griller mais pas trop quand même pour ne pas se refroidir. Car le brouillard est toujours là avec un peu de vent qui fait baisser la température de la couche de transpiration qui me recouvre et risque de tétaniser les muscles non sollicités.
Heureusement le parcours est parfaitement balisé car, arrivé au sommet, le chemin fait quelques détours qui, du fait du brouillard, me font complètement perdre le sens de l’orientation au point que j’ai l’impression d’être déjà passé par cet endroit quelques minutes plus tôt.

31 km : Une longue descente s’annonce puisqu’on va retrouver la mer dans 5 km. Une femme devant nous sert de lièvre, à moi et 3 autres personnes derrière. Le rythme qu’elle adopte est soutenu mais me correspond parfaitement pour cette partie de la course. Sans elle je ne pense pas que j’aurais gardé ce rythme aussi longtemps. Elle finit par me distancer à moins d’un kilomètre de la calanque lorsque le terrain redevient plat, m’obligeant à ralentir. Dans la descente, des randonneurs – visiblement italiens – nous encouragent… premier signe de civilisation depuis le départ. Pour parfaire cette belle descente, le brouillard se dégage enfin, laissant admirer la vue splendide sur la côte.

36 km : La descente est presque finie. Je vois la calanque d’Aurelle et son ravitaillement à portée de jambes. Particularité de cette portion de course : la calanque est en aller-retour, donc je croise les coureurs qui reviennent de la calanque pendant que je m’y rends. Le chemin étroit ne rend pas ces croisements faciles. Puis passage sous un tunnel sous la voie ferrée pour déboucher sur la plage de galet et le ravitaillement. Une boucle sur le bord de mer entre les villas sous vidéo surveillance. Petit moment de doute également car il n’y a plus de balisage et je ne vois personne ni devant ni derrière ; heureusement que je connais à peu près le parcours pour ne pas partir dans une mauvaise direction. De retour sur la plage, nouveau passage sur le sentier à double sens mais cette fois les gens que je croise sont “après” moi.

Un avant et un après

C’est à partir d’ici que la course change totalement de profil pour moi. Il y aura un avant calanque et un après. Avant : ciel couvert, aucunes douleurs, des concurrents toujours en ligne de mire.Après : soleil très chaud, le corps qui commence à râler, et presque plus personne en vue pour se rassurer.
Après la plage reste la dernière difficulté : le sommet des grosses grues. Et puisqu’on est en bord de mer il va tout falloir remonter. Et ça commence directement. Dans la végétation basse, la montée sous la chaleur du soleil qui vient de réapparaître est épuisante. Pas un brin de vent pour aider à respirer correctement, le corps doit s’adapter vite à de nouvelles conditions.
J’arrive enfin sur une piste plane plus aérée où je tente de reprendre ma foulée. Mais hélas c’est le début des ennuis. Une forte douleur intercostale m’en empêche. Celle-ci s’estompe quand je marche mais réapparaît immédiatement lorsque je cours. Il va falloir me résigner : je devrais marcher pour finir la course. Au loin j’aperçois des silhouettes sur le chemin qui descends vers la calanque donc plus de 30 minutes derrière moi. Il me reste environ 15 kilomètres. Pour finir de miner le moral, mon GPS dont je savais l’autonomie limitée à environ 7 ou 8 heures, me lâche à cet instant au bout de 5h30. A partir de maintenant je devrai me fier à mon souvenir du parcours pour savoir où je suis. Tant pis, je continue d’avancer, amorçant la montée raide vers le col de Notre-Dame (déjà passé au 15ème kilomètre) lieu du 10ème point de contrôle. D’un pas finalement assez efficace je monte sans m’arrêter vers cet objectif.

40 km : Dernier ravitaillement avant l’ultime difficulté du jour. Je prends mon temps, pas la peine de se griller plus que je ne le suis déjà. Puis je me lance quand même vers ces grues redoutées. Pour changer, le chemin monte dans les rochers pour passer une proéminence escarpée où je dois m’aider des mains pour descendre. Cette côte pas très longue mais éprouvante doit être la petite grue, supposais-je alors. Supposition qui semble être confirmée quelques mètres plus loin quand une nouvelle longue montée se trouve devant moi qui doit donc être la grosse grue. Fier d’avoir passé cette difficulté je descends prestement retrouvant même un rythme de course. Mais j’allais tomber de haut. Encore quelques mètres et je vois à nouveau devant moi un immense raidillon rectiligne et menaçant qui ne peut être autre chose que la grosse grue. La première montée n’était donc pas la petite grue mais une autre pointe que je n’avais pas repérée sur le profil, la jugeant trop insignifiante. Je peste devant cette erreur mais n’y pouvant pas grand chose : je monte. Tout compte fait, seule l’erreur m’a démotivé car le corps, même s’il fatigue, se montre quand même très résistant et le dénivelé s’avale assez vite.

44 km : C’était la dernière montée. Maintenant il faut serrer les dents et descendre les 8 derniers kilomètres jusqu’à la plage. Autour de moi : quelques personnes qui me doublent puis que je double à mon tour suivant les douleurs de chacun. Le chemin n’est pas technique : de la piste bien large qui tape un peu sur les articulations. Je tente de temps en temps de courir un peu mais ça ne tient jamais très longtemps.

47 km : Une route ? Où suis-je ? J’approche de la plage ? Ben non ! Encore une erreur d’appréciation. Le stand passé après la descente de la grosse grue n’était pas le PC11. Celui-ci est devant moi, 3 km après. Il me reste donc 5 km alors que je pensais qu’il m’en restait 2. Encore un coup au moral. En plus ça remonte à nouveau pendant quelques mètres. Je me demande vraiment ce que je fais là. Je veux finir et c’est tout ; rien d’autre ne me vient à l’esprit. Je vois enfin la pointe de La Napoule. Du moins j’espère que c’est bien ça, cette fois. Malgré tout le paysage est sublime. Avec la vue dégagée, toute la côte est visible ainsi que les îles de Lérins.

50 km : Il faut rejoindre la route en contrebas. Cette fois ça sent la fin mais il reste des efforts à faire. Une descente en zigzag sur un chemin étroit puis le pied foule le bitume. Il doit rester 1,5 km. Derrière un petit tunnel, un bénévole qui fait la circulation me dit qu’il reste un kilomètre. Mais derrière le tunnel, un virage dissimulait une nouvelle côte. Sers les dents t’y es presque !
On nous fait descendre sur la plage maintenant comme pour nous dire « vous êtes presque arrivés ». Mais faux espoir : un escalier remonte, puis redescends, puis REmonte Ça n’en finit pas.
Et puis enfin au loin sur un banc je vois Charlotte. Je me remets à courir pour un dernier effort jusqu’à la ligne d’arrivée 500 mètres plus loin dans le sable et au milieu des gens qui jouent au ballon sur la plage en me regardant l’air de dire : “Qui est ce dingue ?”.

Après 8h42 d’effort, 52 km de course, 2400 mètres de dénivelé positif je passe la ligne d’arrivée. Nous sommes tellement espacés les uns des autres que le commentateur a le temps d’annoncer mon nom, mon temps et mon classement (176ème /215).
Au final je garde des images très fortes de cette course magnifique. Des souffrances, des doutes, mais beaucoup de fierté et de bonheur. J’adore ce genre de course ; j’ai pris mon pied (douloureux) plus que sur un marathon. Je me suis complètement détaché du chronomètre pour me focaliser sur le plaisir de courir. Pas de bobo à part l’ongle du gros orteil qui va sûrement tomber. Pour une prochaine fois : je devrai soit me détacher complètement de la distance (mais c’est dur) soit avoir un GPS avec une autonomie suffisante, car le fait de ne pas savoir la distance restante a fortement entamé le moral qui m’a directement coupé les jambes.
Le soir dans mon sommeil j’entendais le bruit de mes semelles sur le gravier qui m’a bercé.