Au coeur de la Maxi Race du lac d’Annecy, ou l’entrée dans le monde de l’ultra

Grégory De Doncker : « Je suis un ultra runner »

960 concurrents ont pris le départ de la Maxi Race du lac d'Annecy, le dimanche 27 mai 2012. Après 91 km et 5 400 m de dénivelé positif, le taux de finishers s'élève à 62%. Parmi eux : Grégory De Doncker. A 35 ans, il nous raconte son premier ultra.

Maxi Race Annecy De Doncker 2012

L’ultra est un monde à part… Je me souviens quand, l’œil admiratif et l’oreille attentive, j’écoutais mon père me parler de sa préparation à ses raids cyclotouristes (Perpignan – Dunkerque ou Paris-Brest-Paris). Ces heures de selle, de jour comme de nuit et quels que soient la météo, les contraintes, l’hygiène de vie, l’investissement de chaque instant. Je ne concevais que difficilement la dose de sacrifices pour ces objectifs extrêmes certes, mais plus passionnels que vitaux. Plus d’une fois je l’ai pris pour un fou. A croire que cette folie est dans les gènes.

Il faut bien se l’avouer, et aucun des illuminés présents ce 29 mai 2012 sur le rives du Lac ne me contredira, les gens raisonnables ne s’engagent pas dans un ultra. Ils y songent, tout au plus, mais pour s’engager dans cette voie il faut obligatoirement, à un moment ou à un autre, débrancher, oublier la définition de la raison, oser se lancer sans filet.

L’ensemble des spécialistes s’accordent à dire qu’il n’y a pas de définition précise de la discipline… Il existe bien celle de la FFA mais elle semblerait plus réglementaire qu’objective. L’ultra c’est une aventure avec soi ou un duel contre soi, c’est selon. On se prépare, s’entraîne, se documente, s’organise mais plus que sur toute autre épreuve (je commence à avoir un certain panel de format à mon actif) la part d’inconnu a une importance significative, pour ne pas dire une prépondérance terrifiante. Personne ne peut imaginer les réactions physiques et psychologiques qu’entraînent sept ou huit heures de course à pied quand, qui plus est, la moitié du parcours n’est pas encore atteinte… c’est en cela que les ultra runners forcent mon admiration…. La quête des limites pour ne désirer, au final, que les repousser. Je suis dans cette quête et, alors que la nuit est encore noire sur les bords du lac d’Annecy, j’ai enfin, un pied dedans.

Je suis là, noyé au milieu du millier de participants (solo et premiers relayeurs), sous les yeux des noctambules en tous genres errant çà et là à la recherche de leur prochain point de chute. Certains s’aventurent à nous interroger sur notre tenue qui n’a que peu de rapport avec le lieu et aucun avec l’instant.

Maxi Race Annecy 2012La nuit – si l’on peut la qualifier de telle – n’a pas été bonne : le trac et l’envie d’en découdre ont remplacé le sommeil que j’avais sagement programmé entre 18h et minuit. Je ne ressens pourtant  aucune fatigue, mais l’impatience juvénile digne de celle d’un enfant à l’aube de Noël.  Pendant que le directeur de course donne les dernières consignes, que je n’écoute que d’une oreille, j’admire Benoît, à mes côtés, impassible, un sourire malicieux en coin à chaque fois que nos regards se croisent. Il y a aussi Ghyslain – collègue d’Anne – fraîchement rencontré, qui tente de dédramatiser sa cheville qui devrait le contraindre à mettre le clignotant avant que ne s’achève le périple qui se présente à nous. Pour ma part j’alterne le chaud et le froid, m’impatiente, râle un peu jusqu’à ce que, enfin, l’hymne officiel de la course raisonne dans la douce nuit annecienne… Bon en fait non, problème technique, pas de musique mais c’est parti tout de même !!! Il est 3h29 et je débute la plus belle aventure sportive de ma vie. Quoi qu’il arrive aujourd’hui, dans une vingtaine d’heures, je serai un homme différent. Peut-être connaîtrais-je l’échec et l’abandon mais je ne m’y suis pas préparé, c’était au-dessus de mes forces. J’y ai beaucoup réfléchi et, ne prenez pas cela pour un manque d’humilité, il s’agit simplement d’une incapacité chronique, ou génétique peut-être, à la négativité. Dans le cas contraire, et c’est ce que j’espère, je serai un ultra runner. Là encore, toute projection demeure difficile, voire impossible. On peut avoir une idée de ce qu’est un ultra runner mais il faut en vivre l’expérience pour réellement le comprendre.

En surrégime au départ

Les trois premiers kilomètres, plats le long du lac, se font à une bonne cadence, à en faire flirter le cardio avec la zone rouge (> 170 p/mn). Je ne m’en inquiète pas, je sais que tout se stabilisera par la suite. On quitte les berges du lac pour prendre un raidillon bitumé précédant une série d’escaliers. Je ne m’emballe pas, marche, avant de courir dès que la pente se fait plus douce. Nous avons quitté la plage d’Albigny depuis une vingtaine de minutes mais j’éprouve encore de la difficulté à entrer dans le rythme. Je me focalise sur les autres concurrents plutôt que de me concentrer sur mes sensations. Mon cœur est toujours haut, j’ai déjà chaud et le souffle court. Je suis en surrégime mais l’euphorie de la course me le fait oublier. Je m’obstine à courir tout en sachant que la montée du Semnoz sera longue (15 km). Je fais l’accordéon avec le groupe qui me précède ce qui me fatigue inutilement. Voyant que je n’y arrive pas, je me résous alors à tenter de prendre enfin un rythme qui me convienne, mais là non plus, rien n’est simple. De nouveaux groupes me doublent en courant, je tente tant bien que mal de les accrocher, résiste quelques mètres, pour exploser de nouveau. Je suis tellement à bloc que je ne sais même pas si je suis en surrégime ou si c’est simplement les jambes qui ne sont pas là. Je me résigne finalement à ne plus me soucier des autres et tente de trouver une cadence à laquelle je serais un peu plus à l’aise. Je crains néanmoins qu’il ne soit déjà trop tard, tant les efforts répétés semblent avoir bien entamé mon capital physique. A la sortie du bois, l’aube apporte sa dose de fraîcheur et de rosée salvatrices qui me permettent de me refaire une « petite » santé.  Mon esprit peut enfin s’échapper un peu et mes yeux quittent mes pieds pour contempler le levé du jour sur le sommet du Semnoz. La trace, faite aux flambeaux, qui nous guide vers un sommet garni d’un public déjà nombreux, malgré l’heure et les 1 600m d’altitude, offre un spectacle magnifique. Je jette un œil aux autres coureurs. Sur le visage des coureurs qui m’entourent, comme sur le mien je pense, on peut lire un certain soulagement.

Je suis surpris par le premier ravitaillement que je le pensais un peu plus loin du sommet. C’est néanmoins un soulagement pour l’âme et le corps. Le suivant ne sera que dans une petite trentaine de kilomètres, je refais donc le plein. Le bénévole me signale que je ne bois pas assez, je le rassure en lui montrant ma poche à eau complémentaire – j’avais embarqué plus de 3L avec moi – mais je sais au fond de moi qu’il a raison. Je suis parti vite et me suis mal ravitaillé. C’est un début parfait !

 » Comment finir dans ces conditions ? « 

Un œil au chrono 2h20, 20 minutes d’avance sur mon tableau de marche. Cela me rassure un peu mais le moral reprend un coup de moins bien lorsque j’apprends que Benoît a été contraint d’abandonner sur pépin physique. Une déception à la hauteur de la surprise. Si vite, quel dommage !!! Je croise alors le panneau signalant l’arrivée à 70 kilomètres. Je ne suis pas rentré….

Je parviens à courir un peu sur la crête mais sans réelles sensations. Les concurrents qui me doublent sont moins fréquents mais je sens bien que je ne suis pas dans le rythme. La descente suivante est raide et technique. Je tente de m’y lancer mais rien à faire, je n’y arrive pas, je n’ai aucune souplesse dans les quadriceps, la pose de pied n’est pas assurée et le rythme est saccadé. A cet instant, le quart du parcours n’est pas encore atteint (en termes de difficulté globale) et je me pose clairement la question de mon avenir proche. Je ne prends aucun plaisir, mes muscles sont tétanisés et mes sensations sont aux abonnées absentes. Que faire ? Comment finir dans ces conditions ? Me suis-je vu trop fort ? Toutes ces interrogations me font perdre la lucidité et la descente se conclut par une jolie glissade sur le flanc. Rien de grave mais je touche le fond !!!

Je m’offre une petite pause dans le village afin de me découvrir et me ravitailler. Les quelques hectomètres de bitume qui suivent me permettent de reprendre une foulée courte mais régulière. Le cœur a, lui, retrouvé un seuil sous l’endurance fondamentale, ce qui est en fait le seul voyant au vert. Mais au moins, il y en a un !

Maxi Race Annecy 2012Il s’ensuit, durant une quarantaine de minutes, une succession de montées et descentes plus ou moins courtes où il est impossible de prendre un rythme régulier. En préparant la course, je n’avais pas prêté attention à cette partie qui s’avérera très éprouvante pour l’organisme. La chaleur franche des premiers rayons du soleil n’arrange rien.  L’eau commence à manquer et l’arrivée d’une série de fontaines est un soulagement pour chacun. Nous sommes nombreux à nous arrêter et partageons unanimement une impression de difficulté alors que nous sommes partis depuis seulement 4h. Je me sens moins seul mais pas plus rassuré pour autant.

Je quitte le village pour attaquer la seconde difficulté majeure de la journée. Les coureurs sont déjà bien éparpillés et pour la première fois depuis le départ, plus personne ne me double. Mieux que cela, c’est moi qui reprends maintenant certains concurrents du solo et du relai. Le moral revient petit à petit et les sensations semblent suivre le même chemin. Enfin le plaisir prend le pas sur la douleur, je peux profiter du paysage grandiose et vivre à 100% l’instant présent.

Les nuages, certes menaçants, nous épargnent encore pour le moment. Je commence à espérer que la météo permettra à ma famille d’être à l’arrivée. C’est la première fois depuis le départ que je songe à une potentielle arrivée.

Lorsque j’écris ces mots, soit quatre jours après la course, je n’ai que peu de souvenir du passage au sommet. Est-ce la preuve d’en avoir enfin profité ? D’être parvenu à fermer les écoutilles pour être en simple harmonie avec ma montagne ? Les souvenirs me reviennent quelque peu : l’appréhension de la descente (douloureux souvenir du calvaire de la précédente), l’idée de m’aider des bâtons, le passage au col de la Frasse (CP4) avec le contrôleur et son sympathique motard… Bref, que des instants de plaisir, plus de lutte mais de la facilité, je ne me fais plus doubler, c’est moi maintenant qui encourage les concurrents que je rattrape. Le verre est à moitié plein.

Émotion grandissante

La descente, longue d’une dizaine de kilomètres, est peu traumatisante. La sensation de vitesse est agréable et la bascule de la mi-course, moment psychologiquement important, se fait sans même y penser. J’ai une dizaine de minutes de retard sur mon plan de marche initial mais je reviens de tellement loin que cela ne m’interpelle même pas. Au pied, les quelques kilomètres de bitume, sont, dans un premier temps, un soulagement mais se transforment petit à petit en calvaire. Si je peux enfin relâcher l’attention, me détendre – c’est d’ailleurs à cet instant qu’apparaissent les premières douleurs cervicales – la vibration des foulées sur le bitume devient très vite inconfortable. Heureusement, le ravitaillement de Doussard apparaît et l’ovation du public permet d’oublier, l’espace de quelques instants, douleurs et fatigue… Les regards que je croise çà et là dans le public et leurs encouragements chaleureux me font monter les larmes. Je les remercie tous, tentant tant bien que mal de masquer mon émotion grandissante.

Je fais le plein et repart assez vite espérant surfer sur le bon état général du moment. Un petit coup de fil à ma chérie en quête de ses encouragements, quelques mots des garçons, et me voilà dans la seconde partie de course. Je suis en terrain connu après la Marathon Race en 2011. Je passe les 50km en un peu plus de 7h, mon objectif de 14h40 me semble alors très (trop ?) optimiste.

Maxi Race Annecy 2012J’échange quelques mots avec un coureur du coin qui appréhende les Contrebandiers (dernière difficulté de la journée) et un V2 voire V3 qui court encore en montée alors qu’il est sur le tour complet. Pour ma part, cela fait un moment que courir dès que le chemin s’élève ne m’effleure même plus l’esprit. Je suis néanmoins encore dans une bonne dynamique et j’attaque la montée d’un bon pas. Les places demeurent figées, on se croise au grès des coups de moins bien ou des pauses de chacun. De ce fait, l’ensemble de la première partie de la montée, jusqu’au Chalet de L’Aulp, se fera avec les mêmes compagnons de fortune dont un Vosgien dont je garderai un excellent souvenir. A titre plus personnel, je commence à accumuler les coups de moins bien, je me ravitaille régulièrement, tente de récupérer dès que la pente se fait moins raide, mais je constate que les forces et l’énergie commencent à me fuir. Le passage au col de la Forclaz, avec un public toujours aussi chaleureux, et les quelques hectomètres de route qui suivent, offrent quelques instants de répit avant le terrible col de Nantets. Les souvenirs de 2011 me reviennent alors. Des prairies avant le Chalet de l’Aulp, au pierrier peuplé de Bouquetins, via les terribles pourcentages à flanc de montagne, je sais que la suite de l’ascension s’annonce terrible. Je me dis souvent que vivre une bosse avant de la passer est de mauvais augure, je peux le confirmer. Le rythme baisse alors fortement avant le Chalet de l’Aulp. J’ai beaucoup de mal à lever les yeux et la synchronisation avec les bâtons est de moins en moins évidente. Lorsque j’entre dans les pourcentages les plus durs, je suis contraint à la pause. Il faut une première à tout et là, je dois me résoudre à arrêter. Nulle question de cœur qui s’emballe ou de lactique qui tétanise les muscles, simplement un manque de force pour continuer à hisser mon corps vers le haut en poussant sur les bâtons.

Ces quelques dizaines de secondes, une minute tout au plus, me permettent de recharger suffisamment les accus pour me hisser jusqu’au sommet. Comment ? Je n’ai pas de mot pour définir le déroulement de cette fin d’ascension mais une anecdote résume à elle seule ce moment délicat – et je pèse mes mots – de ma carrière sportive. Au contrôle du sommet, le bénévole qui m’a « bipé » s’est retourné vers son collègue juste après mon passage en disant : « Tu as vu la tête de certains, ils vont très loin dans l’effort quand même !!! Je ne sais pas si je serais capable de me faire aussi mal ».

A peine le sommet franchi, je m’assois me demandant, et c’est encore le cas aujourd’hui, comment j’ai pu franchir ce dernier passage sans m’écrouler.  Je me ravitaille tout en tentant de chasser les crampes naissantes dans le bas des cuisses. La lucidité me revient petit à petit, et je prends peu à peu conscience d’être allé puiser dans des ressources enfouies très loin au fond de moi. Papa, ma bonne étoile, qui veille sur moi là-haut, m’a très certainement transmis ce qui pouvait alors me manquer…

 » Je recouvre mes esprits « 

Je jette un œil au parcours et m’aperçois que j’ai oublié une heure dans mes temps de passage. L’impact est mineur sur la course, mais voilà la preuve que je recouvre un peu mes esprits.

Je reprends la route, en alternant marche et petit trot jusqu’au Col des Frêtes. J’ai le souvenir d’une descente traumatisante ensuite… devant mon état de fatigue des plus avancés, c’est avec la plus grande prudence que je la passe, il est inutile de prendre des risques maintenant… Je continue néanmoins de rattraper des coureurs aux dossards variés.

Le ravitaillement se fait attendre. Si je n’ai pas spécialement besoin de faire le plein, je sais que ce sera le dernier ! La fatigue m’empêchant de me concentrer sur du long terme, jalonner le reste de l’épreuve m’apporte une aide psychologique précieuse même si, au final, ça ne change rien.

Au pied de la descente le signaleur m’oriente vers un chemin dont je n’ai aucun souvenir. Le parcours aurait-il changé ? Il m’indique le ravito dans 30 mn mais le coureur qui l’accompagne parle lui de 45 minutes… Au final ce ne sera pas loin d’une heure où je serai en lutte perpétuelle avec le terrain, la fatigue et le moral… Je suis seul, le terrain accidenté saccade un rythme déjà bien bas. J’aperçois des coureurs au loin mais je ne gagne pas un mètre sur eux… Parfois mon ami Vosgien revient à ma hauteur mais lui tenir une conversation est quasi impossible. Je ne sais plus ce qui me pousse à courir, j’alterne avec la marche sans raisonnement logique. J’attends le ravitaillement tout en sachant qu’il me faudra en repartir. Le moral baisse sérieusement mais je continue mon chemin, j’avance.

Je me rince la tête dans un ruisseau et pense toucher au but, mais je rêve… De sympathiques accompagnateurs, qui s’improvisent porteurs d’eau, m’indique encore 2,5 km avant le ravitaillement… Autant dire une éternité. Ne me demandez pas, une fois de plus, comment je les ai passés je serais bien incapable de vous le conter… Mais, comme par magie, les premières toitures apparaissent enfin, les chemins se transforment en rues et peu à peu je retrouve la civilisation. Malgré la fatigue, les gens continuent de m’encourager chaleureusement, je lis une forme d’inquiétude sur leur visage, ce qui prouve que je ne dois pas être beau à voir. Le léger faux-plat bitumé aura raison de ma volonté et ce sera en marchant que j’entrerai dans l’aire de ravitaillement.

Je mange et fais le plein avant de m’asseoir quelques instants. Je m’interroge sur ce que je fais là, mais surtout où vais-je trouver les ressources nécessaires pour boucler la quinzaine de bornes (et ses  1000m de D+/D-) qu’il reste. Il va falloir s’accrocher… encore… Mais à cet instant, je sais que je vais finir. Ça ne peut être autrement. Ça sera long et difficile mais, quoi qu’il me reste comme force, je rallierai l’arrivée. Je connais ma force mentale mais, avec le recul, je me demande encore où je suis allé chercher de telles ressources.

Maxi Race Annecy 2012Quand je quitte Menthon Saint Bernard, je suis parti depuis douze heures, mais je constate que personne autour de moi ne semble avoir plus de force que moi. Tout le monde est au bout, mais tout le monde repart. Le clap de fin, ce ne sera que de l’autre côté de la montagne. La souffrance j’ai vu ce que c’était il y a un an maintenant, croyez moi que ce que je vis à cet instant n’a rien à voir avec cela. Ma place ici, je l’ai choisie, j’ai même payé pour être là… c’est un choix, et il faut l’assumer jusqu’au bout. Il faut savoir ne pas écouter la douleur, rester concentré sur l’objectif … et l’objectif n’est plus seulement de finir car, en appelant ma chérie à la sortie du ravito, je sais que les gens que j’aime seront  à l’arrivée. Comme j’en rêve depuis longtemps, je finirai la course avec mes garçons avant de partager ma joie avec celle qui met tout en œuvre, chaque jour, pour que je puisse assouvir ma passion. A l’écriture de ces lignes l’émotion me monte encore…

Ses paroles se montrent à nouveau des plus réconfortantes, l’entendre apaise mes douleurs et regonfle mon moral… Comme si cela ne suffisait pas, elle m’annonce que je suis 170ème. Je l’embrasse et lui donne rendez-vous d’ici 3 à 4 heures.

Je suis surpris de me retrouver si bien classé. L’espace d’un instant je songe même à une erreur de chrono. Quoi qu’il en soit, cela me redonne un moral de guerrier. J’attaque la dernière ascension en homme neuf, ou presque. Je n’ai que peu de forces et d’énergie mais j’avance pourtant à un rythme régulier. Quand la pente se raidit, la foulée se raccourcit mais demeure efficace. Je ne fléchis plus dans les passages techniques. Je trace ma route dans le petit groupe qui s’est formé durant l’ascension. Je reste concentré que sur les talons du concurrent qui me précède, je ne réfléchis plus à la meilleure trajectoire, je le suis, machinalement. Comme moi, il est fatigué et je sais qu’il fera le maximum pour emprunter la trajectoire la moins difficile possible.

Dernier escalier, et nous voilà au sommet des Contrebandiers (Vitesse ascensionnelle moyenne de 400m/heure). La vue est magnifique mais je n’en profite que très peu, il faut finir maintenant.

Les derniers kilomètres interminables

Mon esprit commence à errer vers les joies de l’arrivée en famille mais la technicité du terrain me rappelle que, même si près du but, on peut encore être contraint à l’abandon…. Les 5 derniers kilomètres – qui en feront 7 au final – sont interminables. Du passage, très technique, des crêtes aux lacets de la descente, les kilomètres semblent ne plus finir. A chaque foulée, le bruit de l’arrivée se précise. Je commence à croiser du monde, des spectateurs, des promeneurs, des bénévoles. Que  c’est long ! Enfin, le dernier virage, les deniers mètres de sentier et,  la route… Je remercie encore les bénévoles avant de m’attaquer aux 600 derniers mètres de mon premier ultra. J’ai encore la force de trottiner, les applaudissements se font de plus en plus chaleureux, c’est mon moment de gloire… Dans cette haie d’honneur, qui m’est 100% dédiée car, par chance, je finis seul, je cherche un visage familier. Je longe les chapiteaux du salon quand, au bout de la ligne droite, j’aperçois Erwan qui saute de joie en me voyant. Daan est à ses côtés, juste devant leur maman. Plus rien ne compte, les larmes remplissent mes yeux. Je vais passer la ligne d’arrivée de mon premier ultra avec mes enfants ! Je laisse les bâtons à maman dont je lis l’émotion sur le visage, attrape Erwan dans mes bras avant que Daan – un peu apeuré par tout cette effervescence – ne nous rattrape. Aylina se joint à nous pour ces derniers mètres où le public nous applaudit chaleureusement. J’entends des « Quelle jolie famille », « C’est beau », « Bravo » mais je ne les écoute que d’une oreille profitant pleinement de ces quelques mètres magiques. Une petite pensée pour mon ange gardien qui m’a encore transmis force et courage et je tombe dans les bras de ma chérie toute aussi émue que moi. C’est  terminé, j’ai bipé le dossard pour la dernière fois au bout de 15h17mn19sec et une 173ème place. Je suis heureux et fier de ce que j’ai fait, des ressources que je suis allé chercher, de la force que j’ai dû trouver…

Les instants qui suivent la course sont magiques… Ma maman, en larmes, qui me serre dans ses bras, les félicitations chaleureuses de Benoît, l’excitation d’Erwan et Daan fiers d’avoir fini avec leur papa. Il y a aussi et surtout les mots, l’attention, la tendresse et même une part de fierté dans les yeux de celle qui partage ma vie et sans qui tout cela ne serait pas possible. Elle se dit fière de moi, mais elle peut avant tout être fière d’elle car, sans tous les sacrifices qu’elle accepte, je ne serais pas aujourd’hui un Ultra runner !!!

Grégory De Doncker

3 réaction à cet article

  1. Bravo à toi, mon ami…
    Prends bien le temps de récupérer et à bientôt sur les chemins.

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  2. bonjour et merci pour votre récit, beaucoup d’émotions partagées! souffrir pour du bonheur à la fin, il n’y a que dans le sport que l’on peut vivre ca à chaque épreuve.
    cordialement.

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    • Merci d’avoir pris le temps de me lire.
      Je partage complétement votre analyse le sport nous permet – à nous personnes ordinaires – de vivre des aventures extraordinaires

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