Au coeur de la CCC avec Grégory, le 31 août 2012

Heureux de mon voyage

Après trois ans de préparation, Grégory De Doncker est venu à bout de son objectif : la CCC 2012.

CCC 2012 Greg De Doncker

Il m’est souvent difficile de trouver l’amorce de mes récits et c’est un peu plus vrai cette fois. Mettez-vous à ma place… je dois mettre noir sur blanc le résultat de trois années de travail. Trois années où chaque footing, chaque entraînement et chaque compétition ont été courus en ne pensant qu’à ce week-end autour du toit de l’Europe.

Après un bon début de saison, tout bascule fin juillet… Je commence par une entorse de la cheville gauche et enchaîne sur un week-end choc désastreux  qui va me faire entrer dans une phase difficile psychologiquement. Mon déficit de confiance est criant. Les vacances en famille et la confiance de mes proches seront une excellente bouffée d’oxygène, sans pour autant que je parvienne à chasser totalement le doute qui me ronge.

En plus de cela, la crainte d’une météo difficile se précise de jour en jour.

Deux tenues complètes de rechange m’attendront donc à chaque ravitaillement (merci à Patou et Régis) où l’assistance est autorisée. Il sera important de pas trop s’y attarder afin d’éviter les coups de froid.

Après un départ de La Chapelle à 4h30 du matin, une pause sur l’autoroute me donne un petit aperçu du menu de la journée : froid et humidité ! Je prends la (sage) décision – ou le risque c’est selon – de courir avec la veste Gore-Tex.

7h30, retrait du dossard, contrôle du sac et direction l’Italie où, ô miracle, le soleil nous attend. La surprise sera néanmoins de courte durée. Très vite, les nuages passent le Mont-Blanc et apportent leurs premières gouttes sur Courmayeur.

9h, nous avons retrouvé, non sans joie, Philippe et Marie-Jo. Le briefing ne se montre pas rassurant. Je sais déjà que la course se fera sans la Tête de La Tronche et la Tête aux Vents, mais je respecte aussi les consignes de Catherine Poletti (directrice de course) en enfilant le pantalon d’hiver et ma paire de gants la plus efficace.

Après avoir embrassé mes fidèles accompagnateurs, je prends place dans le premier SAS, à proximité de la ligne. Je me sens détendu, prêt, impatient… Je me refais une dernière fois mon plan de course que je résume en deux règles d’or : ne pas s’occuper des autres concurrents et arriver à Champex le plus frais possible.

Le compte à rebours, en italien, me fait sortir de ma coquille… Quatro, Tre, Due, Uno…. Et c’est parti… Je cherche les copains, dans ce public dense et bruyant… en vain. Je n’y crois déjà plus quand j’entends mon Patou hurler mon nom dans la foule. Je lève les yeux, il est perché sur un lampadaire, c’est énorme… Le regard que nous échangeons sera mon starter. Ca y est, la course peut démarrer.

Je profite des premiers kilomètres dans les rue de Courmayeur. L’ambiance est magique, il y a du monde partout, les commerçants sont sortis, le son des cloches se mêle aux mains qui claquent en cadence. Parfois, je croise un regard rempli de respect et d’encouragements. Quel bonheur d’être là ! Un anonyme du peloton traité comme un véritable champion.

La pluie a cessé – enfin je pense – et j’ai très chaud. La densité du public diminue au fur et à mesure que la route s’élargit. Je marche depuis quelques mètres et j’hésite à imiter certains coureurs qui se découvrent. Le bitume laisse place à la première grimpette de la journée. Le peloton s’étire quelque peu dans cette pente douce que certains passent en courant. Nous quittons la large piste pour la première partie délicate qui nous emmène au refuge Bertone, directement, puisque nous ne passons pas par la Tête de la Tronche.

Je trouve mon rythme et, fidèle à mon plan de course, je fais abstraction des autres qui me doublent et me focalise sur ma course. Je jette un œil au lacet précédent et constate que les écarts commencent à être conséquents. Je pense alors être en queue de peloton du premier SAS.

Au passage au Refuge Bertone (1h), je ne m’arrête pas, je suis chaud et j’ai envie d’avancer un peu.

CCC 2012 Greg De DonckerJ’entre alors dans l’une des parties que je redoutais le plus. 7 km sans difficulté majeure et un profil plutôt roulant, grisant, dans lequel il ne faut surtout pas s’emballer. La température a nettement baissé et le vent qui nous fouette le visage rend la progression difficile. A cet instant, ma seule inquiétude est cette douleur au ventre qui, pendant l’effort, me gêne particulièrement. Je parviens néanmoins à ne pas me focaliser dessus.

Au pied du Refuge Bonnatti, la neige s’invite à la fête. Le vent n’a pas cessé et c’est une véritable tempête qui s’abat sur nous. La progression nécessite énormément d’énergie et c’est un grand soulagement que de retrouver le ravitaillement. Un coca, une banane, un sourire aux bénévoles et je repars.

S’il y a eu une petite accalmie qui m’a permis de contempler de jolis sommets enneigés entre deux nuages, il pleut maintenant sans discontinuer. La descente vers Arnuva, très grasse, met à l’épreuve la maîtrise de la glisse. A ce jeu-là, je me débrouille plutôt pas mal. Je trouve parfaitement mes appuis et je conserve toute ma lucidité.

Le bruit du ravitaillement, entre cris et cloches, fend le silence de la montagne. Le premier rendez-vous avec les copains se profile et je suis très heureux de les retrouver. L’arrêt à Arnuva sera rapide. Juste le temps de remplir la poche à eau, d’attraper quelques morceaux de banane, de chocolat et de me réchauffer le corps avec un bol de soupe. A la sortie, l’échange avec Patou et Régis, aussi bref soit-il, fait du bien à la tête car, physiquement, je suis plutôt dans une bonne dynamique.

Il est temps de s’attaquer au toit de la course avec le Grand Col Ferret et ses 2 537m (5 km et 800m D+), passage obligé pour rejoindre le second pays de la journée, la Suisse.

La première rampe, à la sortie du ravito, est déjà impraticable. La trace n’est qu’un torrent de boue et les bas-côtés, larges et herbeux sont plus proches de la patinoire que des alpages. Côté météo, à cette altitude, la neige a naturellement remplacé la pluie.

Malgré tout, je conserve une bonne cadence, je glisse peu et les concurrents qui me doublent se font rares. Peu à peu le chemin se transforme en single pentu mais régulier. Le vent fouette la neige contre mon visage, j’ai les yeux rivés sur le sol, protégé par la visière de la casquette. Je suis très vite contraint de supporter l’inconfort de la capuche tellement le froid me glace les oreilles.

Christophe, un Belge, entame alors la conversation. De ce fait, nous atteignons le sommet du grand Col Ferret sans trop de difficulté (1h10 pour l’ascension). Suivant scrupuleusement la consigne de la direction de course, je bascule, sans m’arrêter au sommet, dans la longue descente vers La Fouly.

Une fois à l’abri, je prends le temps de me ravitailler. Je croise de chaleureux bénévoles et reprends doucement la course. J’évolue à une bonne cadence, mes quadriceps ont conservé de la souplesse et le chemin ne montre pas de piège insurmontable.

Une petite remontée imprévue avant la Fouly me fait mal et c’est non sans joie, que je retrouve le ravitaillement. Je cherche les copains, en vain… Je ne saurai que plus tard qu’ils ont été bloqués par la circulation. Il fait froid et je ne tarde pas avant de repartir.

J’éprouve des difficultés à trouver mon rythme dans la fin de la descente. La remontée vers Champex, que je n’aurais jamais dû négliger, voit arriver mon premier coup de moins bien. Je parviens tant bien que mal à me recentrer sur ma course, mais c’est plus entamé que voulu, que je parviens au ravitaillement.

J’entends les cris de Patou et Régis fendre la foule toujours aussi nombreuse autour des points d’assistance. Cerise sur le gâteau, Marie-Jo et Philippe sont à leurs côtés. Quelle chance d’être aussi entouré !

Je prends le temps de m’asseoir (une première depuis 9h ce matin) et je savoure ma soupe chaude et ma banane. Marie-Jo m’apprend que je suis à une surprenante 236ème place à La Fouly, ce qui, dans ma logique, signifie que les abandons sont nombreux. Les mains au sec, le corps réchauffé et le moral regonflé à bloc, je pars pour ma seconde course de la journée. Patou et Régis m’accompagnent le long du lac avant de me laisser seul poursuivre mon voyage.

CCC 2012 Greg De DonckerAu pied de la montée sur Bovine, je double Pierre-Yves, un Suisse rencontré le matin à la remise des dossards, qui m’emboîte le pas. Nous faisons connaissance alors que les pourcentages s’accentuent. Il connaît le coin et ça m’aide. L’ascension est courte (moins de 5 km) mais nous fait remonter à 2 000 m d’altitude. La pluie, qui n’a pas cessé depuis des heures, rend le chemin glissant et les appuis sont délicats dans cette montée très technique. A l’arrivée de la neige, je baisse la tête, pour me protéger le visage, tout en tentant de respirer convenablement sous cette capuche qui m’étouffe. Le son des cloches me fait lever la tête. Une étable se dresse devant moi, dans laquelle il y a, ô grande surprise, un ravitaillement. Champex et sa ferveur me semblent à des années lumières de là. Je m’assois et me brûle avec la soupe, sans que la sensation soit désagréable. Autour de moi, dans cet espace confiné, tout le monde est marqué par la fatigue et le froid. J’hésite à enfiler le sur-pantalon mais, je ne sais pour quelle raison, je m’en dissuade. Je repars, non sans remercier les bénévoles à la disponibilité sans faille.

Je termine l’ascension dans des conditions apocalyptiques. La neige dépasse les 10 cm et le chemin n’est plus qu’une succession de flaque et de gadoue. Je me lance dans la descente, je n’ai qu’une idée en tête, quitter la neige pour, enfin, ôter cette capuche qui m’étouffe de plus en plus. Je suis surpris par le niveau de lucidité que je conserve, alors que je suis rentré dans ma dixième heure de course. Mes appuis sont sûrs, je maîtrise glisse et vitesse, je me sens aérien. Je cours là où d’autres marchent et je cours vite !

Je retrouve Régis et Patou, qui commencent à fatiguer, à Trient, où j’ai confirmation que nous ne remonterons pas à la Flégère. Je prends le temps de changer les gants et de me ravitailler avant de chausser bonnet et frontale pour une nouvelle course. Si vous ne connaissez pas la solitude du coureur d’ultra, je peux vous dire que, dans ce que je vis à cet instant de la course, il y a tout : l’inquiétude, la fatigue, la lassitude, toutes les émotions négatives regroupées sur un seul et même endroit. Je traîne ma peine sur les 1 000 m de D+ qui doivent me mener aux Chalets Catogne. Je n’y suis plus, je décroche, je n’ai plus envie… Les concurrents qui me doublent, si peu nombreux soient-ils, sont sur une autre planète, des spectres à la lumière posée sur le front. J’essaie de trouver le réconfort dans des images positives mais elles ne restent pas. Je parle à papa, me lance le « Tu l’as bien voulu » de ma chérie mais les mètres ne passent pas, 1 700, 1 800, 1 900… c’est long et ce, malgré une vitesse ascensionnelle supérieure à 600m/h. Mais c’est dans la tête. Certes, la pente est terrible et la neige a une nouvelle fois remplacé la pluie, mais mes muscles me font mal depuis tellement longtemps que je m’y suis habitué, c’est le mental qui guide et je sens que peu à peu, le mien, aussi solide soit-il, s’effrite quelque peu.

Au sommet, à 2 000m d’altitude, les bénévoles et leur immense feu de bois, peu abrités par la tente qui leur sert de refuge en cette tempête, ont une banane du tonnerre. C’est énorme, indéfinissable, unique et ça me fait un bien fou.

J’attaque la descente, avec deux compagnons pour commencer, puis, trouvant peu à peu mes marques dans cette obscurité détrempée, je me retrouve seul. J’entre dans Vallorcine sous les acclamations d’un public de moins en moins nombreux…

Il est 22h20, il fait nuit noire. Je retrouve Patou et Régis parmi la foule. Ils ont toujours le sourire mais nous n’échangeons que très peu à cet ultime rendez-vous avant Chamonix. Je me ravitaille, attrape le dernier bidon préparé par le coach et reprend la route vers Le col des Montets.

J’atteins le sommet sans avoir trop entamé mon capital ressources et je me lance dans l’ultime descente sur une bonne foulée. Je ne m’arrête que quelques secondes à l’ultime ravitaillement d’Argentière. Plus que 10 km et l’ultime rencontre de la journée : Roberto, un Italien avec qui je fais un petit bout de chemin.

Le départ est cassant et je ne parviens pas à garder un rythme constant. Le chemin devient ensuite plus roulant, j’ai perdu Roberto et il fait très sombre dans les bois où je suis définitivement seul. Le temps me semble long, je me change les idées tout en restant concentré sur mes pas car le chemin reste délicat. Je doublerai deux concurrents avant qu’au détour d’un tunnel, des bénévoles m’annoncent le dernier kilomètre.

La lumière se fait alors de plus en plus présente, je longe l’Arve et le village expo, un virage à droite, puis à gauche… La rue piétonne… Patou et Régis hurlent dans la nuit chamoniarde… Leurs voix me semblent venues d’ailleurs, ils me suivent, crient, me félicitent mais je ne suis pas vraiment avec eux. Je n’ai aucune notion de temps, d’heure voire même de lieu. Je suis parti depuis trop longtemps, je n’ai plus de repères, je ne suis pas encore sorti de ma course. Je détache mes bâtons pour saluer, comme à mon habitude, mon ange gardien, avant que la ligne d’arrivée ne se dresse fièrement devant moi ! Le public m’applaudit chaleureusement tandis que je reçois les félicitations de Michel Poletti. Je m’arrête, enfin, après presque 15h d’effort. Les sensations sont bizarres, il faut un certain temps à mon esprit pour imprimer que tout est bien fini.

Pas de larme cette fois à l’arrivée. Pas de soulagement particulier non plus. Je suis simplement heureux de mon voyage.

Je suis finisher de la CCC ! Trois ans de travail pour en arriver là. Tronquée ou pas, cette édition restera dans les annales, comme dantesque. Je suis fier de moi (241ème) mais, au-delà de la performance, ce qu’il y a de plus important à mes yeux à cet instant c’est que, en terminant cette course, je rends beaucoup de gens heureux autour de moi.