Le trail est une discipline d’endurance. ENDURANCE, le mot fait peur et cette qualité semble réservée aux anciens, alors que la vitesse serait l’apanage des jeunes. Si les pelotons de trail ont une moyenne d’âge élevée (souvent supérieure à 40 ans), est-ce par manque d’aptitude des jeunes aux disciplines aérobies, par défaut de motivation pour les courses au long cours, ou simplement parce que les trails longs et ultras requièrent une maturité difficilement compatible avec la jeunesse ?

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Et Kilian succéda à Marco

Jusqu’en 2007, il était habituel et facile de penser qu’un âge raisonnable était indispensable à la performance au long cours. Le doublé de Marco Olmo au Mont Blanc a même enterré définitivement les débats, faisant triompher la fibre lente et rouge aux dépens de sa consœur blanche et impétueuse. Pis encore, le trail dans sa version ultra ne devenait-il pas un sport d’anciens, de randonneurs rapides et infatigables, de tortues stratégiques qui avec abnégation et sagesse finissent toujours par venir à bout des jeunes lièvres aux courses rapides, désordonnées et courtes ? Il y a un peu de vérité dans tout cela mais également de jolis pièges. Tout d’abord parce que l’italien de Robilante est un homme d’exception, venu sur le tard à la compétition, et dont la maturité sportive a attendu la soixantaine pour se révéler. Là où beaucoup ont cru voir un original, un ermite, les plus attentifs ont vu un analyste, un professionnel à la recherche de la perfection dans les moindres détails. Ensuite parce que l’année suivante, 2008, va voir un gamin irrespectueux de 40 ans le cadet de Marco, triompher avec une facilité déconcertante en prouvant à tous qu’endurance et jeunesse peuvent faire bon ménage. Mais prenons garde encore une fois car tout comme Marco Olmo, Kilian Jornet est un athlète au cursus exceptionnel, dont la modélisation est impossible. Autres détails étonnants, les 2 vainqueurs pratiquent le ski alpinisme, courent sans bâton et avec une paire de chaussures légères, bref tout le contraire des pratiques conseillées alors.

Mais revenons à l’endurance que nous pouvons déjà dissocier de l’âge. D’un point de vue physiologique, l‘endurance est la capacité à maintenir un effort d’intensité faible à modéré pendant un temps relativement long, que l’on situe généralement au-delà de 20 minutes. Vu sous cet angle, rien de bien stimulant pour la jeunesse ! L’endurance met en jeu essentiellement la filière aérobie. Rappelons qu’en athlétisme, les courses de fond, celles-là mêmes qui nécessitent de l’endurance, commencent au 5000m et que le marathon correspond au grand fond. En deçà, pour les épreuves de 800, 1500 et 3000m, on parle de ½ fond, même si la filière aérobie est encore très sollicitée (40% sur 800m, à 85% sur 3000m).

L’endurance est caractérisée par un équilibre entre l’apport en oxygène et son utilisation au niveau des cellules. C’est l’activité physiologique la plus naturelle pour l’individu et elle peut être considérée comme un des meilleurs indicateurs de la condition physique. L’endurance et son développement sont la base d’une multitude de pratiques physiques et sollicitent favorablement l’épanouissement des grandes fonctions vitales. C’est pourquoi elle est récurrente dans tous les programmes d’éducation physique et sportive.

Pour aller plus loin, les physiologistes l’ont mise en équation. Péronnet et Thibault (1987) ont défini un Index d’Endurance (IE) pour normaliser cette qualité.

Concrètement, l’endurance devient  la fraction de VO2max ou de VMA que l’athlète peut tenir sur une durée donnée. De 2 athlètes, le plus endurant est celui capable de tenir la fraction la plus élevée de sa VMA sur une distance ou une durée donnée.

En trail, on constate souvent que des athlètes issus de la route et de la piste, avec des VMA élevées, ne parviennent pas à performer sur 40 km et plus. C’est parfois en raison d’un index d’endurance trop faible, mais pas seulement bien entendu : le coût énergétique, la technique, la motivation … sont également déterminants. Pour comparer l’endurance de 2 athlètes, on regarde la décroissance de leur vitesse en fonction du temps. Elle est rapide de 6 à 30mn, puis elle est plus lente et linéaire de 30mn à l’infini.

Mais revenons à nos jeunes et voyons comment se manifeste l’endurance chez eux.

 

Puissance et gloire

L’aptitude aérobie d’un individu, donc son endurance, s’exprime en réalité sous deux formes : la puissance maximale aérobie (PMA) et la capacité maximale aérobie (CMA).

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La puissance maximale aérobie (PMA) est habituellement déterminée en mesurant la consommation maximale d’oxygène (V02 Max) du sujet. Exprimée en litre par minute, le V02 max augmente progressivement avec l’âge pour les deux sexes. Avant la puberté, elle est assez semblable chez les filles et les garçons.

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A partir de la puberté, la PMA stagne chez la fille tandis qu’elle augmente chez le garçon jusqu’à l’âge de 18 ans en moyenne. L’augmentation plus importante chez le sujet masculin au stade pubertaire est en réalité associée à l’accroissement plus marqué de la masse musculaire, le tout sous contrôle hormonal. Ceci se traduit par une demande accrue en 02, lors d’un effort intense.
Exprimée de façon normalisée, (V02max par rapport au poids corporel ou au poids maigre), le V02 max n’est pas réellement différent chez le garçon quel que soit l’âge. Une très légère augmentation pendant la croissance est parfois rapportée par certains auteurs. Par contre chez la fille, le V02max normalisé diminue progressivement au rythme moyen de 2% par an.
La comparaison entre les sexes montre qu’avant 10 ans, la PMA n’est pas très différente lorsqu’elle est normalisée en fonction du poids total ou mieux encore en fonction du poids maigre. Les différences s’annulent totalement lorsque les résultats sont rapportés au seul volume des membres inférieurs.

 

La Capacité maximale aérobie

La capacité maximale aérobie (CMA) est la quantité totale d’énergie qui peut être fournie par la filière aérobie. Lors d’un exercice d’intensité donnée, celui-ci pourra être poursuivi d’autant plus longtemps que le sujet met en jeu une fraction importante de sa filière aérobie.

Un apport énergétique trop important via la filière anaérobie lactique aura pour conséquence, à cause de la production d’acide lactique et la modification de pH intracellulaire qui en résulte, de limiter la durée de l’effort. Or, on a pu montrer que pour un niveau d’intensité comparable, la lactatémie sanguine et musculaire est plus faible chez l’enfant que chez l’adulte (Eriksson 1972). Cette constatation, qui a été confirmée par résonance magnétique nucléaire (Zanconato et al. 1993), semble en réalité liée à une faible activité de certaines enzymes clés de la glycolyse chez l’enfant prépubère, à savoir la Phosphofructokinase (PFK) et la Lactate Déshydrogénase (LDH) (Eriksson et al. 1973 ; Haralambie 1982).
L’enfant est donc physiologiquement bien adapté pour des efforts en endurance. II possède une répartition en fibres musculaires lentes et rapides similaire à celle de l’adulte sédentaire.
Par contre, l’enfant a une moins bonne économie de course que l’adulte (Rowland 1990) mais elle s’améliore progressivement au cours de l’enfance et de l’adolescence (Krahenbühl &Williams 1992).

 

Stimulation-adaptation

La majorité des adaptations rencontrées chez l’adulte se retrouvent également chez l’enfant pendant la croissance, comme l’augmentation du volume cardiaque, de la capacité vitale et de la PMA. L’interruption de l’entraînement induit une diminution de la PMA qui raugmente dès la reprise de la pratique sportive. Si l’intensité d’effort à l’entraînement est suffisante, un accroissement de 10 à 20 % du V02 max est habituellement rapporté chez le jeune pré pubère après une période d’endurance de 2 à 4 mois (Rowland 1990).
Au niveau musculaire, l’entraînement en endurance détermine des adaptations morphologiques et biochimiques. L’ensemble des adaptations à l’endurance se traduit, à l’effort modéré, par une plus grande contribution des lipides à la production énergétique totale et donc par une économie dans l’utilisation du glycogène musculaire (Rieu 1988). Parallèlement, la surface de section des fibres de type I et IIa s’accroît.
II est intéressant de souligner que ces adaptations sont transitoires, et donc bien dues à un effet d’entraînement, puisqu’elles sont annulées quelques mois après l’interruption de la pratique sportive.

 

Endurance oui, conditions difficiles non

Divers travaux ont recherché la période la plus propice au développement du métabolisme aérobie. Si les avis sont assez partagés, c’est probablement parce que les auteurs se sont référés à l’âge chronologique. L’effet optimal d’entraînement se situe autour du pic de croissance, c’est à dire en pleine poussée pubertaire (12 ans chez les filles et 14 ans chez les garçons) mais la pratique de l’endurance se justifie à tout âge et il convient de débuter précocement cette activité puisqu’elle constitue la base de la condition physique et de la santé en général (Astrand & Rodahl 1986). II est toutefois impératif de rester dans des limites de contraintes mécaniques et thermiques raisonnables. En effet, si l’entraînement aérobie ne présente aucun risque majeur chez le sujet sain, il convient d’être prudent lorsque l’enfant est engagé dans des épreuves de longue durée qui se déroulent dans une ambiance chaude, la thermolyse sudorale étant nettement plus faible chez l’enfant (Rowland 1990). Dans de telles conditions, une hyperthermie peut survenir plus rapidement que chez l’adulte. II faut donc être prudent et assurer un apport hydrique suffisant ainsi qu’une protection vestimentaire adéquate.
A long terme, un autre risque de l’entraînement en endurance est l’apparition de lésions ostéo­articulaires. Ces accidents apparaissent fréquemment lorsque de jeunes enfants pré pubères sont engagés dans des d’efforts exagérés, de très longue durée et fréquemment répétés.

 

A l’école de Kilian ?

Comment développer l’endurance chez les jeunes ? Encore une fois, les études physiologiques nous montrent que l’amélioration de VO2 max par l’entraînement dépend à la fois de la durée,Jeunes de l’intensité et de la fréquence des séances. Plus précisément, il ne semble pas nécessaire de commencer l’entraînement de VO2 max trop tôt puisque l’effet optimal d’entraînement se produira pour la fille vers 12 ans et 14 ans pour le garçon. On sait aussi que VO2 max est limité par le potentiel génétique individuel et que son amélioration n’est possible que si l’entraînement présente un niveau d’intensité qui n’est pas forcément compatible avec l’aptitude moyenne des adolescents. Pour la capacité aérobie, c’est la trop faible fréquence des séances à l’école qui ne favorise pas la survenue d’adaptations durables.

Les conséquences pratiques dans le but d’améliorer l’endurance des jeunes sont :

Favoriser la multiplicité des pratiques à dominante aérobie (mais pas seulement) chez les enfants pré-pubères, sans imposer de contraintes temporelles. Développer au besoin les habiletés techniques et mentales, mais uniquement par le jeu et la découverte. Il faut stimuler le jeune, lui donner envie. Répéter inlassablement des tours de piste ou de préau est le meilleur moyen de dégoûter les enfants de l’endurance. Marche en montagne ou à la campagne, vélo, VTT, course d’orientation, raquettes, ski de randonnée … sont autant d’activités dont l’endurance est la base sans en être l’enjeu. La notion de performance doit rester subjective, celle du plaisir doit être première.

Une fois le pic de croissance dépassé (et donc le dimorphisme sexuel respecté), on peut mettre en place des activités destinées à développer directement la PMA de chacun. L’endurance (côté CMA) continue à se développer avec toutes les précautions évoquées plus haut, et toujours dans le plaisir de la découverte de soi-même et de son environnement.

Alors, oui, le trail a une place énorme à jouer dans l’accessibilité des jeunes à l’endurance, et sa pratique, sur des distances progressives, n’est pas contre-indiquée, bien au contraire. On voit bien aujourd’hui avec des coureurs comme Erik Clavery, Andy Symonds, Fabien Antolinos, Xavier Thévenard ou Julien Rancon, que vitesse et endurance ne sont pas incompatibles tout comme force et endurance ne sont pas incompatibles. Très jeunes, ces coureurs ont développé aussi bien leur capacité maximale aérobie que leur puissance maximale aérobie ; et parce qu’ils ont su respecter à l’entraînement comme en compétition les principes de progressivité, spécificité, complémentarité et récupération, ils continuent à progresser et performer du trail court à l’ultra.

Outre Kilian, on a vu en 2013 l’américain Dakota Jones (23 ans) remporter la Transvulcania réunissant quasiment tout le gratin mondial du trail. Et beaucoup d’autres jeunes exploitent pleinement leur potentiel à un âge que l’on croyait auparavant impropre à l’endurance. Alors, pour répondre à nos questions introductives : OUI, on peut être jeune et endurant tout aussi bien que jeune et rapide ou jeune et fort. Mais jeune ne veut pas dire toujours inexpérimenté, tous les coureurs cités plus haut ayant une longue expérience dans une ou plusieurs disciplines aérobies. Maintenant, est-ce que courir par-delà les montagnes de jour comme de nuit est une source de motivation et de désir pour les jeunes ? C’est peu probable tant il semble plus facile de se projeter sur un sport médiatique et explosif comme le football ou le ski. Ainsi, comme nous l’avions précisé dans notre dernier article sur les jeunes et le trail, il faut susciter l’envie en créant des écoles de trail et des teams de jeunes, encadrés par des professionnels.

Bibliographie

Armstrong, N. & Welsman, J. R. (1994). Assessment and interpretation of aerobic fitness in children and adolescents. In J.O. Holloszy (Ed.), Exercise and Sport Sciences Reviews, vol. 22 (pp. 435-476), Baltimore : Williams & Wilkins.

Falgairette, G. (1989) Evolution de la puissance maximale aérobie de l’enfance à l’âge adulte : influence de l’activité physique et sportive. Revue STAPS, 10, 43-58.

Léger, L. (1996). Aerobic Performance. In D. Docherty (Ed.), Measurement in Pediatric Exercise Science (pp.183-223). Canadian Society for Exercise Physiology, Champaign, IL. : Human Kinetics.

Rowland, T. W. (1996). Developmental exercise physiology., Champaign, IL. : Human Kinetics.

Van Praagh, E. (1990). Evolution du métabolisme aérobie et anaérobie au cours de la croissance : étude de la littérature. In R. Pfister. Activités physiques et sportives, efficience motrice et développement de la personne, (pp. 291-306). Paris : Editions AFRAPS.

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