Un jogging à Agra, joyau du Uttar Pradesh

Récit d'un Jogging hors du commun par Ignace Manca

Connue pour son joyau, le Taj Mahal, la ville d’Agra est située sur la bordure orientale du Rajastan, un des Etats les plus vastes de la confédération indienne. La température caniculaire qui y règne en juin, avant l’arrivée de la mousson, incite à adopter les usages de ses habitants : se lever avant l’aube. C’est ce que j’ai fait, non pas comme eux pour aller vaquer à des occupations indispensables à la vie mais pour le plaisir de courir. Je n’ai pas été déçu.

Jogging en Inde

Malgré son statut dû à la présence du Taj Mahal, mondialement connu et classé au patrimoine mondial, Agra n’est pas la plus grande ville de l’Inde, loin s’en faut. Avec ses 5 millions d’habitants, elle figure loin derrière la capitale politique New Delhi et ses 14 millions d’âmes. Ce qui les rapproche, c’est la densité de la population et l’activité fébrile qui y règne. Et la température, heureusement atténuée en ce matin de juin par le violent orage qui s’est produit la veille, annonciateur d’une mousson que tous les Indiens attendent avec impatience après huit mois de sécheresse.

C’est donc dans une atmosphère saturée d’humidité mais dans une relative fraîcheur que je me mets en route alors que la pénombre est, sans transition – tropiques obligent -, remplacée par un jour franc et que le soleil perce les nuages au ras de l’horizon. Mon passage dans le hall de l’hôtel en short et en tee-shirt chaussé d’Adidas détonne et étonne les vigiles qui en gardent l’entrée. Même surprise à la sortie du complexe hôtelier sauf que je sens une pointe de respect, sinon d’envie, chez les deux gardiens de la porte qui donne sur la rue. Je choisis de partir vers la droite à contre sens d’une circulation déjà très dense. Il est en effet plus facile d’anticiper le comportement fantasque des Indiens, certains juchés sur des engins d’un autre âge, quand on leur fait face plutôt que quand on leur tourne le dos.

Ce n’est pas la cohue de la veille. Mais nombreux sont ceux qui se rendent vers une destination à pied (parfois chargés d’un invraisemblable Jogging en Indefardeau), en cyclopousse, en moto, tirant une charrette à bras ou embarqués dans un tuk-tuk bruyant et polluant. Nombre d’enfants déambulent ou jouent malgré l’heure matinale. La rue se partage également avec de nombreux chiens paisibles, des écureuils rayés et elle héberge les inévitables vaches sacrées à la recherche de nourriture qui profitent des vastes flaques d’eau formées par les  pluies diluviennes de la veille pour se désaltérer.

C’est dans cet environnement haut en couleurs que je tente de me construire une foulée régulière et si possible élégante, mon corps protestant contre l’heure matinale mais acceptant de s’échauffer progressivement. La rue est rectiligne sur une bonne longueur et c’est heureux car je subodore que le danger est grand de se perdre, les noms de rues étant aux abonnés absents. Je suis un peu asphyxié par des relents de toute sorte et le taux d’humidité élevé mais je sais que, bientôt, tout rentrera dans l’ordre. Je dois faire particulièrement attention à l’endroit où je pose mes pieds car les obstacles sont nombreux sur ce qu’on aurait tort d’appeler un trottoir et qui, pourtant, avait vocation à l’être.

La densité de la foule ne me contraint pas à ralentir

Je prends rapidement la décision de courir directement sur les bords de la chaussée. Et mon allure s’en ressent positivement. La foule est au mieux indifférente, parfois souriante et, quelques rares fois, un peu réprobatrice. Sa densité n’est pas un problème, car je peux anticiper et ainsi garder une bonne vitesse. Je commence à transpirer abondamment malgré un vent qui se lève en bourrasques me faisant craindre l’arrivée prochaine de la pluie. Je m’applique à bien respirer par le nez, mais j’ai déjà la bouche sèche. Inspirer par le nez n’a pas que des avantages même si par moments l’odeur de la fleur de frangipanier vient chatouiller agréablement les narines. C’est bien souvent des fumets bien moins ragoûtants qui assaillent mon odorat peu habitué à de tels contrastes. Ce qui me frappe tout de suite, c’est le passage sans transition d’hôtels de luxe – avec leurs vigiles, leurs jardins tirés au cordeau et arrosés en permanence où les arbres et les fleurs abondent – à des bidonvilles crasseux et surpeuplés. Les baraquements, vaguement recouverts de bâches en plastique noir, ont souffert de la violence de l’orage de la veille même si leur implantation en hauteur les a mis à l’abri des inondations dont les restes sont encore visibles dans les nappes de boue et les flaques résiduelles.

Jogging en IndeLes échoppes sont déjà ouvertes qui arborent de grandes affiches aux couleurs de Coca Cola, de Pepsi voire, sans que cela ne pose apparemment de problème… des deux. Le congrès d’un parti politique vient d’avoir lieu dans la ville et affiches, drapeaux et flyers colonisent chaque endroit disponible. Je passe bientôt devant un marché aux fruits et légumes au désordre indescriptible : vendeurs et acheteurs se disputant les nombreux tuk-tuk qui réagissent à coups d’avertisseurs sonores, les uns pour  débarquer leur cargaison, les autres pour la faire prendre en charge. Certains véhicules sont manifestement hors d’état de fonctionner et font l’objet de soins qui paraissent bien sommaires, moteurs ouverts, levés par des cricks et parfois par des hommes spécialement costauds.

Un échauffement à 10 km/h

Au bout de 16 minutes, je parviens à un rond-point et je me retourne pour bien identifier la rue que j’aurais  à emprunter au retour. Une affiche publicitaire indique la présence de notre hôtel et annonce la distance qui me sépare de lui : 2,5 km. Cela me paraît cohérent avec la vitesse de 10 km/h que j’ai dû adopter en phase d’échauffement. Je prends à droite le long d’un parc verdoyant séparé de la route par une haute grille. Ici, un trottoir a été élevé et il est rarement emprunté… sauf par des familles de singes à l’agilité remarquable, qui semblent faire bon ménage avec les écureuils rayés dont la vivacité et les bonds m’impressionnent.

Je longe bientôt un micro temple hindou auprès duquel un point d’eau a été aménagé pour permettre aux fidèles de faire leurs ablutions. Au bout de 25 minutes, j’atteins les murailles du Fort Rouge. Leur hauteur (une vingtaine de mètres) dégage une impression de force et de majesté qui devait faire réfléchir les plus audacieux des conquérants. A l’époque de sa splendeur, la présence des soldats sur les remparts et la solidité des portes devaient diviser le monde en deux castes : ceux qui dormaient bien à l’abri de sa sécurité et ceux qui devaient se contenter d’un gîte précaire hors les murs.

Pratiquement en face de l’entrée, au bord d’un no man’s land, un grand portique rose attire mon attention : c’est le fronton d’un temple hindouiste. A proximité, un enchevêtrement de cases marque l’habituel bidonville dont les habitants sont les bienvenus au temple. Je progresse d’une foulée maintenant plus ample le long du fort et dans une foule maintenant très dense. Des échoppes bon marché se succèdent dans lesquelles des Indiens prennent leur « tchai » brûlant et mangent avec un plaisir ostensible des beignets dégoulinants d’huile posés dans des coupelles en fer blanc.

Le Fort Rouge continue de nous surplomber alors que je comprends la raison de cette densité de population quand je remarque la présence Jogging en Inded’une gare ferroviaire. Et bientôt, l’agitation est à son comble. Entre ceux qui se précipitent à l’intérieur, ceux qui essaient de se sortir de la nasse, les camions qui viennent livrer et ceux qui prennent en charge la marchandise, le mouvement ressemble à un désordre moléculaire. Des dizaines de tuk-tuk attendent ou déposent des clients. Certains ont chargé tellement de gens que l’on se retrouve en présence de véritables transports en commun. Dans cette foule affairée, les femmes en sari de couleur impriment une touche de gaieté bien involontaire.

Des familles de singes « trop humains »

A ma droite, je pénètre dans ce qui semble être un jardin. Des dizaines de personnes y ont, semble-t-il, passé la nuit. Ils se lèvent et font leur toilette. Ils vivent de concert avec des familles de singes pas farouches du tout. Les petits ne sont pas les moins agiles qui grimpent avec une facilité déconcertante aux barreaux des grilles avant de se laisser glisser jusqu’en bas comme sur un toboggan vertical. Difficile de ne pas être anthropomorphe devant ces visages souriants. « Trop humains », dirait Donald Westlake.

Je me résous à faire demi tour, l’heure passant. Je continue de progresser dans l’indifférence générale. Seuls quelques conducteurs de tuk-tuk me hèlent pour m’inciter à abréger ma course et avec l’espoir d’en engranger une. Quelques enfants qui pratiquent une sorte de base-ball dans un terrain vague s’arrêtent de jouer pour me regarder passer. Ma foulée se déploie et le vent de face qui s’est levé m’aide à trouver la chaleur plus supportable.

Une fois de plus, je suis frappé par la différence de perception que l’on ressent à l’aller et au retour sur un même parcours. Des détails s’imposent dans le paysage, que j’avais complètement zappés à l’aller, me faisant douter de la pertinence du choix de la route. Me voici au rond-point. Je dois faire triplement attention : ne pas me faire percuter dans cette circulation devenue très dense ; ne pas plonger mes chaussures dans une immense mare de boue qui s’est formée à un carrefour et, enfin, trouver la bonne voie, celle qui me ramènera à mon hôtel à 2,5 km de là.

Je longe à nouveau le marché, de l’autre côté de la route cette fois-ci. L’activité a déjà décru. Les grossistes ont quasiment tout vendu. Seuls quelques étals sont encore approvisionnés. Sur ma droite, un temple hindouiste de grande taille que je n’avais pas remarqué à l’aller a manifestement servi à abriter les nombreux touristes venus visiter le Taj Mahal (c’est en ce moment la période des vacances). La quantité de détritus dus à la nourriture est colossale et plusieurs femmes armées de grands balais se sont mises au travail pour redonner un semblant de propreté à ce lieu sacré. En vain, tellement la tâche apparaît disproportionnée par rapport aux moyens mis en œuvre.

Je suis maintenant en train d’accélérer, mon corps entièrement libre et sentant l’écurie. Je dois malheureusement traverser la chaussée ce qui ne se fait pas sans montée d’adrénaline. La porte de l’hôtel est bientôt en vue et je suis salué par les gardes d’un grand sourire complice. La séance d’étirements, au bord de la piscine est abrégée par l’arrivée soudaine de la pluie, ce qui prouve une fois de plus que Dieu est du côté des coureurs.

Ignace Manca

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