Sylvain Coher : « Il n’y a pas besoin d’être coureur pour écrire un roman sur la course »

Article écrit par Quentin Guillon

Sylvain Coher livre un saisissant « Vaincre à Rome » qui raconte le marathon d’Abebe Bikila, premier champion olympique noir africain en 1960, arrivé vainqueur pieds sous l’arc de Constantin, 24 ans après l’invasion de l’Italie de Mussolini en Ethiopie.

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Ce qui intéresse Coher, ce n’est pas le chrono, ce ne sont pas les Jeux Olympiques, c’est la « beauté du geste, sorte de sport brut à l’instar de l’art brut », compare t-il. Une beauté du geste incarnée par le navigateur Bernard Moitessier, qui en 1968, s’apprête à franchir la ligne d’arrivée en vainqueur la première course autour du monde, en solitaire et sans escale. Et qui y renonce, pour partir à l’autre bout du monde car gagner ne signifiait rien, pour lui. Une beauté du geste incarnée par Bikila.

Ce qui intéresse Coher, c’est dévider la mystique qui enveloppe, parfois, « la volonté », c’est interroger, disséquer, la limite, les limites. 

« En 1960, Bikila n’est rien. En 2h15’16’’, il devient un symbole international. C’est vertigineux » glisse l’écrivain. 

Quand serait-il du mythe Bikila, de ces images mythiques toujours imprimées dans l’imaginaire collectif et propulsées par la grâce du petit écran, si ces Jeux Olympiques n’avaient pas été les premiers retransmis en Mondovision, à une époque où ce n’était pas, encore, ce grand raout, voire ce grand cirque, sportif et médiatique que l’on connaît désormais ? 

 

« Bikila porte quelque chose de puissant »

« Bikila porte quelque chose de très fort, de puissant, encore aujourd’hui. Il y a une émotion à faire partager » souligne l’auteur, qui réalisé lui-même un véritable marathon pour venir à bout de son neuvième roman, entamé il y a plus de douze ans, lors d’un séjour d’un an à la villa Médicis à Rome. « Quand je suis rentré en 2005, (Jean) Echenoz a sorti Courir, sur Zatopek. Cela m’a un peu cassé les deux jambes » sourit-il. Il renouera le fil de son récit en 2017. 

Un récit par-delà duquel le lecteur accompagne les foulées d’Abebe Bikila, littéralement. La rétine imprime les sampietrini (chemins de terre) de Rome éclairés à la torche par les militaires.

« J’ai reconstruis le parcours de 1960. Je l’ai fait à pied, en vélo, en voiture. Jamais en courant, donc. Parfois avec une clope et en me baladant (sourire). Je devais chercher les endroits qui étaient bitumés, ceux qui ne l’étaient pas, là où il y avait des ombres, s’il y avait du vent ou pas, etc…Ce travail fut fastidieux. J’ai même cherché sur des cartes postales. Il me manque simplement 100 mètres, au niveau de la jonction de la Via Appia. Cela reste une énigme ».

 

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Sylvain Coher, 39 ans, n’a jamais couru, mais ça ne se voit pas, ou presque. On le sent encore, parfois, quand il dit « score » pour évoquer les chronos sur marathon, ou, dans le roman, quand les pulsations débordent les 200 par minutes–chose impensable sur marathon. Avec quelques formules absconses, ce sont les seuls –et dérisoires- scories dans un récit envoûtant, où le lecteur suit, poitrine brûlante, le souffle si aisé et la foulée si déliée de l’Ethiopien.

 

 

Le lecteur ne s’endort jamais

Les jambes du lecteur frétillent sur son canapé. Il ne s’endort jamais, au fil des pages et des kilomètres, en dépit du fait qu’il connaît le résultat final – pas un mince exploit quand il est question de littérature sportive. Il épouse les pensées de Bikila, grâce au procédé littéraire, habile, utilisé par l’auteur : les chapitres sont découpés par tranches de 5 km et, à la faveur de la Petite Voix, l’auteur distille des « notions historiques, culturelles », et s’amuse, aussi, dit-il. 

« J’avais un problème narratif. J’ai commencé ce texte à la troisième personne mais il n’y avait pas d’empathie. J’étais distant dans l’écriture. Je suis passé au « je » : ça marchait au bout de cinq lignes » explique Coher. « Je devais, ainsi que le lecteur, être dans ce corps-là. J’avais donc ce monologue intérieur de 2h15’. Le problème, c’est que sa voix à lui ne pouvait pas parler des paysages, de l’histoire, de la ville. Cela aurait été artificiel. Un jour, j’interviewe un marathonien. Je lui demande à quoi il pense quand il court. Il me voit dépité avec mon crayon papier. «A rien », me répond-il, comme beaucoup de coureurs interviewés. « Il y a quand même cette Petite Voix » me dit-il. « Celle qui me dit d’accélérer ou de ralentir, celle qui me dit que j’aurais dû manger plus de pâtes la veille ». C’est à la fois ma voix, celle du coach, celle de tout le monde. C’est une espèce de voix intérieure dans la voix intérieure ».

 

« Ne rien connaître à la course à pied était peut-être ma chance »

Coher ne connaissait rien à la course à pied. Il s’est donc documenté, a interviewé pléthore de marathoniens lambda. « J’adore ce travail documentaire. Après coup, l’un des marathoniens interviewés m’a dit qu’il se retrouvait dans mon livre mais n’aurait pas pu l’écrire car il s’agissait d’évidences, pour lui. Ne rien connaître à la course à pied était peut-être ma chance. J’étais curieux de tout »

Il s’est ensuite mué dans le corps de ces bipèdes, lui qui n’a jamais touché une paire de runnings, et qui le fera jamais, probablement. « Je suis un imposteur » se marre le sympathique quadragénaire. « Après mon livre sur la moto, beaucoup de motards voulaient connaître ma bécane. Mais je n’ai jamais fait de moto ! Il n’y a pas besoin d’être assassin pour écrire un roman policier (rires). Il n’y a pas besoin d’être coureur pour écrit un roman sur la course ».

Ses lecteurs se reconnaissent donc dans son récit. « Il y a, je crois, un geste qui nous parle à tous, que l’on court ou que l’on ne court pas. Des gens m’ont dit qu’ils n’avaient pas envie de lire parce qu’ils ne couraient pas. Au final, ils ont adoré. Ils me disent avoir l’impression d’avoir fait un marathon. C’est ce que je voulais. Depuis, le rapport avec les marathoniens a complètement changé. J’ai l’impression de faire partie de la famille, et c’est assez agréable »

 

 

 

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