Scott Jurek : « la course à pied c’est comme la vie, on n’arrête jamais d’apprendre »

L'ultra traileur américain était de passage à Paris les 11 et 12 avril 2015 dans le cadre du salon du running, où il présentait l'édition française de son livre "Eat and Run". Rencontre avec l'une des icônes du trail dans le monde.

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7 fois de suite victorieux de la Western States (160 km et 6 000 m D+ ), vainqueur en 2007 de la Hardrock Hundred Mile Endurance ou encore vainqueur à deux reprises de la Badwater (2005 et 2006), Scott Jurek est rentré dans la légende de l’ultra-trail.
Publié pour la première fois en 2012, la version française de son livre, « Eat and Run » est sorti en mars 2015 en France et Scott Jurek est venu le présenter au Salon du Running à Paris.
Une occasion en or pour lui poser quelques questions sur cette longue pause dans sa carrière, sa vision du trail et ses projets pour l’avenir.

 

Lepape-info : Pourquoi avoir choisi de mettre votre carrière entre parenthèses pendant 2 ans pour écrire un livre?

Scott Jurek : C’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire, partager mes expériences parce que je suis dans le milieu du trail depuis tellement longtemps. Mais je me disais toujours, on verra l’année prochaine, ou celle d’après… Et puis j’ai une amie qui m’a dit « tu dois vraiment écrire ce bouquin », et qui m’a aidé à lancer ce projet. Et puis après Born to Run, j’ai décidé de prendre un co-auteur et on a vraiment démarré l’écriture.
C’est vraiment cette volonté de partage mais aussi une envie d’inciter les gens à prendre plus soin d’eux. Je voulais leur dire :  » Courez, mangez mieux ». Avec le succès de Born to Run, le trail est devenu beaucoup plus populaire, c’était le bon moment pour écrire ce livre. Et puis ça m’a fait du bien de voyager, de parler du livre et courir un peu moins !

Lepape-info : C’était donc le bon moment pour écrire ce livre?

Scott Jurek : Si j’avais écrit ce livre il y a 10 ou 15 ans, il aurait été très différent. Alors que maintenant j’ai eu 20 ans de course à pieds pour penser à tout et me demander comment je voulais raconter tout ca, comment je voulais le décrire pour que ça parle aux gens. Je ne voulais pas juste raconter mes courses comme pourrait le faire un commentateur sportif. Je voulais vraiment que mes lecteurs se rendent compte de ce que j’ai vécu et courent à mes côtés à travers les pages de ce livre. Quelles sensations j’avais dans les jambes, ce qu’il se passait dans ma tête, c’est tout ça que je voulais transmettre. Et il a fallu un moment pour que je mette des mots sur ces sensations, donc je ne risquais pas de les retranscrire dans un livre au départ !

Lepape-info : Quand on lit votre livre, on se demande ce qui arrive à Dusty (un des amis d’enfance de Scott Jurek, partenaire d’entrainement et pacer). Vous semblez si proches et il disparaît du jour au lendemain ! 

Scott Jurek : Je pense que Dusty fait partie de ces amis qui rentrent et sortent de votre vie. C’est un sacré personnage, il fait sa vie, on ne sait jamais quand il va pointer le bout de son nez et puis un jour, vous entendez  » Au fait, Dusty est en ville! » alors que ça fait une éternité que vous n’avez pas de nouvelles de lui. On a une amitié très forte et il m’a poussé à entreprendre énormément de choses, à m’aligner au départ d’un grand nombre de courses. Avec lui c’est comme ça, il disparaît sans crier gare mais on finit toujours par le revoir.

Lepape-info : Que pensez-vous de l’évolution du trail aujourd’hui? Les courses sont plus importantes, avec plus de coureurs au départ et de très nombreux ravitaillements. Ne s’éloigne-t’on pas un peu de ce fameux « esprit trail » cher aux fondateurs de cette discipline? 

Scott Jurek : Pour moi c’est quelque chose qui se ressent plus en Europe. Mais c’est logique car aux Etats Unis, on a beaucoup plus de place pour organiser des courses qui soient encore « sauvages ». Et comme on dispose de beaucoup de parcs naturels, de forêts protégées, on trouve encore beaucoup de petites courses chez nous parce qu’il y en a énormément, donc les coureurs se repartissent mieux (sourire) !
Mais le trail grandit et il faut accepter qu’il évolue même si pour certains c’est difficile à envisager. C’est un peu comme le triathlon, il y a quelques années. Doit-on augmenter les sommes versées aux vainqueurs, mettre en place des contrôles anti-dopage? Ce sont des questions qu’il faut se poser, mais au fond je pense que le sport reste le même. Il s’agit toujours de coureurs qui veulent se dépasser et relever de nouveaux défis. Dans le trail, il y en aura toujours pour tous les goûts et c’est ce que je trouve magnifique.

Lepape-info : Quels conseils donneriez vous à un coureur qui se lance dans le trail pour qu’il apprécie vraiment ce qu’il fait?

Scott Jurek : Le plus important pour moi c’est de ne pas se retenir, ne pas se poser de limites. Les gens pensent souvent « cette course est trop longue », « elle est trop technique ». Mais il faut avoir envie et accepter d’échouer pour avancer. Il faut réussir au départ à ne pas se focaliser sur un résultat ou au chrono de référence, il faut simplement de repousser ses limites et voir jusqu’où vous êtes capable d’aller.
Il faut aussi varier les entraînements, sortir de sa routine même si elle fonctionne. Le but est de toujours avoir un nouveau but et de renouveler son envie de courir. Courez aussi avec des gens plus jeunes, des gens plus vieux, car ils ont tous quelque chose à vous apprendre. Et il ne faut pas hésiter à poser des questions aux autres coureurs.
Enfin surtout n’oubliez pas de prendre du plaisir ! C’est très bien d’être sérieux à l’entrainement, c’est même indispensable, mais il faut que la course à pied reste avant tout un moment de détente. Il faut qu’à la fin, malgré toutes vos souffrances, vous puissiez apprécier ce que vous avez accompli et trouver ce qui vous pousse à courir.

Lepape-info : Et vous? Avez-vous trouvé ce après quoi vous courrez ou est-ce une quête permanente?

Scott Jurek : Pour moi la course à pied c’est comme la vie, on n’arrête jamais d’apprendre et on se construit en tant que coureur en permanence. Je ne fais plus autant de compétition qu’avant, donc je cours différemment mais j’apprends de nouvelles choses sur la course à pied tous les jours. Ça n’est jamais figé, c’est pour ça que je cours encore (sourire)!

Lepape-info : Quels pays de trail vous reste-t-il à découvrir? Des chemins que vous aimeriez fouler de vos chaussures? 

Scott Jurek : J’ai pris le départ d’un très grand nombre d’ultra marathons à travers le monde mais je n’ai jamais vraiment couru au Royaume-Uni. J’ai vraiment envie d’y retourner car c’est l’un des lieux de naissance du trail moderne. La culture du « fell running » (ndlr : course de montagne) me plait beaucoup là-bas. J’aimerais aussi faire une course en Pologne ou en Europe de l’Est. Mes grands parents ont des origines polonaises et j’aimerais découvrir cette partie du monde. Et enfin je suis en grand amateur de culture asiatique et japonaise en particulier donc j’irais surement y courir aussi. Ca me laisse encore pas mal de choses à faire (grand sourire) !

Lepape-info : Après une telle carrière, quels sont vos prochains défis?

Scott Jurek : Je vais me lancer dans des défis plus longs. Pas forcément des courses mais des aventures qui exigent de courir pendant des jours voire des semaines. J’ai participé l’an dernier à la Bob Ground Round en Angletterre (Ndlr : course de 24h) et je suis tenté par des sentiers de randonnée comme le Pacific Crest Trail (Ndlr : 4 240 km de sentiers sur la côte ouest des Etats Unis) ou le Continental Divide Trail (Ndlr : 5 000 km). Je suis plus âgé, les courses rapides deviennent plus difficiles pour moi, et je pense que je souhaite m’éloigner un peu de la compétition. Quand je me lance dans des aventures comme celles-ci, pendant des semaines, je reviens vraiment aux racines de mon amour pour le trail. Trouver un chemin, et aller au bout de celui-ci, jour après jour.

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