Sébastien Chaigneau

Portrait d’un champion

Troisième de l’Ultra Trail du Mont-Blanc 2011, Sébastien Chaigneau a ajouté une nouvelle ligne à son palmarès. Gentleman, Sébastien est un homme de valeurs

Sébastien Chaigneau UTMB 2011

« Faites-vous plaisir, le reste est anecdotique … » Plus qu’une maxime, cette phrase est une ligne de vie. Sébastien Chaigneau est un champion, un athlète, un personnage. Lors de toutes ses interventions, l’homme ne manque pas de rappeler à toutes et à tous l’importance du plaisir dans toute pratique sportive, et surtout dans le trail. L’entraînement c’est bien ; l’hygiène de vie, primordial ; mais le plaisir est la clé, celle qui vous permet d’aller plus loin, plus longtemps, plus vite, plus fort.

Quand vous rencontrez Sébastien, il vous parle de la montagne, des fleurs, des couchers et levers de soleil, de ces instants de plaisir lorsque le corps et l’esprit sont en communion. Son moteur, en plus d’un mental d’acier et d’une envie perpétuelle d’aller chercher ses limites.

Pourtant, rien ne prédestine Sébastien à devenir cet homme capable de donner des frissons à toute une région, à tous ses fans et amis lorsqu’il est en course. Cette passion commune commence en 2009, lorsqu’il termine deuxième de l’UTMB : « C’est une étrange sensation. Il y a comme des vibrations. Le public me donne, je lui donne. C’est comme un courant, un truc de fou très difficile à expliquer. C’est presque dingue parfois. J’ai mis du temps à m’en rendre compte, mais cette année, en 2011, avec cette troisième place, ce fut tellement fort, j’avais vraiment la sensation d’avoir toute une région derrière moi, tout un peuple. »

Des débuts en vélo

Le jeune Sébastien entame sa relation particulière avec le sport en offrant des bouquets de fleurs à sa maman tous les dimanches. « J’ai commencé par le cyclisme, chez moi, à Châtellerault (Vienne), le club de Sylvain Chavanel. J’avais 6-7 ans et je gagnais toutes les courses de la région. J’aimais ça, mais je m’ennuyais un peu. L’athlétisme est venu par hasard. A l’école, ils avaient monté une équipe pour un cross, l’un des représentants est tombé malade et on m’a demandé si je souhaitais le remplacer. J’ai terminé 3e en me demandant ce que je faisais là, c’était la première fois que je franchissais une ligne d’arrivée ! » Le surlendemain, Philippe Merlier, l’entraîneur du club d’athlétisme local, le contacte et lui demande s’il ne veut pas s’inscrire au club. « J’ai dit oui… et zappé le vélo. »

L’entraîneur ne se trompe pas. En minimes, Sébastien parcourt le 1000 m en 2mn50s. Il passe ensuite sur 800 m, 1500 m et 3000 m steeple.  Les chronos sont plus que respectables, avec 1mn56mn08 sur 800 m ; 3mn56s sur 1500 m et 9mn15 sur 3000 m steeple. « A l’entraînement, je réalisais 8mn50 sur steeple, mais ça n’est jamais passé en compétition. »

Sébastien, l’homme qui dégage une si grande sérénité à bientôt 40 ans, est victime de son stress et de sa mauvaise gestion de l’effort.  « Je me mettais toujours dans le rouge dès le début de la course. Je ne travaillais pas au cardio, je ne savais pas bien me gérer. Je stressais complètement et je ne trouvais pas la solution

La montagne avec les chasseurs alpins

Les études le rattrapent, mais le jeune homme est volontaire. Préparant un BAC F7 sciences biologiques (option biochimie), avec quarante-deux heures de cours, il parvient néanmoins à s’entraîner deux fois par jour : le midi entre 12h et 13h30 et le soir entre 17h et 20 heures. Viennent ensuite le BTS (bio technologie) et les obligations professionnelles : il range ses affaires de sport au placard et part à Antibes (06), au Marineland, afin de participer aux recherches d’un Japonais. Puis c’est le temps de l’armée, dans les renseignements des chasseurs alpins. « Là, j’ai fait trente sommets ; 45 000 m de dénivelé. Je faisais la trace ou je ramenais ceux qui avaient du mal. Je n’avais jamais approché la montagne, je suis tombé amoureux.» Il se forme, multiplie les formations et se met à l’escalade… Son nouveau coup de cœur.

A la sortie de l’armée, il gravit toutes les falaises autour de son domicile, à Saint-Jeannet (derrière Nice). Après quatre ans de pratique, il évolue sur des parois de niveau 7b+ (la cotation va de 1 à 9b+). « Dès que possible, je cherchais une falaise avec comme seul et unique objectif : la grimper. »
Dans son village, Sébastien est une « âme charitable ». Il ne se contente pas de travailler et de gravir des falaises, mais prend en main des vignes qu’une grand-mère ne peut plus entretenir et s’occupe de gamins de 4 à 17 ans. Au petit matin, il passe dans les vignes ; la journée, il travaille ; le soir, il encadre…

Tombé dans le trail

Et le trail ? Comme pour toutes ses passions, le fruit des hasards de la vie. « On avait un QG, tous ceux qui pratiquaient l’escalade se retrouvaient là. Tous les vendredis soir, on grimpait au départ du resto en groupe et puis un jour, on a décidé d’instaurer une compétition libre. On a établi un parcours et chacun, lorsqu’il le souhaitait, s’élançait et notait son temps. »

Sébastien s’attaque au record. « C’était une boucle, il y avait un mur à gravir, puis il fallait redescendre en courant. » En groupe, il mettait 40 mn ; seul, il divise le temps par deux. Il retrouve le plaisir de courir, de se donner. Le challenge, la compétition, toutes ces valeurs qui ont marqué son enfance remontent à la surface. Il éprouve le besoin de se tester, d’aller voir un peu ce qui se passe dans le monde du trail. En juin 2001, il s’inscrit sur un 50 km avec 2 800 m de dénivelé. « Je n’avais jamais couru plus de 10 km, et pas retouché une paire de runnings depuis huit ans. J’avais bien fait un 10 km sur route à Cannes, en 35 mn, mais je n’avais pas trouvé ma place, ça ne m’intéressait pas. Je dois avoir un chrono à 32mn50 s qui traîne, mais je n’ai pas apprécié l’ambiance. On passe son temps à se regarder, à s’observer, je n’avais pas envie d’aller sans cesse chercher les chronos, de passer toute ma course à regarder ma montre sans apprécier le paysage, le cadre. »

Homme de challenges plus que de chrono, Sébastien aime la lutte contre lui-même plus que celle contre les autres. Il n’évoque jamais ses adversaires, mais vous parle volontiers de ses compagnons de route, de ses amis, du peloton, de la famille du trail.

Une humilité bien trempée

Le trail est une aventure. Lors de chaque départ, il ne faut pas oublier que « votre premier ami, mais aussi votre premier adversaire, c’est vous. C’est votre préparation, votre gestion de l’effort, votre capacité à puiser au bon moment dans vos ressources qui seront les clés de votre réussite, tout en sachant que la nature et les circonstances de course seront des éléments capables de tout remettre en cause à tout moment. Ce sont ces valeurs que je n’ai jamais retrouvées dans les pelotons de « routiers ». Je ne critique pas, mais je ne m’y reconnais pas, ce n’est pas la même chose. »

Des valeurs acquises au gré de ses expériences, comme en juin 2008, lorsqu’il s’élance pour ce premier trail (le trail du Férion) long de 50 km avec 2 800 m de dénivelé. Sébastien y prend une claque, une leçon d’humilité. « Dawa (NDLR : Sherpa) a été le grand vainqueur. J’avais zéro expérience. Je suis parti avec des ravitos faits maison : des amandes et des noix que j’avais pilées et mises en purée en les mélangeant avec du lait. J’avais mis le tout au congélateur. C’étaient mes gels ! Evidemment, j’ai eu des problèmes intestinaux… » Il termine 18e, en 6h06, dans la souffrance et perclus de crampes. « Je suis une tête de pioche, il était hors de questions d’arrêter. A l’arrivée, je n’étais plus capable de marcher. Je me suis installé dans ma voiture et je me suis endormi comme ça, sans m’en rendre compte. Je suis littéralement tombé, ça ne m’était jamais arrivé. »

Il ne touche pas de runnings durant 6 mois et ne manque pas de se servir de cette expérience pour expliquer à qui veut l’entendre l’importance de la progressivité en course à pied, particulièrement en trail.

Remise à zéro

Pourtant, ce 50 km a été décisif. Après une longue récupération, Sébastien reprend les bases. Il revoit tout, refait des gammes. Séances de piste, éducatifs, VMA, seuil…. En novembre 2002, il reprend un dossard sur un 25 km trail à Gemenos, du côté de Toulon, il est prêt. Il tient la tête durant tout le parcours, avant d’être repris dans le dernier kilomètre par Samuel Bonaudo.

En 2003, il est présent sur l’ancienne version de l’UTMB (Ultra Trail du Mont-Blanc, à Chamonix). « On partait à 4h du matin et on s’arrêtait soit à Courmayeur (72 km), soit à Champex (100 km), soit à Chamonix. Au départ, tu donnais des sacs poubelles avec ton change, tu en confiais entre un et trois, en fonction de la distance que tu souhaitais parcourir. On était sept cents au départ, soixante-trois ont fait la boucle complète. Dawa a gagné en 20h04, il y avait 7 800 m de dénivelé positif. »

« Seb » apprend vite. Après une bonne préparation, dont des séjours de deux jours (les fameux week-ends blocs) dans le Mercantour, la tente dans le sac à dos, il s’élance avec l’objectif d’atteindre Courmayeur. Il arrive à Courmayeur en 8h20 et décide qu’un jour, il fera le tour complet.

En 2004, il se présente sur seize courses entre 15 et 30 km avec deux petits plus : l’ultra du Verdon et la Grande Traversée des Alpes dont il remporte toutes les étapes.

En 2005, il tente la Diagonale des fous, à La Réunion, alors qu’il sort de blessure et qu’il vient juste de récupérer des semelles orthopédiques. Il se prépare sur six semaines et termine 3e derrière deux Réunionnais.

Le virage de l’ultra

Un nouveau tournant. Sébastien comprend qu’il entretient une relation toute particulière avec l’ultra trail. C’est son élément, il y est heureux et en mesure de s’exprimer pleinement. Mais il n’est pas encore le traileur accompli d’aujourd’hui. En 2006 et 2007, il commet des erreurs d’équipement sur l’UTMB : « En 2006, j’étais habillé comme pour aller faire de la haute montagne. J’étouffais, je transpirais, je prenais froid. En 2007, j’ai abandonné à Courmayeur : je n’étais pas dedans, je voulais mon lit. J’étais trop entraîné, fatigué et, surtout, je n’avais pas envie. Dans ces cas-là, ce n’est pas la peine d’insister. » Un autre enseignement : même en trail et surtout en ultra, la qualité prime sur la quantité.

En 2008, retour sur l’UTMB, cette épreuve qu’il veut boucler depuis tant d’années. A Courmayeur, il retrouve  Pascal Blanc, il n’est pas dans le coup, mais décide d’accompagner son ami un bout jusqu’à Anurva, puis jusqu’à La Fouly. « Après, eh bien ! on a eu envie de terminer ensemble. Sans cette rencontre, je serais rentré à la maison. On s’est classés dix-neuvièmes. »

En 2009, changement de programme : l’UTMB n’est pas un objectif. Sébastien a misé sa saison sur la Diagonale des fous. « Je suis venu quand même sur l’UTMB, pour me faire plaisir, faire des kilomètres. Mais voilà, parfois….. Dès les premiers kilomètres, j’ai constaté que mon cardio qui, tous les ans, était à 174-180 dans les premiers kilos plafonne à 165-168. Et ça a duré. Je me sentais bien. J’étais 9e à Courmayeur, 4e à Bertonne, 3e à Arnuva et 2e au col Ferret. Là, j’ai compris l’importance des ravitaillements. Ce sont mes parents qui les assurent depuis des années. On les a simplifiés au fil des ans, on se comprend, ça aide. Kabouraki (Japon) était derrière moi et revenait kilomètre par kilomètre. A Trient, lorsque je suis sorti du ravitaillement, il arrivait, mais il a commencé à accuser le coup au col des Montets. A La Tête-au-Vent, j’avais 6 mn d’avance, mais j’ai fait un pari et je me suis arrêté 3 mn pour bien manger. Lors d’une reconnaissance, j’avais réalisé 29 mn sur la descente vers Chamonix, je me suis dit : « Mange et bats ton record. » Ça m’a permis de consolider ma deuxième place, j’ai terminé avec 12 mn d’avance sur Kabou. » Il sera au départ de la Diagonale des fous, mais contraint à l’abandon après douze heures de course en raison d’une double fracture du péroné contractée sur une descente.

2009, année clé

Cette année 2009 forge de nouvelles armes pour Seb et sonne le début d’une nouvelle aventure. Celle d’une histoire d’amour entre lui et le public. Il décide donc de tout donner. Alors que, depuis 2007, il s’est installé près d’Annecy pour travailler pour un magasin de montagne afin d’être au plus près de ses terrains de jeu favoris, il se place en disponibilité… avant de mettre fin à son contrat en août 2010 et de  fonder « Seb Chaigneau endurance runner consulting ».

En 2010,  l’UTMB est avorté en raison des conditions climatiques, mais il continue au fil des mois à enrichir son palmarès. Cette année, en août, il se présente à Chamonix dans les mêmes dispositions qu’en 2009. La Diagonale des fous est son objectif de l’année.  « Je voulais faire l’UTMB parce que j’entretiens une relation toute particulière avec cette épreuve, mais je souhaitais avant tout avaler du kilomètre, chercher à toujours être en dedans, je voulais juste me sentir bien et voir. J’ai vu ! J’ai toujours été lucide. Bien, même. J’ai bien géré, sans faire d’erreur, ni dans la gestion de l’effort, ni dans mon équipement, ni dans mes ravitaillements. Et puis, ces frissons, cette communion avec le public… Ouah ! Reste à bien récupérer pour être en mesure de m’exprimer correctement sur la Diagonale des fous. Pour l’instant, je ne suis pas parvenu à enchaîner ces deux courses correctement, on verra ce que cela va donner. Je n’avais pas écrit ce scénario-là. »

Une mise en garde mesurée

Amoureux mais lucide. Au fil des ans, Sébastien a aussi vu le peloton évoluer et n’hésite pas à tirer la sonnette d’alarme : « Attention à la surenchère ! Organisateurs, coureurs, soyez conscients de l‘effort demandé sur ce type de course. Aujourd’hui, on double les distances, on augmente la difficulté. Il y a des demandes de part et d’autre, c’est une erreur. Oui, c’est beau ; oui, c’est magnifique, mais il faut revenir à certaines valeurs, à l’essence du trail. Par sa définition, le trail est de la course en montagne, ce n’est pas de la rando, même si je prône la marche en montée. Il faut aussi garder cet esprit de grande famille où tout le monde se côtoie ; la performance doit rester celle de parvenir sur la ligne d’arrivée où le chrono n’est qu’accessoire. N’importons pas les valeurs de la route et servons-nous des expériences des autres disciplines. A force de durcir les épreuves, le multisport est mort, car il y avait ceux qui pouvaient participer et les autres. Le trail est magnifique. Il permet à tous de prendre du plaisir dans des décors incroyables. On va, à chaque fois, chercher un peu de nous-mêmes, c’est le plus important, ne le gâchons pas. »
Des paroles de sage qui illustrent aussi un dernier pan de Sébastien Chaigneau : son amour du Japon et de ses valeurs. Il n’y a pourtant jamais mis les pieds, mais le découvrira l’an prochain, lorsqu’il se présentera au départ de l’Ultra Trail du mont Fuji. Ce sera alors une nouvelle aventure et peut-être une nouvelle histoire.

Sa fiche d’identité
Né le 23 février 1972
En couple
Deux enfants
Vit à Thorens-Glières, à 20 km d’Annecy (74)
Taille – poids : 1m74 pour 62 kg
VMA : entre 21/22 km/h
FCM : 194
FC repos : 38 au réveil et 41/42 dans la journée

Palmarès

2011
3e de Ultra Trail du Mont Blanc (179,9 km – 10300 m de D+)
1er du Lavaredo Trail (Italie,  90 km –  5 300 m de D+)
3e de la TransGran Canaria (Canaries, 123 km – 5000 m de D+)

2010
1er  du  North Face Endurance Challenge au Chili (80 km – 4800m+)
2e Ultra Trail du Sancy (82 km – 4300 m de D+)
1er l’Olympus Marathon en Grèce (43 km – 3450 m)
3e The North Face Endurance Challenge en Argentine (80 km – 3800 m de D+)

2009
2e d’Ultra Trail du Mont Blanc (166 km – 9600 m+)
1er  au Libyan challenge (205 km de course à pied non stop en autosuffisance alimentaire)
1er  au Grand Raid du Mercantour (86 km – 5900 m D+)
3e de l’Olympus Marathon (43 km – 3450 m)

2008
1er du Libyan challenge (196 km en auto suffisance alimentaire au GPS et non stop)
1er du Trail des Allobroges
2e de l’Annecime
19e The North Face Ultra Trail du Mont Blanc (166 km – 9600 m+)

2007
1er du trail Mercantour (105 km – 7000m+)
1er du Libyan challenge (185km en auto suffisance alimentaire au GPS et non stop)

2006

1er à l’Ultra du Verdon (80km – 4000m de D+)
2e du trail de la sainte Victoire (59 km – 3200 mètres de D+)

2005

3e de la Diagonale des Fous (145km – 8500m de D+)
3e du Grand Raid du Mercantour

D+ = Dénivelé positif

Réagissez