Ludovic Chorgnon sur la Diagonale des fous, du 13 au 16 octobre 2011

Mon corps a dit non, ma tête a dit oui

Deuxième épisode de l’épopée de Ludovic Chorgnon. Après avoir bouclé le Spartathlon il était au départ de la Diagonale de fous à La Réunion le 13 octobre 2011.

diagonale des fous 2011 Ludovic chorgnon

Jeudi 13 octobre 2011, mes 10 jours de récupération suite au Spartathlon sont passés, mes jambes ne me posent pour l’heure aucun souci après des massages quotidiens de qualité et une alimentation adaptée. Avec un départ désormais passé de minuit à 22h, j’ai dû revoir mon alimentation et l’organisation de ma dernière journée pour arriver fin près à 21h au stade de St Philippe.

Pour ma 4ème Diagonale des Fous, je n’ambitionne « que » de finir car je ne sais pas comment mon corps va réagir à ce défi jamais tenté jusque là et quelle sera ma condition physique au fur et à mesure de ces 162km et 9600m positifs.

22h les 2500 prétendants à devenir fous sont lâchés dans le piétinement habituel à la sortie du stade large de 4m ! Comme toujours, je pars gentiment pour ne pas me faire emporter par l’euphorie des 2 premiers km parcourus sous les vivas d’un public en transe. J’essaye aussi de remonter progressivement pour ne pas me retrouver bloqué derrière des coureurs trop lents pour moi lorsque nous attaquerons la monotrace au milieu de la lave, des racines détrempées et de la boue.

diagonale des fous 2011 Ludovic chorgnonLorsque je dépasse Karine Herry, je me dis que je dois ralentir car elle est prétendante à la victoire chez les féminines et dispose d’un tel palmarès qu’elle a forcément une meilleure gestion de l’allure idéale que moi. Cela tombe bien. Quelques centaines de mètres plus loin, je ressens une vive douleur au mollet droit, due à un strap aux chevilles trop serré. Je monte donc modérément jusqu’au volcan pour anticiper la fatigue et gérer cette douleur tout en réussissant à doubler. Arrivé au volcan, dans un froid glacial comme toujours et dans le brouillard,  hormis mon problème de mollet, je suis bien. La traversée de la plaine des sables puis l’ascension de l’oratoire Sainte Thérèse et la descente sur Mare à Boue de nuit ne me permettront pourtant pas de m’exprimer comme d’habitude en raison d’un terrain peu praticable par manque de visibilité.

Lorsque nous arrivons à Mare à Boue, cela fait 1 heure que nous pataugeons dans la boue, que nous dansons le smurf entre les barbelés, pierres et arbres, que nous chutons (une bonne dizaine de fois). Je suis cependant en avance sur mes prévisions. Il est alors dommage que nous nous rations avec mon assistance, ce qui  m’oblige à refaire 500m en arrière pendant qu’une cinquantaine de coureurs me doublent (grrr).

Mais ce que je ne savais pas c’est que c’était un avant goût d’une terrible et inattendue bataille. En effet de Mare à Boue à Hellbourg, il me faut  pas moins de 5h de plus que par le passé pour faire le même chemin. Nous pataugeons dans la boue au mieux aux chevilles, au pire aux genoux. Je m’accroche aux arbres pour avancer à 1km/h, perdant mes chaussures, buvant et mangeant de la boue, chutant dans les pierriers et m’ouvrant genoux et tibias. Au fil des heures, le moral chute. Les heures sans que l’on puisse entrevoir  la fin de cet enfer que Dame Nature nous a offert.

Arrivé à Hellbourg après m’être ravitaillé comme si je n’avais pas bu et mangé depuis 1 semaine, je prends le départ pour la terrible ascension du Piton des Neiges. A peine parti, je me mets à pleurer tellement je suis fatigué. Je sais que je ne lâcherai pas mais je suis usé par ce que nous venons de vivre. Dans l’ascension, toujours dans la boue (mais à mi-chaussure c’est presque un plaisir …) au milieu des pierres et racines glissantes, puis dans la descente sur Cilaos, je réussis à doubler plus de 80 coureurs ce qui me remonte le moral progressivement malgré la douleur à mon releveur droit. Ma descente limite parfaite à sauter de pierre en pierre sur un chemin monotrace avec à chaque foulée la possibilité de chuter de 5 à 10m me galvanise, d’autant que j’améliore mon record sur ce tronçon de 25mn !! Arrivé à Cilaos en courant, je retrouve mon équipe avec une joie intense tellement ce fut difficile dans cette première partie.

diagonale des fous 2011 Ludovic chorgnonMalheureusement, je n’imaginais pas que ma joie serait de courte durée. Après avoir pointé, je passe devant l’imposante équipe médicale qui voyant que j’ai les genoux et tibias en sang mélangés à la boue, veut absolument me nettoyer. Je n’ai pas envie de perdre de temps, je leur dis que je serai dans le même état dans 1h et que c’est inutile. Un médecin qui voit que je marche de travers souhaite alors m’ausculter. Lorsqu’il découvre que je n’arrive plus à lever le pied droit en raison de mon problème de releveur, il note mon numéro et m’impose de repasser le voir après m’être nettoyé et avoir mangé pour récupérer. Je prends une douche à l’eau glaciale de montagne, me colmate l’estomac, me couche 10mn pour me ressourcer le temps que mon équipe recharge mon sac et je file voir le médecin. Il me confirme une inflammation du releveur, me découvre une périostite et fait appel à un autre doc qui craint que je n’ai fait une fracture de fatigue. « Pas grave » leur dis-je, je finirai doucement. Evidemment ils ne veulent pas me laisser repartir en me disant qu’il n’y a aucun moyen d’aller me chercher dans Mafate si je ne peux plus avancer. Je l’avoue, j’étais très agacé. Je trouve tous les arguments en leur montrant que je peux courir (en courant sur le talon) et  leur explique que j’ai couru 246km il n’y a pas 2 semaines avec  le même souci. J’ai cru alors avoir sorti l’argument massue, mais ce fut celui qui les a convaincus  qu’il fallait m’arrêter.

Mon corps a dit non, ma tête a dit oui. Ce sont les médecins qui ont tranché.

Je sais qu’il y a eu débat sur l’état du terrain. Pour moi il n’y en a pas. Oui il était terrible et a induit un nombre record d’abandons (50%) mais aura été tellement valorisant pour ceux qui l’ont vaincu. Lorsque l’on prend le départ de telles course, le combat ne doit pas être contre l’organisateur mais contre la nature et elle a parfaitement le droit de nous mette des bâtons dans les roues pour valoriser notre défi !

Il n’y a pas non plus de débat non plus vis-à-vis des médecins. Ils ont fait un serment et sont là pour nous protéger malgré nous et  non pour nous empêcher de courir. Ils ont fait le choix qu’ils devaient faire même si je reste convaincu que je pouvais terminer… On ne me refera pas…..

Ludovic CHORGNON alias Ludo le Fou

Réagissez