Cyclisme : Trop de monde pour un Arc en Ciel ?

C’est ce dimanche à Edmonton aux Etats Unis que se disputera la course Elites des championnats du monde cycliste sur route. La course au maillot arc-en-ciel, seule épreuve pro avec les Jeux Olympiques à se disputer par équipe nationale, est souvent sujette à bisbilles entre leaders de la même sélection. Jérôme Pineau, jeune retraité, consultant pour beIN Sports, diffuseur de la course, se penche sur la question.

170006_8-LG-SD

Dimanche 27 septembre 2015 à Edmonton aux Etats Unis, la sélection belge aura l’embarras du choix pour se désigner un leader : outre Tom Boonen et Philippe Gilbert- déjà tous deux couronnés sur l’épreuve par le passé – il faut ajouter l’excellent Greg Van Avermaet. Ce dernier a d’ailleurs choisi cette semaine de s’entraîner seul dans son coin. L’équipe Belge saura-t-elle se faire solidaire derrière le leader le mieux placé ou la dream-team d’outre Quiévrain tombera-t-elle comme tant d’autres avant elle, dans une pitoyable guerre des chefs ? Jérôme Pineau résume sans hésiter l’état d’esprit. « Parfois tu préfères voir un coureur d’un autre pays gagner, qu’un leader de ta sélection que tu vas voir parader toute l’année avec ce maillot arc-en-ciel. »

Depuis 1927, le mondial se coure donc sur une journée. Si cette épreuve était une compétition presque comme les autres, certes parmi les plus prestigieuses, le grand changement a eu lieu en 1962 quand les équipes nationales ont commencé à disparaître du Tour de France. Dès lors, le mondial devenait le seul rendez-vous professionnel du calendrier mondial disputé par équipes nationales, jusqu’au retour du peloton pro aux J.O en 1996.

Une équipe avec un sélectionneur, aujourd’hui Bernard Bourreau en France. Les plus grands coureurs français sont passés par le poste : Jacques Anquetil, Bernard Hinault, Bernard Thévenet ou encore Laurent Jalabert. Comme leurs homologues du foot ou du rugby, il leur faut composer une liste. Leur souci reste le même que celui de leurs collègues : faut-il prendre les meilleurs, ou plutôt monter une équipe complémentaire ? « Il n’est pas facile de se priver des meilleurs éléments, reprend le consultant beIN. Mais je crois qu’il vaut mieux se choisir un bon leader, et tout préparer pour lui. Dès que tu commences à élaborer un plan B trop en avant, dès que les coéquipiers peuvent se dire : moi aussi je pourrais aller chercher le titre, c’est mort. Est-ce que cette année, l’équipe de France a choisi la carte Tony Gallopin en costaud ou la carte Bouhanni au sprint ? C’est risqué de rester entre les deux.»

Des rivalités entre coureurs et des intérêts de marques

A ce petit jeu, les intérêts des équipes de marques viennent s’ajouter. Pas question d’apporter le maillot arc en ciel chez un concurrent ! Longtemps chef de l’écurie française numéro 1 (Renault-Gitanes puis Castorama), Cyrille Guimard fut souvent accusé de faire la pluie et le beau temps en coulisses pour avantager les siens. En 1989, à Chambery, alors que Therry Claveyrolat est bien parti pour se disputer la victoire avec Dimitri Konyshev, Laurent Fignon tente un retour incompréhensible, ramenant le groupe de favoris dont Greg Lemond, trop heureux de cueillir tout ce beau monde sur la ligne. Une volonté du sieur Guimard de ne pas laisser le titre à une autre formation française, chuchotera-t-on… « Moi je suis d’une génération où les coureurs français étaient solidaires vu que nous nous présentions avec quasiment aucune chance de l’emporter. On savait bien pourquoi, et cela consolidait les liens raconte Pinaud. Du coup, si au fil de la course, j’avais eu l’occasion de filer un coup de main à mes coéquipiers chez QuickStep, Tom Boonen ou Mark Cavendish, je l’aurais fait, oui. »

Le plus célèbre épisode de ce manque de solidarité au sein d’une même sélection reste la passe d’armes entre Eddy Merckx et Freddy Maertens lors mondial de Barcelone en 1973. Le second fut accusé d’avoir ramené Gimondi et Ocana sur le premier, favorisant au final la victoire de l’italien. Problème de leadership entre le jeune loup et le cannibale? Pas seulement : Maertens était le seul coureur de l’échappée équipé en Shimano quand tous les autres l’étaient en Campagnolo. La théorie d’un dictat des marques au-delà de l’intérêt national a longtemps circulé.

Plus proche de nous, Jérôme nous évoque l’épisode 2013, quand l’espagnol Joakim Rodriguez croit à 3 kilomètres de la ligne, avoir semé définitivement le portugais Rui Coasta, l’italien Nibali et son compatriote Valverde. « Le portugais, revient et lui souffle le titre, avec la complicité passive de Valverde, son coéquipier toute l’année chez Movistar…. » A cela, il faut ajouter la rivalité personnelle très ancrée entre les deux coureurs ibériques.

Ces rivalités ont longtemps existé en France, au cœur des années 80 : avoir Hinault, Fignon ou Mottet dans la même équipe ne déboucha sur aucun titre. « Du coup, on observe ces dernières années des victoires de très grands coureurs comme Rui Coasta, mais issus de petites nations, qui ont des coéquipiers entièrement dévoués comme le furent les polonais, l’an passé pour Kwiatkowski » Parfois, la guerre des leaders profite au plus malin ou au plus opportuniste : en 1994, à Agrigente, avec Leblanc et Virenque, les français sont méga-favoris. Le premier attaque au bon moment, le second se retrouve coincé et en gardera longtemps la rancoeur. Même chose chez les espagnols en 1995 quand Abraham Olano profite du marquage entre Indurain et Pantani pour aller cueillir le titre promis au Navarrais, lequel se montrera grand seigneur et protégera même l’échappée de son camarade pourtant membre de l’équipe Mapei, rivale de sa Banesto.

Des alliances pour un titre ?

L’union sacrée autour du choix d’un leader s’est pourtant déjà vue chez les grandes nations. Le plus bel exemple reste la démonstration réalisée par l’équipe Italienne en 2002, derrière le sprinter Mario Cippollini. La squadra, souvent moquée pour ses  champions se roulant les uns sur les autres, décide de tout donner pour Cipo sur un circuit ultra plat réservé aux sprinters. « Certes les italiens avaient de nombreuses stars et sont très sujets à la jalousie. Mais cette année-là, l’occasion était trop belle, Cipollini dominait le sprint mondial. Faire l’unanimité derrière lui n’était pas difficile. Mais l’objectif a été atteint au terme d’une course qui reste un chef d’œuvre tactique » reconnait Jérôme.

Alors cette année, verra-ton les belges se rouler dessus ? Pinaud émet un doute. « Chez les belges, il y a une immense fierté de représenter la Belgique, dans le seul secteur où ils peuvent dominer le monde. Il y a eu dans l’histoire de grandes rivalités, mais aussi des solidarités inattendues. Gilbert et Boonen ont tous les deux déjà gagné l’épreuve et ils s’entendent bien.» Valverde et Rodriguez à nouveaux leaders de l’équipe espagnole joueront-ils la revanche de 2013 ? « Le parcours me parait moins fait pour Rodriguez, reprend l’ex coureur Quick Step, mais attention à Rojas. » Les allemands Greipel et Tony Martin parviendront-ils à s’entendre ? « En Allemagne, le vrai leader me parait plus John Degenkolb. De toute façon, la mentalité allemande facilite davantage l’union sacrée ». Et la France, avec en ses rangs, les ex-frères ennemis de la FDJ, Bouhanni et Démare est-elle à l’abri ? « C’est clair que s’ils arrivent tous les deux dans un groupe pour la gagne, lequel va emmener l’autre au sprint ? Difficile à dire. Je n’aimerai pas être sélectionneur. »

Réponse à toutes ces questions, ce dimanche, sur le sol américain.

Programme télévisé

Course Élites Femmes – Samedi 26 septembre 2015 : 18h45 / 22h 45 (beIN Sport Max 8)

Course Élites Hommes – Dimanche 27 septembre 2015 : 14h40 / 22h00 (beIN Sport 3)

Réagissez