Sierre-Zinal 2022, les Kenyans prennent le pouvoir

Même si les courses hommes et femmes furent âprement disputées, à la fin ce sont les Kenyans Mark Kangogo et Esther Chesang qui inscrivent leur nom au palmarès de la plus célèbre course de montagne du circuit mondial, au-delà même du mondial IAAF de la spécialité où peu d’athlètes africains sont présents, à l’exception parfois des Ougandais.
Ces 2 victoires ont abreuvé les réseaux d’une pluie de commentaires sur l’arrivée des athlètes d’Afrique de l’Est en montagne et en trail. Au-delà des raisonnements binaires à la portée courte, tâchons de prendre un peu de recul sur ce phénomène susceptible de prendre de l’ampleur dans les années à venir.

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La question ne date pas d’aujourd’hui mais de l’avènement du trail running en France il y a maintenant plus de 2 décennies.

Et si les Kenyans ou Ethiopiens débarquaient en trail, que se passerait-il ? Ils écraseraient tout comme sur la route ou la piste, ou ils seraient en difficulté par manque d’adaptation au terrain ? Sur cette première question, il faut prendre beaucoup de recul.

 

Premièrement, quand une nouvelle discipline se crée (trail mais aussi VTT ou 3000 m steeple féminin, saut à la perche féminin…) il existe une phase de structuration de l’activité correspondant à la formation des élites de la discipline.

 

Plus la discipline est complexe, c’est-à-dire avec un nombre large et varié de facteurs de performance, et plus l’apprentissage est long.

Il faut avouer qu’il y a 20 ans, beaucoup se contentaient de transposer les facteurs de performance sur la route (VO2max, coût énergétique à plat, indice d’endurance) au trail, et on s’est vite aperçu que c’était insuffisant, voire inopérant. Il a fallu attendre 2012 pour voir apparaître dans une recherche de Guillaume Millet un schéma des facteurs de performance en ultra-trail, schéma qui sera encore complété ultérieurement.

Pour le trail court et le trail long, il faudra patienter encore quelques années pour obtenir des modèles complets et consensuels. Pour revenir à notre question initiale, on a pensé souvent à tort que les facteurs cardiovasculaires étaient premiers (gros VO2max = grosse performance).

Dans cette optique, les Africains de l’Est qui associent gros VO2max et coût énergétique à plat très faible) ne pouvaient que survoler les trails comme ils le font sur la piste et sur la route. L’amélioration des connaissances de la discipline a complexifié la réflexion.

Aux facteurs cardiovasculaires, il faut adjoindre des facteurs techniques, nutritionnels, stratégiques, musculaires (force et endurance de force), d’économie de course en montée, mentaux… Envisagé sous cet angle, un gros moteur, s’il est nécessaire, n’est plus suffisant, et la performance en trail, même pour un kényan, requiert un apprentissage.

 

Deuxièmement, et c’est essentiel, de quoi parle-t-on quand on parle de trail ?

Car ce vocable dissimule des réalités diverses. Les trails se différencient non pas en premier lieu par leur distance (comme sur la route), mais d’abord par leur dénivelé et leur technicité, voire l’altitude. Distance, dénivelé et technicité déterminent un temps d’effort propre à chacun.

Seulement voilà, quel est le point commun entre un trail court de 30 km couru en plaine à 15 km/h de moyenne, et un trail de 30 km de montagne avec 2000m d+/d-, technique, couru pour les meilleurs à 9-10 km/h de moyenne ?

De la même manière, quel est le point commun entre un trail court de 2h et un ultra-trail de plus de 24h que les meilleurs accomplissent à 8 km/h de moyenne ?

Plus la durée s’allonge et plus les facteurs de performance se diversifient et varient sur un versant qualitatif/quantitatif, et plus l’adaptation des athlètes demandent du temps, souvent de longues années. A Sierre-Zinal, on peut remarquer que le temps d’effort des élites avoisine les 2h30, une durée tout à fait comparable à celle des marathons, c’est un point important.

 

Troisièmement, et il s’agit là d’être sérieux, c’est-à-dire de raisonner avec un minimum de rigueur scientifique, on ne peut pas, avec un si faible échantillon de coureurs africains présents en course de montagne et trail, en déduire des conclusions tranchées sur leur capacité à dominer la discipline.

Ce raisonnement par inférence est une supercherie car l’échantillon n’est pas représentatif de la population.

Par contre, ces résultats doivent nous questionner à plus d’un titre. Pour bien comprendre, c’est comme si jaugeait la capacité des marathoniens à performer en montagne-trail au regard de l’unique performance d’Hassan Chahdi à Sierre Zinal. Hassan, 2h08 au marathon, champion de France de cross, souhaitait se confronter aux meilleurs montagnards. Oui mais Hassan sort le mois précédent des championnats du monde de marathon à Eugène (USA), après une longue préparation spécifique sur la route. Le temps de récupérer, il n’a pu avoir le temps de se préparer aux spécificités d’une course comme Sierre Zinal, avec ses 2000m de d+ et des pentes hallucinantes.

Pour ceux qui ne connaissent pas l’épreuve, allez voir le live sur Youtube en tapant Live Sierre-Zinal 2022. Et si les athlètes possédant de la force peuvent tirer leur épingle du jeu en montée, que dire des descentes finales qui sont extrêmement sollicitantes, pour preuve les chutes et la difficulté à terminer des coureurs kenyans, exception faite d’Esther Chesang qui a très bien tiré son épingle du jeu en ne laissant pas revenir la suissesse Maud Mathys, recordwoman de l’épreuve, mais en perdant toutefois du temps dans la course au record (2h52 vs 2h49).

 

Quatrièmement, de quels coureurs africains parlent-t-on ? Viennent-ils de la route ? Quel est leur niveau de performance à plat ? Se sont-ils préparés spécifiquement pour la course ? 

Là-dessus, nous avons quelques éléments de réponse : un groupe de coureurs s’est en effet préparé pour Sierre-Zinal, contrairement à Hassan. Leur aptitude à courir dans des pentes très raides a d’ailleurs été admirée par Kilian !

Ensuite, il est vrai que la course de Sierre-Zinal, une fois arrivée dans les sommets, propose des sentiers non techniques qui avantagent les coureurs rapides. C’est sur la fin, dans les descentes assassines que les coureurs hommes africains ont éprouvé le plus de difficulté. Le vainqueur y a laissé échapper le record de l’épreuve de Kilian Jornet et a passé la ligne complètement épuisé.

Plus rompus à cet exercice, l’Espagnol orienteur Andreu Blanes Reig et surtout l’équilibriste Kilian ont pu reprendre de précieuses minutes et des places. Concernant le vainqueur, Mark Kangogo, 33ans, ses références sur route sont de 29’05 sur 10 km, 1h02’45 sur semi et 2h12 sur marathon (performances réalisées entre 2015 et 2019).

 

Ainsi, de nombreux éléments ont favorisé la performance des coureurs africains présents et bien préparés : la durée de l’effort, la faible technicité, la « courabilité des chemins notamment entre Chandolin et Zinal

Pour autant, s’ils s’adjugent les victoires, on ne peut pas dire qu’ils ont survolé l’épreuve car leurs arrivées furent difficiles et les écarts faibles. En avance sur les records masculins et féminins quasiment tout le long de la course, ils échouent de peu dans cette quête en perdant du temps dans le final qui rappelons-le présente des descentes vertigineuses qui nécessitent un regain de force musculaire et une technique aboutie. Leur grande force s’est révélée dans les montées où leurs chronos sont exceptionnels.

En combinant des qualités cardiovasculaires très élevées avec un rapport puissance/poids optimisé et surtout une préparation adéquate qui a permis de développer qualitativement et quantitativement les muscles spécifiquement sollicités en côte, avec comme effet l’amélioration de l’économie de course en pente, on peut expliquer aisément ce niveau de performance.

 

Classement élites hommes

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Classement élites femmes

CLASSEMENT OK

 

Et à l’avenir ?

Pour le moment, nous devons rester dans une phase d’observation et d’analyse de l’arrivée de nouveaux coureurs sur le circuit. Peu à peu, de nouveaux coureurs africains arrivent pour diverses raisons, et notamment l’argent.

En 2h12, on ne gagne pas de grands marathons et on doit courir des cachets en multipliant les courses de moindre envergure. Les sommes promises sur un circuit comme les Golden World Trail Series sont une source de motivation importante pour tous, et encore plus dans les pays en voie de développement.

Dans un premier temps, et c’est le cas actuellement, il est fort probable que les Kenyans ou Ethiopiens s’alignent sur des courses de durée limitée du type Sierre-Zinal, marathon du Mont-Blanc, Zegama… mais pourquoi pas également des épreuves plus longues mais plus roulantes comme les Templiers ou la Saintélyon. Ils y brilleraient certainement.

Quant à l’ultra-trail, c’est une autre affaire car en dehors des standards culturels pour des populations tournées quasi-exclusivement vers la piste et la course sur route. Les 2 prochaines décennies nous apporteront des réponses.

 

Site de la course : https://www.sierre-zinal.com

Résutats sur www.datasport par catégories avec temps de passage

 

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